L’industrie alimentaire française vient de se doter d’une plateforme d’études et de diagnostics partagés mis à la disposition des branches, des entreprises et de leurs salariés. Sous le nom d’Observia, cet outil commun voulait d’abord, selon l’accord partiaire conclu fin 2004, répondre à une nécessité, celle de disposer d’un observatoire prospectif des métiers et des qualifications ; en réalité, un autre profit peut en être tiré aujourd’hui, qui concerne plus globalement les stratégies à mettre en œuvre par les entreprises qui veulent se préparer à ce que devient leur environnement et aux marchés de demain.
Deux études sont ainsi déjà réunies dans Observia : d’une part la cartographie des emplois et des qualifications et des simulations sur leur devenir quantitatif, ceci grâce à un travail effectué par Manexpert dont il ressort notamment que les IAA auront à remplacer plus de 6000 salariés par an suite aux départs à la retraite (voir encadré) ; d’autre part une prospective sur l’avenir des activités alimentaires à l’horizon 2020 élaborée par Futuribles qui n’est pas sans incidence sur les types d’emplois et de qualifications qui seront nécessaires à l’adaptation des entreprises.
Les futurs possibles de l’offre et de la demande alimentaire ont été inscrits par les prévisionnistes de Futuribles dans plusieurs scénarios qui ont été soumis à un groupe de travail intersectoriel réuni autour de l’Ania en 2007 et 2008 et composé de chefs d’entreprises, d’organisations professionnelles, de syndicats de salariés et d’experts. 22 variables relevant de trois composantes (le contexte, la demande et l’offre) ont été mises en jeu et le tout constitue une boîte à outils avec laquelle, suite à un développement informatique prévu pour la fin 2009, chacun pourra faire ses propres simulations en fonction de ses besoins.
Quel avenir pour l’agroalimentaire à l’horizon 2020 ? Pour répondre à cette interrogation, l’équipe dirigée par Valérie Lamblin, directrice d’études de prospective et stratégie du groupe Futuribles, a procédé à une analyse des principaux facteurs d’évolution de l’industrie alimentaire et son examen de la situation aboutit à différents postulats et scénarii sur l’évolution du marché alimentaire et ses conséquences possibles sur l’emploi et les compétences recherchées.
Quatre scénarios de futuribles
Futuribles a proposé quatre scénarios et pour chacun un certain nombre de compétences apparaissent plus particulièrement nécessaires.
Scénario 1 : Spécialisation
L’énergie et les matières premières restent à des prix élevés, la situation économique française demeure morose avec une consommation alimentaire duale : les premiers prix pour la majorité, les produits de qualité pour une minorité. La grande distribution pousse à la concentration des IAA dans une limite de trois fournisseurs par produit, la première transformation se délocalise près de zones agricoles moins coûteuses ; ne reste sur le territoire que la première transformation nécessaire aux produits premium. Ce que l’auteur de l’étude résume par la formule « le monde nous nourrit ».
La grande distribution préserve quand même quelques marques à côté des MDD pour l’innovation et pour permettre un minimum de choix. Les IAA qui vendent aux GMS ne sont plus que des grandes entreprises : économies d’échelle, automatisation et performances en termes de qualité/fiabilité, logistique, achats, ... imposent moins de personnel mais très qualifié.
Scénario 2 : Relocalisation des produits élaborés et fonctionnels
La pression d’une crise énergétique oblige à réduire les transports alimentaires (étiquetage CO 2) et une taxe carbone frappe les produits importés. Les échanges se limitent à la périphérie (bassin méditerranéen), seuls les produits de spécialité sont échangés entre régions lointaines. Une relocalisation des fabrications se réalise pour chaque marché.
L’alimentation plaisir l’emporte avec plus de produits fonctionnels, aux qualités nutritionnelles améliorées et préparés rapidement.
La règlementation limite le contenu en graisse et sucres des produits. Cohabitent une agriculture intensive et des cultures qualitatives, bio, de terroir, ou avec des variétés d’antan. Les biotechnologies entrent dans les compositions alimentaires (catalyseurs de transformation, adjuvants…) afin de diminuer le coût énergétique des process et d’élargir les fonctionnalités des aliments.
Les grands groupes alimentaires suscitent de nouveaux circuits plus locaux pour préserver leurs marques, les PME doivent mutualiser leurs compétences pour faire face.
A l’échelle régionale les IAA mutualisent leur recherche, leurs achats et la vente, notamment pour créer une nouvelle enseigne ou de nouveaux canaux de distribution. Les besoins portent sur de la main d’œuvre très qualifiée (R&D) en biologie et robotique, en nutrition, marketing et force de vente, de même que sur un encadrement intermédiaire pour les petites unités décentralisées. Autant d’éléments qui rendent ce secteur plus attractif pour les jeunes.
Scénario 2’ : Sur-mesure de masse
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Cette alternative au scénario précédent comporte davantage de ruptures. Sa dynamique est portée par la demande des clients pour des produits sur-mesure et par la convergence de services jusque sur des téléphones portables. Ici, les IAA sont proactives pour développer des gammes de produits que la grande distribution ne pourrait pas distribuer (trop de choix) et pour développer une niche de commerce direct. Des sites de produits alimentaires spécialisés pourraient s’adresser aux personnes ayant du cholestérol, du diabète… y compris pour qu’elles trouvent une offre dans la restauration. La transformation alimentaire utilise dans ses process davantage de microorganismes naturels comme adjuvants fonctionnels. En parallèle, des micro-usines fabriqueraient des produits à la demande.
Ce scénario suppose des compétences fortes sur le travail en réseaux avec d’autres entreprises pour proposer des gammes de produits complètes spécialisées. Les PME doivent alors mutualiser l’expertise en R&D sur la biologie et la nutrition. Des compétences accrues en termes de gestion en temps réel de la production deviennent nécessaires : TIC, robotique, gestion de la diversité, encadrement intermédiaire, avec des besoins supplémentaires dans le commerce, la distribution et la logistique de livraison.
Scénario 3 : Assemblage alimentaire
L’Europe, dans un monde où les échanges augmentent, noue des partenariats avec le pourtour méditerranéen pour développer les pays à ses frontières et les grandes régions agricoles (Mercosur) sur des techniques et des processus comme l’agriculture raisonnée, la traçabilité. Les multinationales (agronomie, IAA, distribution) ont un rôle moteur, les échanges ne sont limités que par la qualité des produits, la seconde transformation nationale, à l’aide d’informations sur l’origine des ingrédients bruts, différencie les qualités de plats préparés, ceci afin de se démarquer des produits importés premiers prix.
La grande distribution promeut qualité et service et vend des produits qui sont de l’assemblage (un plat, voire un repas complet avec recette et mode d’emploi). Nombre d’IAA deviennent des acheteurs/assembleurs autant que des transformateurs. La qualité est promue par les labels et les variétés de produits bruts entrant dans les plats et qui remplacent les marques.
La traçabilité et l’histoire des produits comme l’information marketing sont les maîtres mots de ce scénario, ce qui implique des compétences d’achat larges, une flexibilité dans les conditionnements, un savoir-faire logistique, des innovations sur les recettes et des processus culinaires simplifiés.
Scénario 4 : Biotech et hyperchoix
Pour une alimentation pas chère, une qualité nutritionnelle améliorée et à terme une productivité accrue de l’agriculture dans des conditions physiques difficiles les OGM sont acceptés. Les biotechnologies deviennent un secteur d’exportation pour les Européens qui rattrapent leur retard. Ceci permet de produire une grande diversité d’aliments fonctionnels à moindre prix et la grande distribution s’adapte avec des formats de vente spécialisés. La première transformation se diversifie dans la production de molécules pour des débouchés non alimentaires et la seconde transformation peut réduire le nombre d’adjuvants puisque des fonctions nutritionnelles sont intégrées aux produits bruts. Mais elle doit gérer une plus grande diversité moléculaire avec un contrôle qualité pointu pour éviter les contaminations entre les lignes de production.
C’est le seul scénario permettant à la 1ere transformation de se déconcentrer pour cause de diversification des produits : grosses unités pour les besoins alimentaires, unités high tech pour les usages moléculaires (parapharmacie, matériaux,…). La 2e transformation se concentre et devient plus biotechnologique : les produits finis comportent moins d’adjuvants, les process sont simplifiés, en contrepartie il faut savoir gérer séparément de nombreuses lignes de qualité-produits.
R&D (biologie, nutrition) et contrôle qualité de plus en plus pointu et capacité à gérer de nombreuses références sont nécessaires tant en première qu’en seconde transformation.
Un horizon glissant
Sans doute, ces scénarios ne sont pas équiprobables dans le temps, certains impliquant des évolutions technologiques ou de compétences qui ne peuvent intervenir du jour au lendemain.
Le scénario 1 apparaît comme un prolongement des tendances passées, ce qui n’en fait pas le plus probable, selon l’auteur de l’étude, le scénario 3 peut démarrer assez vite tandis que le scénario 2 dépend de l’horizon de la crise énergétique. Les scénarios 2’ et 4 n’apparaissent possibles qu’au-delà de l’horizon 2015.
D’autre part, insiste Véronique Lamblin, certains scénarios sont plus adaptés à telles branches plutôt qu’à telles autres. Ce qui est sûr c’est que les compétences les plus fréquemment mises en avant par ces scénarios portent sur la qualité, la traçabilité, la robotique, la logistique et les achats. Et que dans tous les cas de figure, la R&D constituera un atout hautement stratégique.
Autant d’axes qui méritent d’être croisés avec la cartographie des métiers et la base de données quantitatives d’Observia afin d’accompagner à l’interne le développement des compétences et de véritables changements de métiers, d’anticiper les problématiques liées à l’emploi et d’identifier des passerelles entre métiers et compétences communes ou susceptibles d’être transférées afin de permettre plus de mobilités internes et externes.