Le trio de tête des spiritueux pourrait en être chamboulé : Pernod Ricard devrait bientôt lancer, en partenariat avec le groupe américain Fortune Brands, une OPA à la bourse de Londres sur le groupe britannique Allied Domecq, pour tenter de ravir la première place mondiale des vins et spiritueux à un autre britannique, Diageo.
C’est Allied Domecq qui l'a révélé le premier, amenant Pernod Ricard à rompre son silence : le groupe français a confirmé le 5 avril qu'il étudiait une offre de rachat de la société Allied Domecq, en collaboration avec le groupe américain Fortune Brands. Le groupe français a quand même nuancé : « Il n'est pas possible d'affirmer à ce stade que ces contacts aboutiront à une opération de rachat », a-t-il ajouté.
En tout cas, l'opération, si elle réussit, ressemblera fort à celle qui avait permis à Pernod Ricard, allié cette fois à Diageo, de mettre la main sur le groupe canadien Seagram – et surtout sur ses deux fleurons, le whisky Chivas et le cognac Martell – pour un montant de 8,1 milliards de dollars. Cette bonne affaire avait été acquise auprès du groupe Vivendi Universal alors en pleine remise en cause.
Cette fois, Pernod Ricard mettrait la main sur un portefeuille de marques complémentaires des siennes, comme le gin Beefeater, la vodka Stolichnaya, le cognac Courvoisier, et le whisky Ballantine's, sans compter qu'il pourrait reprendre pied dans les champagnes avec les marques Mumm et Perrier Jouët.
Allied Domecq, dont la capitalisation boursière s’élève à environ 7 milliards de livres (10 milliards d'euros), possède aussi une grosse division vins, notamment en Nouvelle-Zélande, en Australie et en Amérique du Sud.
Dans des secteurs que Pernod Ricard devrait recéder car hors de son axe stratégique, figure en outre une division de restauration rapide, avec les enseignes Dunkin’s Donuts (beignets), Baskin Robbins (glaces) et Togo (sandwichs). Enfin Allied Domecq détient 23,75% du capital du groupe britannique de boissons non-alcoolisées Britannia, qui produit les marques Britvic, Tango et R. Whites.
Une fusion avec Pernod-Ricard permettrait donc des synergies importantes dans la distribution et il devrait être facile de répartir entre Pernod Ricard et Fortune Brands les marques d'Allied Domecq, ce qui satisferait les autorités de la concurrence.
Un coût de plus de 10 milliards d'euros
L’OPA – pour un coût estimé de 7,5 milliards de livres sterling (10,7 mds EUR) – pourrait être lancée « dans deux semaines » selon des sources industrielles britanniques. Il reste que la proie est de taille pour Pernod-Ricard. Allied Domecq vaut en effet 6,9 milliards de livres à Londres (soit 10 milliards d'euros) et même, en tenant compte d'une dette de 1,9 milliard, le marché estime la valeur d'entreprise à quelque 8,8 milliards de livres (13 milliards d'euros). En comparaison, la capitalisation boursière de Pernod-Ricard ne dépasse pas les 7,5 milliards d’euros. On comprend mieux l'aide que peut fournir Fortune Brands, conglomérat très éclectique dont le chiffre d’affaires (5,4 milliards d'euros) est fait en majorité hors des boissons mais qui est notamment propriétaire du bourbon Jim Beam (n°1 mondial de ce segment) et distributeur de la vodka Absolut aux Etats-Unis.
D’autant qu'un rachat en tandem pourrait faciliter l'obtention de l'aval des autorités de la concurrence en permettant une répartition des actifs. En tout cas, sur le plan financier, Pernod-Ricard a insisté lors de la récente publication de ses résultats annuels sur son désendettement, qui lui donne une marge de manoeuvre.
Déjà depuis plusieurs semaines, les visées de Pernod Ricard sur Allied Domecq n’étaient plus un mystère. « Nous serons un acteur du développement du marché des vins et spiritueux et nous ne manquerons pas d'investir quand il y aura des opportunités », avait affirmé son p.-d.g. Patrick Ricard, le 17 mars, lors de la présentation de bons résultats 2004. Le groupe a réalisé un bénéfice net part du groupe de 487 millions d'euros pour un chiffre d'affaires de 3,572 milliards d'euros.
Restez au courant en temps réel !
Suivez des thématiques, des projets législatifs, des entreprises et des personnalités pour être notifié dès que nous publions un article.
Le marché boursier a aussitôt salué la confirmation de cette rumeur, le titre Pernod Ricard terminant en hausse de 5,11% le 5 avril à 113,20 euros, dans un marché en augmentation de 0,88%.
Interrogé sur ses ambitions dans Entreprendre, le magazine des actionnaires qui va sortir à l'occasion du 30e anniversaire du groupe, M. Ricard répond: « Si nous continuons dans la même voie, dans dix ans, nous devrions être proche du numéro un et, si l'on ajoute un peu de rêve, pourquoi pas les premiers ».
Pour devenir l’empereur des vins et spiritueux, le « roi du pastis » est même prêt à accepter de « diluer la participation » de sa famille – qui détient actuellement 12% – même s'il affirme que « la jeune génération entend rester un actionnaire important ».
Allied Domecq, un groupe encore très diversifié
Le groupe britannique Allied Domecq est le numéro deux mondial des spiritueux, loin derrière le géant Diageo, qui est trois fois plus gros que lui avec une capitalisation boursière de 23,3 milliards de livres.
L’histoire d'Allied Domecq remonte à 1961, avec la fusion de trois brasseurs britanniques, qui créent Allied Breweries. Cinq ans plus tard, les brasseurs fusionnent avec trois distributeurs de spiritueux, notamment Whiteways, propriétaire du porto Cockburn's. Dans les années 70, le groupe se diversifie avec l'acquisition de Lyons, propriétaire notamment du fabricant de glaces Baskin-Robbins. Devenu Allied-Lyons, il poursuit le mouvement en 1989 en rachetant le fabricant de beignets Dunkin' Donuts. C’est en 1994 qu’Allied-Lyons rachète l’espagnol Pedro Domecq, très implanté au Mexique (brandy Presidente, téquila Sauza).
Depuis qu’il a pris les rênes du groupe en 1999, le directeur général, Philip Bowman, a vendu les brasseries, les pubs et d'autres actifs jugés secondaires, pour acheter des marques connues comme le rhum Malibu et investir massivement dans le vin.
Depuis, les ventes ont progressé de façon régulière et la valeur de l'action, cotée à New York et à Londres a doublé par rapport au début 2003.
Cette année là, Allied Domecq réorganisait ses enseignes de restauration rapide – Baskin-Robbins, Dunkin' Donuts et Togo – au sein d'une division unique, ce qui a suscité des spéculations sur une éventuelle séparation de ces activités.
Allied Domecq a dégagé un résultat imposable de 521 millions de livres sterling (753 millions d'euros) sur son exercice 2003/2004 clos fin septembre, en hausse de plus de 5% par rapport à celui de l'année précédente. Son chiffre d'affaires s'est élevé sur la période à 3,2 milliards de livres, en baisse de 5,3%.