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Etude OGM-Roundup OGM : les vrais enjeux

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Qui n’a pas vu ces derniers jours les photos de rats tuméfiés suite à l’expérience menée par Gilles-Eric Séralini, professeur de biologie moléculaire à l’université de Caen et président du conseil scientifique du Criigen (Comité de recherche et d’informations indépendantes sur le génie génétique) ? Incidence accrue des tumeurs mammaires, des troubles hépathiques et rhénaux et espérance de vie réduite sont les principaux résultats de l’expérimentation que lui et son équipe ont menée sur un maïs transgénique résistant au Roundup (NK603), associé ou non à ce pesticide. Publiée la semaine passée dans la revue Food and Chemical Toxicology, l’étude a suscité moult réactions, dont Agra alimentation se fait l’écho. Mais au-delà de la polémique (qui concerne d’ailleurs essentiellement les OGM alors que le Roundup seul mériterait sans doute qu’on s’y attarde), la problématique des OGM concerne des questions beaucoup plus vastes, comme la brevetabilité du vivant, qui restent malheureusement absentes du débat public.

Les consommateurs et les éleveurs sont inquiets, les industriels aussi, mais pas tous pour les mêmes raisons. Sur la bombe médiatique lancée par Gilles-Eric Séralini et son étude sur les OGM, beaucoup a déjà été dit, mais sans doute convient-il de remettre les choses en perspective.

Le Roundup, grand oublié du débat

Commençons par ce qui a peut-être été le moins abordé. Si l’étude met en cause les OGM, elle met aussi en cause le Roundup, largement oublié du cercle politico-médiatique ces derniers jours. En effet, certains rats ont été nourris aux OGM arrosés ou non de Roundup et d’autres, nourris sans OGM, ont bu de l’eau à laquelle a été ajoutée du Roundup. Et l’industrie agroalimentaire transforme des produits sur lesquels on trouve des résidus de pesticides. Produits vendus par des distributeurs (dont Carrefour et Auchan, qui ont participé au financement de l’étude, ce qui fait dire à certains qu’elle n’est pas indépendante puisqu’ils ont fait du « sans OGM » un argument marketing).
L’étude de Gilles-Eric Séralini, et ce n’est pas la première, met en évidence les effets délétères du Roundup, même à des doses infimes. Du Roundup dans son ensemble, et pas simplement de son principe actif, le glyphosate. Au-delà de la polémique sur les OGM, la question se pose donc de savoir quand la question du roundup, problématique encore plus immédiate en Europe, va être étudiée par les pouvoirs publics et les autorités sanitaires.

Brevetabilité du vivant : LA question sous-jacente

Autre aspect sans doute insuffisamment évoqué, les questions de fond qui se posent concernant les OGM. Sont-ils bons ou mauvais pour notre santé ? Chacun s’intéresse bien sûr à la réponse. Mais tant qu’ils seront exploités, ils ouvrent la porte à la brevetabilité du vivant. Et quand on imagine tout le potentiel du végétal en matière de santé par exemple, on comprend que les enjeux sont colossaux, tant en termes d’éthique qu’en termes d’argent.
Avec les OGM, a fortiori les OGM résistants au Roundup (prenons cet exemple), Monsanto s’assure un marché captif. Impossible de replanter les semences et surtout, obligation de recourir au Roundup pour traiter ces cultures. Alors que dans le même temps, on s’évertue à créer de banques de semence pour préserver notre patrimoine végétal, une question mérite d’être posée : peut-on concilier le « système OGM » et la protection de la biodiversité et quelles peuvent être les conséquences futures de ce système sur le marché des médicaments ?

L’attente du référendum en Californie

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Bien sûr, les industriels regrettent qu’un fois encore, en Europe, on se prive de la chance d’accéder à une recherche de pointe dans le domaine des OGM et il faut prendre en compte cette inquiétude, tout-à-fait légitime. Mais dans le même temps, on peut se rappeler que les Californiens participeront le 6 novembre à un référendum pour savoir s’ils veulent ou non que les aliments contenant des ingrédients à base d’OGM soient étiquetés comme tel. Si cette mesure passait, elle pourrait s’étendre rapidement à l’ensemble des Etats-Unis. Et quelle serait alors la position de l’Amérique du Sud ? Et cela changerait-il quelque chose au comportement des consommateurs américains ?

Les recommandations d’un lanceur d’alerte

Si Gilles-Eric Séralini est largement taxé d’anti-OGM par ses détracteurs, il ne s’oppose pas à leur utilisation en milieu confiné, notamment à des fins thérapeutiques. D’autres lanceurs d’alerte ont obtenu gain de cause, avec par exemple l’étude par l’Anses sur l’effet cocktail (Périclès), réclamée depuis longtemps par certains professionnels de santé (reste à convaincre l’Europe de se pencher également sur la question). Son étude est peut-être contestable, c’est aux scientifiques d’en juger. Mais elle n’en est pas moins certainement une bombe, ne serait-ce que la durée de l’expérimentation, qui a duré deux ans, même si ce n’est pas la toute première étude sur plus de 90 jours. Gilles-Eric Séralini demande que soient revus les protocoles d’autorisation de mise sur le marché. Il réclame notamment que les tests de 90 jours (même les leurs ne montrent pas grand-chose durant ce laps de temps) soient prolongés à deux ans pour tous les OGM. Cela ne tombe-t-il pas sous le sens ? Ils recommandent aussi de tester les pesticides à faibles doses et en formulations. L’étude lancée par l’Anses sur l’effet cocktail tend à prouver que cette préoccupation n’est pas complètement farfelue. Enfin, vieille demande, que les tests réglementaires soient publics, indépendants des compagnies et soumis à l’expertise contradictoire. Mais qu’est-ce que l’indépendance, quand les chercheurs les plus brillants vont chercher de l’argent là ou il y en a (c'est-à-dire ailleurs que dans les caisses des États) ?
On a reproché à Gilles-Eric Séralini d’utiliser des lots de 20 rats (10 par sexe, 200 en tout), ce qui représenterait une cohorte insuffisante pour des recherches en cancérogénèse (notamment compte tenu de la souche utilisée). Mais l’AESA n’en demande pas plus. Est-ce à dire que les tests réglementaires peuvent être basés sur des cohortes insuffisantes ?

Un débat confisqué par les « experts » ?

La science est devenue une affaire de spécialistes et le débat pour ou contre la fiabilité de l’étude est, sans doute, bien trop techniques pour bon nombre de consommateurs (journalistes inclus). Alors les photos de rats sont peut-être un coup médiatique, mais elles auront au moins marqué les esprits. Au risque de se retourner contre Gilles-Eric Séralini. L’industrie peste contre un principe de précaution qui l’empêche d’innover et de « nourrir la planète » (planète qui pourrait produire beaucoup plus sans que rien ne change si la répartition de la nourriture ne s’améliore pas). Les consommateurs sont frappés par des images chocs. Mais qui pourra poser les termes du débat, un débat complexe qui concerne tant la sécurité alimentaire que l’économie et la santé, en termes simples ? La question de la brevetabilité du vivant, par exemple, mérite beaucoup plus qu’un simple débat d’experts.