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Jean-François Julliard, directeur général de Greenpeace « Nous avons été très peu reçus, mais surtout très peu écoutés »

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Alors que son livre « Climat. Cinq ans pour sauver notre humanité » paraîtra le 6 janvier (éd. Tallandier), le directeur général de Greenpeace dresse un constat sévère du quinquennat qui s’achève. Avec des espoirs soulevés par les déclarations volontaires du président en début de mandat, mais déçus par les résultats d’un gouvernement qui n’a pas tenu compte des propositions des associations.

Alors que la campagne présidentielle s’accélère, que retenez-vous de l’action d’Emmanuel Macron dans le domaine de l’environnement ?

Le bilan est très maigre, et surtout très loin de ce qu’il aurait fallu faire pour placer la France sur une meilleure trajectoire d’un point de vue environnemental. Que ce soit pour les émissions de gaz à effet de serre, les pollutions ou la biodiversité : les indicateurs sont toujours au rouge, et ce gouvernement n’a pas réussi à infléchir les trajectoires.

C’est doublement décevant dans la mesure où Emmanuel Macron avait affiché une ambition forte sur l’environnement en début de mandat, en faisant face à Donald Trump sur le climat, ou en choisissant Nicolas Hulot comme ministre de la Transition. Alors que le candidat n’avait pas été très présent sur ces sujets, nous avons pensé que le président pouvait nous surprendre. Mais nous avons été déçus.

Et dans le secteur agricole ?

Là aussi, il y a un décalage très fort entre les annonces et la réalité. J’étais à la session inaugurale des États généraux de l’alimentation, et j’ai écouté le discours de Rungis quelques mois plus tard. Le président avait évoqué la transformation des modes de production, et ce n’était pas rien de prononcer ces mots. Mais aujourd’hui, on reste loin de ce qu’il avait promis ou laissé entendre.

Sur le PSN (déclinaison française de la future Pac, NDLR), par exemple. Alors qu’il y avait une occasion unique de réorienter les investissements, la version finale est un formidable gâchis. Même Julien Denormandie le reconnaît en expliquant que le PSN s’inscrit dans la continuité : ce gouvernement n’a au fond jamais été convaincu de la nécessité de changer les choses.

Comment expliquez-vous ces revirements ?

Le président va au gré du vent. Quand il entend qu’il faut annoncer des choses sur l’écologie, sur le glyphosate, il va dans cette direction, mais il rend compte ensuite que les choses sont plus compliquées, avec des défenseurs d’intérêts qui n’ont pas envie de changer.

Personne ne lui a jamais mis le couteau sous la gorge pour le forcer à annoncer une sortie du glyphosate. Mais trois ans après, passée la déclaration d’intention, soit il n’a pas fait ce qu’il fallait, soit il n’a pas demandé à son ministre de le faire. Derrière, ce ministère est même allé complètement à l’opposé, mais le président est passé à autre chose.

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Sur la méthode, quelle écoute avez-vous senti de la part du président ?

Au moins pour Greenpeace et les associations avec lesquelles nous travaillons, la société civile a rarement été autant méprisée que durant ce quinquennat. Nous avons été très peu reçus, mais surtout très peu écoutés. Nous avons même été systématiquement accusés de formuler des critiques inutiles, d’être trop exigeants, de ne pas suffisamment saluer les avancées.

Emmanuel Macron tolère mal la critique, et estime qu’il n’a pas besoin des associations pour gouverner, pour faire ses choix. Il nous a rencontrés à deux ou trois reprises parce qu’il était obligé de cocher la case ONG, mais c’est tout.

Quels échanges avez-vous eus avec ses différents ministres de l’Environnement ?

Avec Élisabeth Borne, les discussions ont été très techniques. Sur l’huile de palme par exemple, nous avons pu avancer sur le fond. Avec les autres en revanche, François de Rugy ou Barbara Pompili, les entretiens ont été très politiques, très hostiles. Avec Nicolas Hulot, les choses étaient différentes, nous nous connaissions déjà. Mais la dernière fois que je l’ai vu en tant que ministre, il était lui aussi très en colère, à la suite d’un communiqué dans lequel nous alertions sur ses reculs dans le nucléaire.

S’il fallait retenir quelques aspects positifs ?

Au niveau international, Emmanuel Macron a fait en sorte, au cours des différents sommets, de maintenir la question climatique à l’agenda. Tous les pays qui comptent, l’Inde, la Chine, la Russie ou les États-Unis ont donc été obligés de se prononcer eux aussi sur le sujet. Cela étant dit, les sommets n’ont jamais transformé le monde. Les Cop ne règlent pas plus la question climatique que les G7 ou les G20 ne réduisent les inégalités.

La stratégie nationale sur la déforestation importée aussi a été une bonne chose, que nous avons été les premiers à saluer. Tout comme les positions ambitieuses que la France a prises au niveau européen sur le même sujet, et qui ont mis les autres États devant leurs responsabilités. Mais cinq ans après, la stratégie nationale reste encore très théorique, soit parce qu’on manque d’accès aux données douanières, soit parce que le gouvernement veut mener la discussion au niveau international et européen. Et pendant ce temps, la déforestation continue.

Comment comptez-vous peser dans la campagne présidentielle ?

Comme d’habitude, nous allons faire du décryptage des propositions. Avoir des propositions écologiques est très à la mode, mais nous allons démêler le vrai du faux pour éclairer le débat public. Nous allons aussi essayer de pousser des mesures autour de l’ISF climatique, du nucléaire, et du droit à l’alimentation pour les familles les plus démunies. Les propositions sont encore en cours de construction, mais nous aimerions faciliter l’accès aux fruits et légumes frais pour les populations les plus précaires.

« La société civile a rarement été autant méprisée »

ISF climatique et droit à l’alimentation pour la présidentielle