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Laurent Buisson, directeur général d’AgroParisTech « Ouvrir les enseignements le plus largement »

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Bifurqueurs, déménagement, refonte des enseignements, loi d’orientation : le directeur général d’AgroParisTech fait le point sur l’actualité de la première école d’ingénieur agronome. Pour faciliter les recrutements, et répondre aux enjeux démographiques et agricoles, Laurent Buisson mise sur une plus grande ouverture.

Quel bilan tirez-vous du déménagement à Saclay ? Est-ce une difficulté pour attirer des étudiants, des chercheurs ou des intervenants ?

Nous sommes sur place depuis un peu plus d’un an, et dire que l’emménagement a été simple serait un raccourci. Certaines difficultés techniques subsistent dans quelques locaux et nous sommes déçus par le fonctionnement des transports en commun. Sur le logement, la situation est aussi très délicate, avec des étudiants qui n’arrivent pas à se loger à proximité en raison d’un manque d’offre sur le plateau de Saclay.

Nous espérons que les choses iront mieux à moyen terme, à mesure que les bâtiments se construisent et avec le métro du Grand Paris attendu pour 2026. Ces nouveaux locaux et équipements permettent cependant déjà de réunir dans de très bonnes conditions des personnels et étudiants qui étaient dispersés à Paris, Grignon et Massy mais aussi de nous rapprocher d’écoles partenaires, dans un contexte plus propice à renforcer les interactions.

Où en sont les projets autour de Grignon ? L’école sera-t-elle impliquée ?

Nous conservons la ferme de Grignon, qui reste un atout et un actif essentiel pour l’école. Nous y accueillons notamment le Farm’InnLab, qui accompagne des entreprises de toute taille – y compris des start-up – pour les aider à développer leurs projets en grandes cultures ou en élevage, de la même manière que notre Forest’InnLab à Nancy ou le Food’InnLab à Saclay. L’objectif est en tout cas de poursuivre les activités de la ferme pour qu’elle reste à la pointe des innovations.

Concernant le domaine de Grignon, nous continuons à en avoir la responsabilité, en l’attente des propositions du préfet des Yvelines. Quels que soient les acteurs qui valoriseront le site, nous sommes prêts à travailler avec eux et à faire de Grignon un site emblématique de la transition agro-écologique. Nous pourrions par exemple envisager de développer l’accueil sur le site des entreprises innovantes partenaires, les bâtiments le permettraient.

Le rapprochement annoncé entre l’Ensat et Centrale montre un intérêt pour l’agriculture chez plus d’acteurs de l’enseignement. Qu’en pensez-vous ?

Nous sommes déjà membre de longue date de l’université de Paris-Saclay et nous sommes très actifs – voire moteurs – dans un certain nombre de masters comme dans l’école doctorale Abies. Nous accueillons dans ces formations des étudiants venant de l’Agro, de l’Université Paris-Saclay mais aussi d’autres universités et écoles.

Certains de nos élèves qui lancent des projets de start-up se rapprochent aussi des étudiants d’autres écoles, comme ces écoles peuvent venir nous chercher sur certains sujets. Les défis de la transition agroécologique requerront beaucoup de compétences : une partie viendra des écoles d’agronomie, les autres devront être trouvées ailleurs.

La concertation sur la LOA s’achève. Quelle est la contribution d’AgroParisTech ? Quelles seraient pour vous les priorités en matière de formation ?

Nous avons participé à un groupe de travail national sur l’installation, et nous avons aussi organisé des ateliers mixtes lycéens-étudiants avec des lycées agricoles d’Île-de-France. Cet exercice a été très utile et très intéressant. Je suis directeur d’un établissement du supérieur, mais mes collègues directeurs de lycées auront sûrement le même avis : je trouve remarquable de mettre la question des compétences au centre des réflexions. J’ai vu trop souvent dans des rapports d’orientation consacrés à d’autres secteurs que les compétences étaient dans la tâche aveugle des auteurs… L’agriculture fait face à un défi démographique et nous avons besoin de compétences nouvelles et nombreuses.

Ajouter des compétences et ouvrir les enseignements le plus largement possible sera essentiel. Nous sommes d’ailleurs prêts à examiner comment une partie de nos actions de formation pourrait être transférée vers des publics plus hétérogènes. AgroParisTech recrute encore majoritairement dans les classes préparatoires aux grandes écoles, et nous devons aller plus loin avec l’enseignement technique agricole notamment, pour voir comment recruter des jeunes qui ont déjà une connaissance concrète de l’agriculture.

Regrettez-vous que l’école de Xavier Niel, Hectar, se soit positionnée avant vous sur un parcours d’entrepreneur agricole ?

AgroParisTech a toujours formé des agriculteurs. Dans chaque promotion, des jeunes s’installent soit immédiatement à leur sortie de l’école, soit après avoir travaillé quelques années dans des entreprises ou les secteurs publics ou para-publics. Nous avons aussi des anciens élèves qui dirigent les fermes d’établissements d’enseignement, comme notre ferme expérimentale à Grignon justement dont le directeur, Dominique Tristant, est diplômé d’AgroParisTech. Mais un enfant d’agriculteur ne vient pas à l’Agro pour y découvrir ce qu’est une exploitation agricole.

Notre recrutement évolue et nous devons en tenir compte. Nous avons déjà un parcours dédié à l’entrepreneuriat qui fonctionne très bien et nous réfléchissons à y intégrer ou à créer une préparation à l’installation, pour permettre aux étudiants de se projeter dans un projet de ce type. Est-ce que tous le feront ensuite ? L’enseignement permettra en tout cas d’offrir à certains de nos élèves un regard différent sur l’exploitation agricole et les contraintes auxquelles elle fait face.

Quelles ont été les conséquences de la visibilité des étudiants bifurqueurs pour l’école ? Comment prenez-vous plus largement en compte les aspirations environnementales des étudiants ?

Cette crise nous a permis de prendre conscience qu’une partie de nos étudiants avait une vision incomplète voire déformée de ce qui se pratique à l’école, en formation comme en recherche. Dans leur discours, j’ai eu l’impression qu’ils décrivaient l’Agro comme elle pouvait être perçue par certains il y a trente ou quarante ans. Cette vision datée peut s’expliquer par le fait que, dès la 2e année, nos étudiants peuvent s’orienter dans différentes voies et ne prennent pas forcément connaissance de ce que font ceux de leurs camarades qui choisissent une autre voie. Nous devrions être capables de mieux expliquer, dès la première année, ce que propose l’école. Si vous regardez nos thématiques de recherche par exemple, 90 % sont liées aux grandes transitions et ces préoccupations sont largement partagées par l’établissement. Dans un sondage, les étudiants nous ont fait aussi savoir que si l’école les sensibilisait à l’importance de ces transitions, celles-ci n’étaient pas abordées de manière assez globale et systématique dans toutes nos formations ; un point de vue que nous prendrons en compte dans le projet d’établissement sur lequel nous travaillons.

Ces bifurqueurs ont en tout cas posé de bonnes questions. Mais en quoi ceux d’entre eux qui reprennent une exploitation dans le Tarn et en vivre, comme j’ai pu le lire dans un article récent, seraient-ils des déserteurs ? Comme je l’ai déjà dit, beaucoup d’étudiants s’installent comme agriculteurs ; ce choix qui est bien souvent un engagement est éminemment respectable. Ce qui me pose problème, c’est le fatalisme. Pour moi, la mission de l’ingénieur est de chercher des solutions les plus disruptives possibles, dans les usages, dans les organisations, dans la high tech comme dans la low tech. J’ai d’ailleurs tendance à penser que, là comme ailleurs, les solutions les plus simples sont souvent les plus robustes et les plus adaptées à la réalité du terrain.

Que comprendra ce nouveau projet d’établissement ?

Nous souhaiterions aller plus loin dans la formation sur le lien entre le territoire, la production, l’environnement, la consommation, la conception de nouveaux produits et l’ensemble des acteurs. Nous voulons former des jeunes capables de comprendre les enjeux environnementaux pour les traduire dans la conception de nouvelles chaînes de valeur dans leur ensemble. Si l’on veut réduire des pollutions, il faut évidemment s’intéresser au producteur, mais aussi se tourner vers le consommateur.

Nos ingénieurs devront être donc capables d’analyser en même temps la filière amont et le sourcing, ainsi que l’aval, les sciences du comportement et le marketing. Nous développons par exemple un projet de restaurant expérimental, pour mieux comprendre comment un consommateur fait le choix entre différents plats.

Comment gérez-vous les partenariats avec les entreprises ? AgroParisTech pourrait-elle refuser les partenariats et financements des fabricants de pesticides par exemple ?

Nous sommes en train de réactiver un comité d’éthique pour traiter ces questions. Il est important que les gens s’interrogent sur ces sujets difficiles ; des questions de sensibilité, de conviction, de recensement de tous les points de vue et de légitimité se posent. Ceci dit, AgroParisTech n’est pas particulièrement dépendante des entreprises. Nous faisons notre travail avec rigueur et objectivité et certaines décident d’ailleurs parfois de ne plus travailler avec nous lorsque les résultats ne leurs conviennent pas. Surtout, nous avons un grand nombre de partenaires – de toutes tailles, dans des secteurs très diversifiés – et le poids d’une entreprise isolée n’est jamais très lourd.

Nous avons effectivement des relations avec des firmes qui produisent des phytos ou des semences et qui viennent parfois les tester à la ferme de Grignon. Nous avons 40 ha en bio sur cette ferme mais, comme l’agriculture française dans son ensemble, nous avons aussi une partie des surfaces en conventionnel. Nous essayons de ne pas avoir de position radicale, avec pour objectif d’avoir un effet positif sur toutes les agricultures.

Y a-t-il selon vous suffisamment d’agronomes formés chaque année par rapport aux besoins ?

Toute la chaîne est concernée par le gigantesque défi démographique, de l’amont à l’aval, et il y aura un manque de main-d’œuvre dans tous les domaines si nous ne réagissons pas assez vite. Ce que les politiques et la réglementation exigent des agriculteurs requiert des compétences nouvelles et pointues et toujours plus d’ingénieurs.

Nous aurons donc besoin de plus de moyens, d’enseignants, de locaux et… de candidats ! Car, dans l’ensemble des écoles, nous nous apercevons que l’un des facteurs limitants est le manque de candidats. Les effectifs qui se présentent aux concours communs agro sont en baisse ce qui traduit un problème de visibilité ou d’attractivité sur les métiers auxquels nous préparons nos étudiants. Nous essayons de prendre des mesures pour attirer plus de candidats ; certaines questions, dont la rémunération, pourraient bien être posées aux employeurs.

Déménagement : « Certaines difficultés techniques subsistent »

LOA : « mettre la question des compétences au centre des réflexions »

« Une partie de nos étudiants avait une vision incomplète de l’école »