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Stratégie « Nous souhaitons concrétiser de nouveaux investissements créateurs de valeur pour la filière laitière française »

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Michel Boucly, directeur général délégué du groupe Avril, revient sur la création du fonds de dette privée en partenariat avec Tikehau annoncée en juillet. Il explique les ambitions d’investissements du groupe dans des entreprises privées ou des coopératives françaises pour aider à la structuration de la filière laitière. Ce dernier donne aussi des précisions sur la récente entrée de Sofiprotéol au capital de Vivescia Industries.

Sofiprotéol a annoncé récemment la création d’un fonds de dette privée en partenariat avec Tikehau. Pourquoi avoir créé ce nouveau fonds ?

Nous étions de plus en plus sollicités par des entreprises qui souhaitaient réaliser des opérations de dette privée. Or, nous étions confrontés au fait que nos fonds propres, de l’ordre de 350 millions d’euros, ne sont pas extensibles à l’infini. Nous préférons en effet les réserver pour faire des opérations en capital qui ont un impact plus structurant pour les entreprises. D’un autre côté, nous avons constaté qu’il existait des liquidités, du côté des compagnies d’assurances notamment, en quête d’investissements, et qui n’allaient pas forcément vers des entreprises de l’agroalimentaire, faute de les connaître. Nous avons donc eu l’idée de créer un fonds géré par des professionnels de la dette privée en apportant nos connaissances et nos ramifications dans l’agroalimentaire.

Nous avons choisi Tikehau parce qu’il est un leader français du marché de la dette privée. C’est aussi une société en très forte croissance, une « success story » comme Sofiprotéol si je peux dire, eux dans la dette privée, nous dans l’agroalimentaire.

Techniquement, quelles sont les caractéristiques de ce fonds ?

Partant d’un objectif initial de 85 millions d’euros, le premier closing de « Sofiprotéol Dette Privée » a finalement atteint 103 millions et nous visons 180 à 200 millions pour le prochain closing qui aura lieu d’ici à la fin de l’année. Nous sommes assez confiants au regard de l’accueil de cette initiative par le marché. Ce fonds répond à un vrai besoin, notamment pour donner accès à de la dette privée à de petites entreprises qui n’avaient pas accès à ce type de financement jusqu’à présent.

Et nos partenaires, des assureurs majoritairement, externes à l’agriculture, peuvent avec ce fonds diversifier leurs placements sur un secteur assez récurrent et qui a de réels besoins en investissements. Grâce à nos réseaux, nous pourrons présenter de nombreux dossiers à Tikehau. Ensuite c’est un comité d’investissement indépendant qui prendra la décision financière pour éviter tout conflit d’intérêt, ce qui est important pour nos sponsors.

Vous avez des dossiers sous le coude ?

Nous avons déjà réalisé une première opération avec Tikehau dans le secteur laitier et nous aurons d’autres dossiers à annoncer prochainement. Nous nous sommes donné trois ans pour investir la totalité des fonds de « Sofiprotéol Dette Privée ».

Pourquoi le lait ? C’est plutôt nouveau pour Sofiprotéol, non ?

À l’occasion de la refonte des statuts d’Avril en 2015, nous avons décidé d’élargir nos activités à l’ensemble des filières agroalimentaires, au-delà des oléagineux. Nous avons notamment choisi le secteur du lait et des ingrédients, toujours avec notre vision d’architecte de filière. Les vaches consommant les tourteaux de colza, développer les débouchés dans le secteur du lait en France nous permettra de poursuivre la valorisation de nos protéines de colza. Et nous avons une chance merveilleuse en ce moment, les consommateurs demandent plutôt à consommer français, ce qui n’était pas le cas il y a quelques années. Profitons-en. Donc, cela a du sens pour nous de rentrer dans les filières aval du lait. Nous souhaitons concrétiser de nouveaux investissements créateurs de valeur pour la filière laitière française. Il est donc très vraisemblable que nous aurons des dossiers à annoncer dans le lait en 2017.

Nous sommes très attentifs à la structuration nécessaire de la filière lait, et les gens commencent à nous connaître. Ils savent ce que Sofiprotéol a fait dans la volaille, en participant au grand projet industriel de 2015 (1) qui a permis de structurer la filière. Je vous rappelle que de six opérateurs, dont la moitié étaient dans le rouge, a émergé un trio solide constitué par LDC, Terrena et Triskalia. La filière volaille française est aujourd’hui mieux défendue, notamment face à la GMS. Et les derniers chiffres témoignent d’une reconquête du marché intérieur, alors que 40 % du poulet consommé en France étaient auparavant importés.

Toutes ces entreprises ont bien compris l’intérêt qu’elles avaient à travailler ensemble pour être plus fortes. Il est vrai que culturellement, c’est assez nouveau. En fait, si Sofiprotéol a la réputation d’être capable de gérer les conflits d’intérêts, c’est aussi parce que nous savons nous projeter dans l’intérêt général. C’est aussi en ça que nous pouvons être utiles aux industriels français. Nous ne sommes pas partisans, nous soutenons ceux qui sont dans la performance. Et vous noterez d’ailleurs que dans la crise de l’élevage actuelle, il n’est pas question de la volaille.

Quelles formes prendront ces investissements dans le lait ?

Nous allons regarder des dossiers de dette, mais aussi en « equity », en prenant 1 ou 2 % du capital des sociétés visées. Il pourra s’agir d’entreprises privées ou de coopératives françaises qui ont des projets de développement vers de nouveaux produits ou qui veulent se déployer à l’export.

Nous ne raisonnons pas en fonction de la taille, mais sur tout ce qui peut avoir un impact sur les filières. Et nous regardons toujours les maillons faibles, dont dépend la solidité des filières. Ce que nous voulons au final, c’est que cela profite à l’agriculture française en structurant les filières et aussi que cela contribue socialement au monde rural français. C’est en ça que nous sommes vraiment très différents d’un financier classique qui va, lui, regarder le maillon fort, pour voir comment gagner plus d’argent. Nous avons aussi la capacité à aller vers des petits opérateurs, à condition qu’ils soient innovants et porteurs de projets, même de projets de niche.

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Dans le lait, il est clair que nous n’allons pas investir dans des fermes, nous allons raisonner en filière. Vous ne pouvez pas être solide quand un maillon de la chaîne est faible. Si on veut s’inscrire dans le long terme, il faut que les producteurs français soient compétitifs et qu’ils aient des industriels eux aussi très compétitifs et qui gagnent de l’argent. Nous voulons aider ceux qui veulent structurer la filière laitière française avec des projets d’investissement, ce qui fatalement à terme aidera à mieux payer le prix du lait pour permettre aux producteurs eux aussi d’investir sur leurs exploitations pour être plus compétitifs. C’est là l’esprit gagnant-gagnant de la logique de filière, sa force.

Justement face à cette crise de l’élevage, comment voyez-vous les choses évoluer ?

Ce qui manque le plus en France ce sont des leaders qui gagnent assez d’argent pour investir et tirer l’ensemble de la filière, à l’image de LDC dans la volaille qui met en valeur le poulet français. Je pense que l’amont agricole français est très compétitif, mais qu’on a laissé vieillir les outils de productions. Et la guerre des prix dans la distribution n’arrange rien. En tirant les prix vers le bas, la distribution ne laisse pas d’oxygène aux entreprises pour qu’elles investissent. La sortie de la crise passera forcément par la structuration des filières, parce qu’on ne changera pas les distributeurs.

Notre travail chez Sofiprotéol est donc de sélectionner et d’accompagner des entreprises qui ont la volonté d’investir, d’innover et de structurer leur filière. Cette façon de raisonner en termes de filières, Avril avec ses filiales et Sofiprotéol avec ses participations, nous permet d’avoir une vision globale des secteurs où il y a des besoins, et de consacrer de l’énergie et du temps sur tous les maillons, y compris ceux qui bénéficient habituellement moins de l’attention des investisseurs.

Dans un autre domaine, Sofiprotéol a annoncé le 30 août être entré au capital de Vivescia Industries. Dans quel cadre s’inscrit cette opération ?

Ce groupe fait partie de ceux que nous considérons comme structurants et ressemble beaucoup au groupe Avril, sans l’outil financier néanmoins. Il est aussi intéressant de noter que c’est une société en commandites par action comme nous, ce qui est assez rare et singulier. Leader dans le malt, la meunerie, alors que nous sommes dans le colza, Vivescia Industries a la même vision que nous concernant la performance industrielle, l’internationalisation et la durabilité de nos cultures. Nous parlons le même langage et nous nous reconnaissons. En fait, nous étions faits pour travailler ensemble.

Alors pourquoi ne pas l’avoir fait plus tôt ?

Il y a une dizaine d’années, Vivescia a démarré en partenariat une activité de trituration, comme nous, dont ils se sont retirés depuis, ce qui rendait à l’époque un rapprochement un peu complexe. Mais ce rachat de 2,15 % du capital pour quelques millions d’euros auprès d’un actionnaire sortant, parachève des années de rapprochement. Nous avons commencé par une opération de crédit, qui était moins engageante, puis nous avons investi à l’occasion de l’émission d’obligations convertibles en actions en 2014, et maintenant nous sommes actionnaires à part entière. Au final, Vivescia Industries compte parmi les entreprises que nous appuyons le plus aujourd’hui, puisque notre engagement total dépasse 10 millions d’euros.

Peut-on imaginer une montée en puissance de Sofiprotéol dans Vivescia Industries à terme ?

Non, nous n’avons aucunement vocation à prendre le contrôle de groupes tels que Vivescia Industries, si c’est le sens de votre question. Mais notre entrée au capital ouvre la voie à de futures synergies avec nos pôles industriels, par exemple dans le domaine de la boulangerie viennoiserie, où notre filiale Oleon apporte des innovations issues de l’oléochimie.

Il y a beaucoup plus entre Sofiprotéol et Vivescia qu’un simple lien financier. À nous de tisser des synergies industrielles, au travers non seulement des filiales du groupe Avril, mais aussi de la centaine d’entreprises qu’accompagne Sofiprotéol et qui constitue un réseau d’entreprises exceptionnelles.

1 - LDC a finalisé début 2015 la reprise des activités d’abattage de volailles et de produits élaborés de Glon Sanders, filiale du groupe Avril.

Terrena, accompagné par Sofiprotéol en tant qu’actionnaire minoritaire, a pris la majorité du capital de Doux en mai 2016.

Agrial a cédé en début d’année ses actifs de transformation de volaille à LDC Volaille, filiale avicole du groupe LDC.