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« Parler de fracture empêche de voir le détail des problèmes »

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Dans une interview à Agra Presse, le géographe Hervé Le Bras revient sur l’origine sociale des « gilets jaunes », un mouvement qui se trouve pour lui à la confluence de la France périurbaine et de celle de la « diagonale du vide ». Une mobilisation symbole de la réémergence dans le débat politique du thème de la « fracture » entre villes et campagnes, une grille d’analyse pouvant faire oublier les fortes différences qui existent également entre les territoires ruraux.

Dans votre rapport, vous rappelez que les espaces ruraux connaissent une croissance de leur population par rapport aux villes qui ont tendance à stagner. Comment expliquer qu’ils soient toujours perçus comme des espaces en panne d’attractivité ?

Pendant un premier temps, on a perçu les espaces ruraux à travers l’exode rural. Les gens fuyaient ces espaces, donc en donnaient une vision négative. Maintenant, non seulement on observe l’étalement urbain, mais des campagnes lointaines se repeuplent. Par exemple, des départements comme le Gers ou la Dordogne se repeuplent. Si vous prenez toute la Bretagne, on voit année après année la zone de dépopulation du centre de la Bretagne rétrécir. Dans quelques années, vraisemblablement elle disparaîtra. Cette évolution rappelle ce que les Américains appellent « ethnic revival ». Maintenant que l’exode rural a eu lieu, la seconde génération mythifie les campagnes dont venaient ses parents et ses grands-parents.

Est-ce que pour la majorité de ces nouveaux habitants des campagnes, c’est un déplacement voulu ?

C’est très varié. Quelqu’un qui habite dans une cité à Villeneuve Saint-Georges et qui va habiter du côté de Nemours à 50 km de Paris et doit donc venir tous les jours travailler dans une entreprise de la banlieue parisienne, est-ce voulu ? Oui, c’est-à-dire qu’il voulait s’agrandir, il voulait habiter dans un pavillon. Mais il avait des contraintes. C’est-à-dire qu’il ne pouvait pas acquérir à Villeneuve Saint-Georges un logement plus grand ou un pavillon à cause du prix. Sa situation est à la fois subie et choisie. Tout le monde fait des choix sous contrainte. Je me méfie beaucoup des termes qui subodorent une certaine psychologie à sens unique.

L’un des enjeux dans ces espaces ruraux, c’est la cohabitation entre les populations historiquement présentes sur ces territoires, les agriculteurs, et les nouveaux venus ?

Oui, mais de manière très différente selon les régions. Si vous prenez le Languedoc, la région qui possède le plus fort solde migratoire positif, la région où il y a le plus de gains de population par migration interne en France, elle a aussi le plus fort taux de chômage. Qui vient ? Assez largement des jeunes sans diplômes du Nord et de l’Est. Pourquoi viennent-ils ? Ils viennent pendant les vacances, ils sont employés dans une pizza ou maître-nageur, dans un emploi lié au tourisme estival. Cela leur plaît et ils restent. Si vous allez au centre de la Bretagne, ce sont des Anglais qui viennent. En Dordogne aussi. Et si vous allez du côté de Nemours, donc tout au bout du périurbain, là c’est la maison à 100 000 euros, ce sont des gens en équilibre instable. Ils ont fait leur déplacement à la limite de leurs moyens. Ils ont un gros crédit, des métiers un peu au-dessus du Smic, les deux membres du couple travaillent. S’ils ont des enfants, cela suppose une gymnastique très compliquée. Dès qu’un accroc se produit, l’édifice est menacé.

Quand vous êtes dans une société qui recommande la mobilité des emplois, le risque est plus grand de perdre son travail. Vous avez donc besoin d’un mécanisme pour compenser ce risque. Il faudrait pouvoir accumuler un pécule pour résister aux coups durs. En son absence, la révolte contre l’impôt se développe car la population n’arrive pas à mettre cet argent de côté. L’insécurité est une insécurité sociale.

Le mot « mobilité » est le mot-clé pour comprendre ce mouvement actuel des « gilets jaunes » ?

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À côté des périurbains, il y a une autre population qui, elle, souffre de l’absence de service public. Dans toute une partie de la France, importante en termes de territoires, ce qui concerne la vie normale est loin. Donc ce n’est pas simplement le coût de la voiture : c’est loin pour aller à l’hôpital ou chez le médecin, c’est loin pour faire un acte administratif, c’est loin pour acheter ce qui sort de l’ordinaire. Si vous habitez Charleville par exemple, vous ne trouverez certains services ou produits qu’à Reims ou à Metz.

On ne peut certes pas installer des hôpitaux dans chaque village de France, mais les gouvernements ont une tendance, sous prétexte de rentabilité, à concentrer dans les métropoles un grand nombre d’équipements. Tout suit, les commerces un peu spécialisés se mettent dans ces grandes villes et ne vont plus se risquer dans des zones rurales. Ce qui a accentué cela, c’est aussi l’usage de la voiture pour aller de plus en plus loin. L’Inrets (Institut national de recherche sur les transports et leur sécurité), fait le constat qu’entre les années 70 et maintenant, le temps de trajet domicile-travail n’a pratiquement pas augmenté en moyenne. Mais la distance parcourue a doublé.

Ce mouvement est-il seulement contre l’impôt ou pour plus de services publics ?

Il y a les deux. Une partie, celle que j’ai décrite avec l’exemple de Nemours, est contre l’impôt parce qu’elle a besoin de dégager plus d’épargne, pour être moins sur « le fil du rasoir ». Dans ces zones-là c’est une révolte classique contre l’impôt. Mais pour les personnes qui vivent dans la diagonale du vide, qui sont loin des grandes métropoles, c’est l’inverse. Ils veulent garder des services publics, des gares, des transports et cela coûterait cher à l’État.

Comment expliquez la forte émergence de ce thème de la fracture « ville/campagne » dans le débat politique ?

C’est une simplification. Il y a une fracture énorme entre les campagnes aussi. Si vous êtes dans un département comme la Vendée, un département à dominante rurale, vous tombez dans les 10 % les plus pauvres à 1 000 euros par mois. Dans l’Hérault ou le Gard, vous tombez dans la pauvreté à 450 euros par mois. Ce n’est pas la même pauvreté. Il y a une différence très forte à l’intérieur des campagnes françaises. Et quand on parle de « fracture » on simplifie énormément. Quand vous faites la carte des zones où les revenus des plus pauvres sont les plus bas, vous retombez sur le chômage des jeunes, les sans-diplômes, les familles monoparentales.

Et à la fin vous retombez sur la carte, hors villes, du vote Front National. La fracture est aussi là. Il y a bien sûr une différence forte entre les grandes villes et leur entourage au sens large. Mais ce langage de fracture masque d’autres différences qui sont aussi fortes, parce qu’au fond nous ne pensons pas la France en termes de territoires. Nous sommes très centralisés, nous pensons en termes de catégories sociales. Nous ne voyons pas qu’il y a des différences extrêmement fortes entre les territoires. Parler de « fracture » empêche de voir le détail des problèmes.

« Des campagnes lointaines se repeuplent »