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Rapport du médiateur Pas de coupable… ou tous coupables

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« Les engagements pris dans la filière porcine ont été tenus sous l'effet notable du comportement des filiales des groupes de distributions indépendants », estime le rapport du médiateur des relations commerciales. En viande bovine, d'autres débouchés que la grande distribution, comme l'export, permettraient d'accompagner un mouvement de hausse plus prononcée. Chaque maillon a donc joué son rôle dans le jeu de cette hausse des cotations, mais aucun n'est vraiment « blanc ». Personne n'est vraiment coupable mais tout le monde l'est un peu…

« Les difficultés de mise en œuvre [de la hausse des cotations] se rencontrent ainsi sur l'ensemble des deux filières [porcine et bovine, ndlr] et concernent indistinctement les producteurs, les abatteurs-découpeurs, les transformateurs et la grande distribution », annonce le médiateur des relations commerciales, Francis Amand, dans son rapport d'étape, rendu public le 22 juillet. Pas de coupable ou tous coupables donc dans cette trop lente remontée des cotations. Selon le médiateur, il s'agirait surtout « d'incompréhensions, de contraintes techniques ou de procédures d'achat » qui auraient entrainé « des retards ou des limites à la mise en œuvre de la revalorisation » des prix. Une communication rendue d'autant plus délicate qu'aucune consigne écrite n'a pu être diffusée par rapport à l'autorité de la concurrence, afin de ne pas être accusé d'entente. « La réalisation des engagements collectifs est donc totalement tributaire de l'information à la connaissance de chaque acteur et de sa bonne volonté de faire », précise le rapport. Il précise également que, dans un contexte de guerre des prix entre enseignes de la distribution, « le caractère peu différencié des produits vient accentuer ce contexte, particulièrement pour la viande bovine, à un degré relativement moindre pour la viande de porc qui bénéficie plus de la transformation en charcuterie et plat cuisiné. »

Un maillon abattage-découpe fragile

En viande bovine, « l'ensemble des acteurs de la filière (des différents types d'éleveurs aux distributeurs) n'ont pas partagé d'emblée une orientation commune et claire sur le type d'animaux concernés (jeunes bovins, vaches allaitantes, globalement ou par races, voire vaches laitières réformées). […] Une grande diversité des niveaux de prix et de leur champ d'application a ainsi eu tendance à se diffuser au sein de l'ensemble des acteurs, au moins » jusqu'au 8 juillet où une réunion a clarifié la situation afin d'éviter que chacun n'adopte « la lecture des engagements pris par la filière la plus favorable à ses intérêts propres ». Autre difficulté rencontrée, du fait du déséquilibre carcasse (arrière main mieux valorisée), « l'ensemble du dispositif de hausse volontaire du prix d'achat au producteur dépend et repose sur un unique acteur de la filière », le maillon abattage découpe, « déjà fragilisé par sa faible rentabilité ». De plus, ce maillon est très sensible aux achats de la distribution « dont 70% des approvisionnements sont achetés au jour le jour sur la base des prix du jour. Une part prépondérante des ventes des abatteurs-découpeurs est donc soumise aux fluctuations des cotations quotidiennes, avec pour corollaire dans la situation actuelle d'un marché excédentaire une grande incertitude pour les industriels, qui doivent supporter sur leurs marges les variations de leur prix de vente, alors que les pouvoirs publics et les éleveurs leur demandent de majorer volontairement leurs prix d'achat des animaux. »

Stéphane Le Foll veut « rassembler » et non dénoncer

À la sortie du compte-rendu à la production du rapport du médiateur des relations commerciales, Francis Amand, le 21 juillet au soir, Xavier Beulin s'exclame au sujet de la filière bovine : « On relève sur le territoire des situations plutôt hétérogènes. Il y a des entreprises qui jouent le jeu et d'autres pas. ». Jean-Pierre Fleury avoue que « pour une fois la distribution est dans les clous ». Il reconnait « une diversité de situation » dans les hausses de cotations « sur le territoire, liée à différents enjeux. Nous allons avoir le ménage à faire ! ». Thomas Diemer, président des Jeunes agriculteurs (JA) parle « d'une mise sous surveillance active » de certains acteurs. Des ac-teurs dont personne ne donnera le nom. « Je ne participerai pas à la désignation de quiconque », affiche clairement Stéphane Le Foll. « Je cherche à rassembler », répétera-t-il à l'envie lors de ses diverses interventions ultérieures. Pour la filière porc, selon Stéphane Le Foll, les « opérateurs ont parfaitement joué le jeu », le niveau des cotations « est à un niveau proche de l'objectif que l'on s'était fixé » de 1,40€/Kg C (3,67€/kg C au 25 mai 2015). Il alerte néanmoins sur « la fragilité » de la situation : « Il faut surtout qu'on arrive à tenir dans le temps ! ».

Des hausses diverses selon les abattoirs d'un même groupe

Le rapport constate aussi que « tous les abatteurs ont augmenté leurs prix mais dans des proportions variables selon les régions d'abattages et les catégories d'animaux abattus ». Et si des divergences de cotation existent entre abattoirs au sein d'un même groupe, cela « traduit le fait que les prix sont fixés en fonction des caractéristiques propres de l'animal abattu ». Du coté des distributeurs, ils n'ont « pas forcément joué un rôle dynamique » dans la hausse des cotations, même s'ils ne s'y sont pas opposés. Du fait du processus des appels d'offres, « un certain nombre d'entreprises candidates ayant proposé des prix relevés pour tenir compte de la revalorisation du prix d'achat aux éleveurs, ont été écartées des marchés passés par la distribution. » Dans le cas des achats de lots de pièces provenant de plusieurs bovins, « de nombreux distributeurs se seraient approvisionnés auprès d'abatteurs-découpeurs ayant remporté les marchés en cassant les prix par des approvisionnements auprès d'éleveurs contraints de brader leurs bêtes ». Tout n'est pas blanc donc aussi bien du côté de la distribution que des abatteurs.

Difficile revalorisation des cours de la part des autres acheteurs

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Quant à « la déception actuelle » concernant l'évolution des cotations, elle tient à ce que « seule la grande distribution garantit une hausse des prix alors qu'elle ne représente que la moitié de la valorisation des bovins abattus ». Il existe effectivement une difficulté à obtenir une revalorisation à court terme auprès des autres utilisateurs : grossistes (5% des volumes), restauration hors domicile (20%), industriels (5%), exportations (20%). « Des revalorisations plus significatives supposeraient que les distributeurs jouent un rôle plus dynamique et tirent la cotation. Cela signifierait accepter des hausses de prix proportionnellement plus importantes que l'évolution des cotations sur les parties de la carcasse qu'ils achètent, compensant ainsi la difficulté de répercuter les hausses sur les autres parties de la carcasse, en arguant du fait que la grande distribution constitue le premier secteur en volume pour les ventes de viande bovine », continue le rapport. Une question se pose alors: « est-il légitime que les distributeurs compensent dans la durée le refus des autres acteurs de relever leur tarif d'achat des viandes françaises ? ».

La distribution exige le respect des engagements de hausse des prix par les abatteurs

« Les abatteurs doivent immédiatement répercuter aux éleveurs la totalité des hausses acceptées par la grande distribution », alerte la Fédération du commerce et de la distribution dans un communiqué du 22 juillet. « Sans cet engagement des abatteurs, l'action des distributeurs serait rendue inutile et ne pourrait donc durer », continue la FCD. Elle dénonce le fait qu' « elle ne peut être la seule à s'être engager pour sauver l'élevage français ». Dans ce sens, les « industriels de la transformation doivent prendre des engagements ambitieux d'augmentation de la part de leurs produits d'origine France ». Elle demande également à ce que les éleveurs cessent leurs « les exactions contre nos magasins, nos salariés et nos clients » tout en rappelant combien « les enseignes de la grande distribution sont et resteront totalement ouvertes au dialogue, au plan national comme local ».

Le Sniv-SNCP souhaite une participation collective à la hausse des cours

« On a besoin que tous les intervenants participent à la hausse des prix [...] sinon il faudra rogner sur nos marges », explique Pierre Halliez, directeur du Syndicat national des industriels de la viande (Sniv-SNCP), le 23 juillet. C'est d'ailleurs pour cette raison, selon lui que les abattoirs ont augmenté leurs tarifs de « façon lente », espérant une « accélération » dans les pro-chaines semaines, mais sans forcément atteindre tout de suite les 5 centimes. « Les conclusions de la réunion du 17 juin étaient floues, notamment sur le type d'animaux concernés. Tout le monde est sorti de la salle en ayant compris ce qu'il avait envie de comprendre », confirme-t-il.

Difficile de tracer l'origine dans les produits charcutiers

Pour le porc, la problématique concerne les produits transformés. La distribution s'approvisionne principalement en viande fraîche avec du porc français (30% des volumes de porcs abattus). Mais 70% des porcs abattus partent dans des produits charcutiers et des plats cuisinés dont la teneur en viande peut être très variable. Difficile alors de revaloriser les prix d'achat des carcasses à partir de tous ces plats transformés. « La répercussion de la hausse du prix d'achat des porcs dans le prix des produits transformés dépend des distributeurs, qui bénéficient d'une configuration de marché leur permettant de toujours trouver un fournisseur moins disant ». La distribution est « réticente à relever les tarifs d'achat des produits transformés », sans assurance sur l'origine française de la viande, « payant », dans ce sens, « pour le manque de compétitivité de la filière porcine française ». Autre constat, le marché du porc français est indexé sur celui de l'Allemagne et les prix du Marché du porc Breton ne peuvent trop s'écarter durablement du niveau allemand. « Un différentiel de prix trop élevé ne pourra que conduire les consommateurs à privilégier les produits les moins chers, la viande fraiche de porc étant déjà l'objet de nombreuses promotions », affirme le rapport.

« La course à l'agrandissement va nous tuer »

Elle exploite près de 200 ha dans le Calvados, près du Molay Littry et élève 90 vaches laitières. Et pourtant Anne Boissel affirme qu'elle ne couvre plus ses charges avec un prix du lait autour de 300 euros. Pour s'en sortir il lui faudrait le prix de l'an dernier, environ 350 euros les 1000 litres. Cette éleveuse a la particularité de faire de la politique. Elle est vice-présidente du mouvement « Debout la France ». Posture politique ou déception sincère, elle affirme ne plus croire dans les mesures classiques. Elle est convaincue que « la course à l'agrandissement auquel on est obligés de se livrer va nous tuer ». Elle ne croit pas non plus dans les contrats puisqu'elle a refusé de signé un contrat avec le groupe auquel elle livre son lait, Lactalis. Elle réclame des indicateurs pour savoir « où elle va » en matière de prix. Tant qu'on ne lui en fournit pas, elle ne signe pas le contrat. Anne Boissel adhère à l'EMB (European Marketing Board) et croit beaucoup dans les réflexions que délivre le think tank Momagri, notamment sur la régulation. Un maître mot, pour cette éleveuse selon laquelle il existe encore une régulation : ce serait celle exercée par l'entreprise. « Si je produis plus de lait qu'on ne me le demande le camion ne ramasse pas mon lait. » Et elle s'étonne de voir que, le lait qu'elle produit pour des fromages AOC n'est pas mieux payé que le lait hors AOC.