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Interview Obésité : un Américain prône le modèle alimentaire français

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Adam Drewnowski, épidémiologiste américain de l’Université de Washington, prône l’application d’un « modèle français » aux Etas-Unis pour combattre l’obésité. Notre propension à dépenser plus que les Américains pour notre alimentation, nos habitudes culinaires et la possibilité de dialogue qui subsiste en France, entre l’industrie et les pouvoirs publics, sont pour lui un frein au développement de l’obésité. Parmi les autres moyens de lutte contre ce fléau, ce directeur du programme national américain de nutrition juge contre-productive une taxe sur les produits gras ou sucrés, mais pense plus opportun de développer les subventions en faveur des produits sains mais chers (légumes, fruits…) pour offrir une plus grande variété de choix au consommateur. Si l’éducation de ces derniers est primordiale pour lutter contre l’obésité, l’augmentation de leur pouvoir d’achat ne l’est pas moins.

Alors qu’en cinq ans, la proportion de Français touchés par l’obésité est passée de 8 à 11 % dans l’Hexagone, le débat autour des orientations que doivent prendre les mesures de lutte contre ce fléau reste ouvert. Adam Drewnowski, professeur américain d’épidémiologie à la faculté de santé publique de l’Université de Washington, à Seattle, qui dirige le programme national de nutrition aux Etats-Unis, va se voir décerner le 7 décembre prochain le « Trophée science » des « Trophées 2005 de l’Esprit alimentaire ». Pour Agra alimentation, il a abordé le problème de l’obésité au cours de son dernier passage à Paris.

Agra alimentation : En France, 16 % des 6-15 ans sont aujourd’hui en excès pondéral contre seulement 5% en 1980. Comment expliquez-vous le développement de l’obésité ?

Adam Drewnowski : C’est le résultat un mélange de différents facteurs socio-économiques. Pour ma part, j’ai constaté que nous avions tous une préférence gustative innée pour les aliments énergétiquement denses, comme le sucre et le gras. Ces produits sont disponibles à des prix très bas. Je pense que l’obésité s’explique par la part de revenus que l’on accorde à l’alimentation. Des faibles revenus poussent à consommer des aliments énergétiquement denses, les moins chers car les plus faciles à produire par l’industrie agroalimentaire, à très forte valeur calorique mais peu nutritifs. Ce sont des aliments « à calories vides ». Le développement de la consommation de masse et la tendance à se nourrir au moins cher dans les supermarchés amène à ne plus acheter que des produits à « calories vides ». Ma théorie se base sur le rôle déterminant du pouvoir d’achat. Sa diminution est un risque d’accroissement de l’obésité. Ce phénomène touche les groupes sociaux les plus défavorisés, les couches les plus populaires d’une société. Dans certaines villes américaines, il suffit de traverser une rue et d’entrer dans un quartier défavorisé pour que le taux d’obésité soit multiplié par quatre et le taux de diabète par sept.

L’industrie alimentaire et les pouvoirs publics doivent coordonner leur action

Aux Etats-Unis, le taux d’obésité atteint 30 % de la population adulte. Vous y préconisez l’application d’un « modèle français » comme moyen de lutte contre ce fléau. Comment définissez-vous ce modèle ?

A. D. : Son premier aspect est économique. Aux Etats-Unis, on dépense un maximum de 11 % de ses revenus pour se nourrir. En France on dépense beaucoup plus. Et plus on dépense, plus on fait attention à la qualité de ce que l’on mange, plus c’est nutritionnel. En plus de la qualité, la population française fait beaucoup plus attention à la variété de ce qu’elle mange, par rapport aux Américains, dont la moitié du régime alimentaire est composée de sucre et de graisses. D’un point de vue social, les écarts entre les classes sociales sont par ailleurs très importants aux Etats-Unis.

Deuxième facteur, le poids de la culture. La question de la cuisine est essentielle. En France, on sait encore cuisiner, et c’est très important. Cet art culinaire et les plaisirs de la table limitent la propension à manger le moins cher à tout prix. Le sens de la cuisine, du terroir, n’existe plus aux Etats Unis. Les liens entre le consommateur et la production agricole notamment ont été rompus. Chaque produit alimentaire est acheté sous film plastique en grande surface, sans considérer l’amont de la chaîne de production.

Enfin, le modèle français est également un modèle politique, car un dialogue entre les pouvoirs publics et l’industrie agroalimentaire est possible. En France, ce secteur peut parler d’une seule voix grâce à une organisation comme l’Ania. Alors qu’aux USA, le paysage de l’agroalimentaire est beaucoup plus fragmenté, chacun prêchant pour sa paroisse. Au niveau politique, les Français font également beaucoup plus attention au « coût social » de l’obésité qu’aux Etats Unis.

Mais face à l’accroissement du nombre d’obèses dans l’Hexagone, ne peut-on pas parler d’« américanisation » de la société française ?

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A. D. : Il y a effectivement une tendance globale à la réduction de vos dépenses alimentaires. La part des revenus consacrés à des produits de haute technologie (téléphones, ordinateurs…) augmente et celle destinée à l’alimentation diminue de plus en plus. Les gens veulent manger moins cher… et il est vrai que l’art culinaire se perd, même en France. Mais en raison du contenu culturel du modèle français, vous n’allez pas tomber au même niveau que les Américains. Les Français restent malgré tout fidèles à leur modèle, notamment grâce à un niveau d’information plus élevé qu’aux Etats-Unis. Il faut cependant rester vigilant.

Développer les subventions en faveur des produits très nutritionnels

Le rapport du sénateur Deriot (voir encadré) propose pour lutter contre l’obésité la mise en place d’un système de taxe sur les aliments que vous appelez à « calories vides » (matières grasses, sucreries) pour limiter leur consommation, à l’instar des taxes sur le tabac. Une « fat tax » dissuasive serait-elle efficace ?

A. D. : Ce serait contre-productif, car les aliments à « calories vides » sont parfois les seuls aliments qu’une frange de la population peut s’offrir. Diminuer le pouvoir d’achat de cette couche de la société ne ferait qu’augmenter le nombre d’obèses. On attaque souvent l’industrie agroalimentaire sur la question de l’obésité, mais je pense que la source de ce problème se trouve plutôt dans des revenus trop faibles, dans le manque d’emplois… c’est un problème de société globale. On parle également aux Etats-Unis, comme dans d’autres pays d’Europe, d’une telle taxe, portant sur les produits gras ou sucrés. Ce ne serait pas une bonne chose. Au contraire, un système de subvention de la production de produits très nutritionnels serait bénéfique. Nous voici au cœur du problème du marché des fruits et légumes. Des subventions permettant une baisse de leur prix sur le marché seraient efficaces.

Je pense qu’il vaut mieux laisser le plus de choix possible à un consommateur avisé que de l’encadrer et de réduire son choix par des taxes ou des interdictions. Il faut valoriser la variété des aliments et leur valeur nutritionnelle plutôt que de mettre le haro sur certains produits. L’important est d’éduquer à leur bonne répartition dans le régime alimentaire. D’où l’utilité de l’effort des pouvoirs publics français pour informer le consommateur sur les risques de l’obésité. Il n’y a pas ce genre de politique aux USA et c’est bien dommage.

Quel rôle doit jouer l’industrie agroalimentaire dans la lutte contre l’obésité ?

A. D. : Les initiatives prises par l’Ania (voir encadré) sont nécessaires, utiles, mais pas suffisantes. Il faut que le consommateur soit avisé, c’est l’essentiel, mais il faut qu’il y ait en même temps une politique agricole et économique volontariste. L’industrie alimentaire et les pouvoirs publics doivent coordonner leur action, agir ensemble. L’industrie pourrait faire plus, car l’obésité continue de gagner du terrain en France. L’enjeu pour l’industrie agroalimentaire est de faire des produits nutritionnels mais à un bas prix. Certains produits de ce type existent déjà. D’autre part, pour éduquer le consommateur, la « Semaine du goût » est tout-à fait-essentielle.

Que pensez-vous des industriels comme McDonald’s ou Coca-Cola qui aujourd’hui revendiquent un marketing responsable ?

A.D. : Ces industriels n’évoluent que sous la pression. Mais évoluent quand même : c’est une bonne chose. C’est utile.