Nommé le 1er juillet 2019 préfet référent national sur la politique du loup (en appui au préfet coordonnateur du plan loup Pascal Mailhos), Jean-Paul Celet tire le bilan d’une année 2019 marquée par la croissance de la population lupine. Il annonce dans Agra Presse la création en 2020 d’un observatoire des mesures de protection pour « mieux accompagner les éleveurs et promouvoir les pratiques les plus efficaces ».
Quel bilan tirez-vous de l’année 2019 en matière de gestion du loup ?
L’élément majeur qui est advenu en 2019, c’est que le comptage des loups a fait passer la population à 530 individus, au-dessus du seuil de viabilité de l’espèce. L’engagement de la France dans l’ensemble des textes internationaux est précisément d’atteindre et de se maintenir à ce seuil. C’est ce qui nous a conduit à prendre un arrêté pour expérimenter un certain nombre de mesures, dont l’élévation du plafond de prélèvement à 17 % de la population, soit un quasi-doublement. Nous avons pu assurer la protection dans ce nouveau cadre : 98 loups ont été tués en 2019, on est donc arrivés juste au seuil, ce qui est quand même une réussite.
La nouveauté, c’est que 92 % de ces tirs ont été réalisés en situation de défense des troupeaux. On n’a donc pas tiré sur des loups au hasard, mais sur ceux qui attaquaient les troupeaux. Il y a quatre ans, le rapport était inverse. On a réussi inverser ce rapport en orientant nos actions et parce que les acteurs sont de mieux en mieux formés, notamment les louvetiers, qui réalisent plus de 60 % des tirs.
Quel est le bilan 2019 en termes de prédation ?
Avec 12 487 animaux morts, le nombre de victimes est quasiment stable par rapport à 2018 (12 507). C’est la première fois que l’on arrive à stabiliser, et cela alors que le nombre de loups augmente, ce qui est positif. On constate une légère augmentation du nombre d’attaques, avec 3 790 constats, contre 3 657 en 2018. Arithmétiquement, cela veut dire que le nombre de victimes par attaque baisse. Ces chiffres pourraient nous laisser penser que les mesures de protection sont plus efficaces, mais cette hypothèse demande à être confirmée.
En 2020, nous allons créer un observatoire des mesures de protection. C’est une mesure prévue par le plan loup, mais qui n’a pas été faite jusqu’alors. Cet observatoire va nous permettre d’avoir une vision plus précise, de corréler le nombre d’attaques, le nombre de victimes et l’efficacité des mesures de protection. Nous souhaitons en tirer des données statistiques pour mieux accompagner les éleveurs et promouvoir les pratiques les plus efficaces.
Pour 2020, le plafond de prélèvement à 17 % a été reconduit, a-t-il des chances d’être maintenu par la suite ?
Il était important de commencer 2020 sur les mêmes bases qu’en 2019, sinon on serait revenu au plafond de 10 %. Pour le moment, vu les premiers résultats d’observation des traces hivernales et du nombre de meutes, tout semble indiquer que nous sommes toujours au-dessus du seuil de viabilité de 500 loups. Si les résultats du suivi hivernal, publiés en juin, confirment cet effectif, on restera au même taux de prélèvement.
Qu’en est-il des autres mesures expérimentées en 2019, seront-elles reconduites ?
En ce qui concerne les autres mesures, nous devons attendre l’évaluation de l’arrêté expérimental de 2019, qui arrivera en milieu d’année. Le cercle zéro, qui correspond aux zones les plus prédatées, a été également reconduit. Dans ce nouveau zonage, les éleveurs ont accès au tir de défense mixte, qui vise à permettre une intervention de plusieurs tireurs plus rapidement. Ce tir s’ajoute aux tirs existants, les tirs de défense simple et renforcé. Il est apparu qu’en cas de forte pression de prédation, les tirs de défense renforcés peuvent se mettre en place assez rapidement. Il n’est pas sûr que le tir de défense mixte résiste à l’évaluation.
Plus globalement, quelle stratégie allez-vous suivre en 2020 ?
En 2020, nous voulons concentrer les moyens les plus efficaces dans les zones les plus prédatées, au moment où la prédation est la plus forte. Nous visons l’efficacité maximale dans le but de protéger les troupeaux. Ce n’est pas la peine d’aller tirer des loups un peu partout en février, mars et avril, alors que les troupeaux sont encore en bergerie. En revanche, il faut qu’il y ait les moyens les plus forts entre juin et octobre, au moment où les troupeaux sont en estive.
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Comment résumer la doctrine de l’État en matière de gestion de la prédation par le loup ?
Les deux axes du plan loup sont clairs, sans ordre de priorité : maintenir la population de loups au seuil de viabilité et faire baisser la prédation. Pour réduire la prédation, nous utilisons deux instruments majeurs : les tirs et les mesures de protection. Même si elles sont parfois un peu contestées, je pense que la profession agricole a compris que ces mesures de protection sont efficaces. Encore faut-il accompagner les éleveurs en leur apportant une expertise. Nous devons aussi mieux connaître le comportement des loups pour adapter ces mesures.
La France est-elle allée au bout de ce qu’elle peut faire dans le cadre juridique actuel, à savoir la convention de Berne et la directive Habitats ?
Nous utilisons au maximum les capacités de dérogation et nous sommes les seuls à les utiliser autant. Normalement, la règle, c’est l’interdiction des tirs. Modifier la convention de Berne ou la directive Habitats comme certains le souhaitent, c’est entreprendre de longs travaux. Et on prête à cette solution des vertus qu’elle n’a pas. Même si on déclassait le loup de l’annexe 2 à l’annexe 3 de la convention de Berne, nous serions toujours tenus de maintenir le seuil de viabilité de l’espèce. Et sortir de la convention de Berne, ce n’est pas une option que le gouvernement français peut suivre. Finalement, il est moins important de modifier les textes internationaux que d’être dans un cadre clair, comme c’est le cas aujourd’hui : dès lors qu’on a atteint le seuil de viabilité de l’espèce, dans ce cadre, nous avons accès à des tirs dérogatoires relativement étendus.
L’été 2019 a été marqué par des attaques dans le cœur du parc national des Ecrins et une pression des éleveurs pour des nouvelles mesures dans ces zones, où en est-on ?
Nous allons réunir prochainement le groupe national loup sur ce sujet. Nous ferons un certain nombre de propositions, sachant que les tirs ne sont pas possibles en cœurs de parcs que le gouvernement n’a pas manifesté l’intention de modifier ces règles. Nous devons nous assurer que les éleveurs disposent d’un niveau de protection supérieur dans ces zones. Certaines mesures ont été expérimentées dans les parcs et je vais en citer deux. D’abord les brigades mobiles de bergers, qui permettent d’aller aider les bergers sur les estives, de leur apporter un soutien humain et de leur donner un peu d’air. Nous allons passer de deux personnes dans le Parc de la Vanoise à neuf dans les trois parcs (en ajoutant le Mercantour et les Ecrins, NDLR). Ensuite, il y a les cabanes héliportées dans les estives difficiles, qui permettent d’apporter de meilleures conditions de vie. Dans l’ensemble des parcs, 50 % de la prédation se concentre sur 24 élevages. Tous ces élevages feront l’objet d’une rencontre pour leur apporter un accompagnement individualisé, basé sur le volontariat. Globalement, les financements pour la défense contre le loup dans les cœurs de parc vont être doublés en 2020. Ils passeront de 300 000 à 600 000, euros à la main du préfet coordonnateur.
« 92 % des tirs réalisés en 2019 l’ont été en situation de défense des troupeaux »
« Concentrer les moyens dans les zones les plus prédatées, au moment où la prédation est la plus forte »
« Sortir de la convention de Berne n’est pas une option que le gouvernement français peut suivre »
« Les financements pour la défense contre le loup dans les cœurs de parcs vont être doublés en 2020 »
Le développement du loup se poursuit, à un rythme inférieur à 2019 (OFB)
La France compte 97 zones de présence permanente (ZPP) du loup, soit cinq de plus qu’il y a un an, d’après des chiffres publiés le 27 janvier par l’Office français de la biodiversité (OFB). Avec 80 meutes, l’organisme note une « poursuite du développement de l’espèce moins importante que celle constatée l’année dernière ». Trois nouveaux groupes ont été observés « au nord de la Savoie et aux portes de la vallée du Rhône », un « dans le massif méditerranéen des Maures » et le dernier dans le massif jurassien, où le loup a réalisé sa « toute première reproduction […] hors du massif alpin ». D’après l’OFB, les nouveaux groupes s’installent « essentiellement en périphérie de l’aire de présence historique de l’espèce ». L’organisme public a identifié six secteurs à surveiller dans les prochains mois : Montagne de Chabre (Hautes-Alpes), Haute Romanche (Isère), Chartreuse (Isère et Savoie), Bauges (Savoie et Haute-Savoie), Les Voirons (Haute-Savoie) et les Côteaux de Provence (Var). Les chiffres publiés le 27 janvier portent sur le bilan du suivi estival (réalisé entre avril et octobre 2019), qui permet d’évaluer la répartition géographique et la reproduction du prédateur. Le bilan hivernal consiste, lui, à estimer la population totale (530 au dernier comptage) et ses résultats sont communiqués en juin.