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Quotas laitiers Perspectives européennes pour l’après-quota en 2015

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« L’atterrissage en douceur en 2015 et au-delà » et les « perspectives de l’industrie laitière dans les pays du sud-est de l’Europe » ont été les principaux thèmes développés lors du congrès annuel 2012 de l’industrie laitière européenne qui s’est tenu le 28 septembre à Ljubljana (Slovénie) (1). Agra Alimentation y a rencontré Christophe Lafougère, directeur du GIRA, une société de conseils et d’études basée à Ferney-Voltaire (France). Il fait le point sur les perspectives qui se présentent pour l’industrie des 27 après l’abolition des quotas laitiers en 2015 ?

Agra Alimentation : Lors de ce congrès vous avez traité du développement de la production laitière européenne d’ici à l’abolition des quotas laitiers en 2015 et au-delà. Quels sont les principaux enseignements que vous en tirez ?
Christophe Lafougère : La disparition des quotas laitiers le 31 mars 2015 suscite beaucoup de préoccupations en Europe, notamment en raison de cet énorme potentiel de lait que l’on annonce, avec par exemple une croissance de + 50 %, soit 3 milliards de litres de lait, en Irlande entre 2011 et 2016 et des chiffres tout aussi hallucinants aux Pays-Bas et dans d’autres pays. J’ai également présenté les premières estimations pour la période 2011-2016 et dois dire que je suis un peu moins optimiste que certains autres organismes. Pour cette même Irlande, nous prévoyons une augmentation de 1,4 milliard de litres de lait, ce qui est 50 % en dessous de ce que d’autres nous annoncent ! J’étais en Irlande cette semaine où j’ai présenté nos chiffres et certaines grosses coopératives m’ont dit qu’elles ne pourraient même pas les atteindre après l’abolition des quotas. Il faut comprendre que la croissance de la production de lait ne vient pas que de la hausse des prix et tout le monde a cette fâcheuse tendance à faire le lien entre hausse des prix et hausse de la production... Il faut également prendre en considérations, notamment le climat et l’évolution des prix des céréales...
 
Qu’en est-il plus précisément du cas de la France ? Que prévoient vos études pour notre pays ?
Pour la France nous estimons à 1,4 voire à 1,5 milliard de litres supplémentaires entre 2011 et 2016, c’est-à-dire grosso modo le même niveau que l’Irlande et ce sera essentiellement dans le bassin breton que ces volumes supplémentaires seront réalisés. Nous sommes assez optimistes pour que cela se réalise. On a discuté avec beaucoup d’industries comme par exemple Sodiaal (première coopérative laitière française, ndlr) et toutes nous ont qu’avec une moyenne d’âge des fermiers d’environ 50 ans, il est difficile d’obtenir un prêt pour un investissement supplémentaire pour les 15 prochaines années. Il y a ce que Sodiaal appelle « le ventre mou » de la production laitière et qui fait que ce sera compliqué d’augmenter beaucoup plus la production laitière française. Pour nous, dans la chaîne de valeur de l’industrie laitière il n’y a que deux endroits où l’on peut rajouter de la valeur : au niveau de l’exploitation laitière et au niveau de la marque car au milieu il n’y a plus rien ! Et le problème est que nos coopératives sont au milieu! Elles n’ont que très peu de marques (cela va faire hurler beaucoup de monde !) ou alors de très petites marques régionales... La ferme est le seul endroit où elles peuvent rajouter de la valeur car le prix du lait devient un prix mondial et on a un prix des matières premières qui est mondial aussi et à partir de ce moment là où est-ce qu’elles peuvent se battre nos coopératives ? On peut augmenter les volumes de lait de 3, 4 ou 5 milliards de lait et autant que l’on veut mais le problème est que faire de ce lait supplémentaire ? Où allez-vous le vendre ? En fait plus on va produire plus on va appauvrir nos fermiers et plus on va entrer dans une spirale problématique.
 
Vos prévisions diffèrent sensiblement de celles par exemple présentées par la Rabobank dont tout le monde parle ?
Nous sommes effectivement un peu en désaccord avec certaines projections faites par d’autres organismes comme par exemple le dernier rapport de la Rabobank sur les Pays-Bas. Rabobank prévoit une production de 1,8 milliard de litres de lait entre 2011 et 2016 pour les Pays-Bas alors que nous au GIRA, nous ne tablons que sur un chiffre compris entre 700 millions et 800 millions de litres de lait, donc pratiquement 1 milliard de litres en dessous ! Je pense que nous sommes un peu plus pessimistes par rapport à la réalité. Je pense qu’il y a possibilité d’aller même jusqu’à 1 milliard de litres de lait sans aucun problème, mais la chose importante qu’il faut se rappeler, c’est quand même le prix des aliments qui fait énormément de différences. De plus, à l’heure actuelle, les Pays-Bas produisent moins de lait qu’en 2010 et ils approchent même de la courbe de 2009, cela veut dire que les Pays-Bas sont capables de réagir relativement très rapidement en fonction des prix du lait puisqu’une grande partie de l’alimentation se fait sous forme de suppléments qui sont donnés aux animaux. La grosse croissance va venir de l’Allemagne pour laquelle nous prévoyons une production de 2,3 milliards de lait entre 2011 et 2016. Il faut préciser que durant les 15 dernières années l’Allemagne a été 11 fois au-dessus de ses quotas. Les quotas n’ont jamais été une vraie barrière pour les producteurs allemands car ils ont régulièrement payé des pénalités pour dépassement de quotas. Le vrai potentiel est là en Allemagne. Ce lait supplémentaire va être principalement transformé en fromages qui sera exporté dans les pays du sud-est de l’Europe qui accusent de gros déficits en produits laitiers comme on l’a entendu dans ce congrès. En fait, le déficit du secteur laitier dans ces pays de l’Est devrait être de – 1 milliard de litres de lait à peu après. En résumé la production laitière de l’UE ne va pas croître mais elle va perdre à peu près 1 milliard de litres de lait et là l’étude Rabobank est un peu moins optimiste que nous car pour l’Allemagne elle prévoit une production d’environ 1,5 ou 1,7 milliard de litres.
 
A-t-on une idée de la manière dont vont être écoulés ces volumes supplémentaires de lait ? Vont-ils au moins trouver un marché ?
Si l’on produit beaucoup plus de lait, cela va nécessairement partir dans la fabrication de poudre de lait et dans du beurre, mais on va les vendre où et à qui ? Toute la question est là ! Et surtout il ne faut pas oublier que, en même temps que nous, Européens, augmentons notre production de 7,7 ou 7,8 milliards de litres entre 2011 et 2016, la production du monde augmentera quant à elle de 62 à 65 milliards de litres, dont la moitié viendra de l’Inde et le quart de la Chine ! La seule Chine va augmenter sa production de 20 milliards de litres au cours des 5 prochaines années. Non seulement nous allons produire plus de lait mais à qui allons-nous le vendre ? Puisque ceux qui sont appelés à en consommer de plus en plus sont ceux-là mêmes qui vont en produire de plus en plus ! Je reviens à ce que je disais sur la chaîne de valeur au niveau de la ferme. Et où est-ce que les gens de Fonterra, par exemple, sont en train d’investir, c’est dans des fermes en Inde et en Chine ! Car c’est au niveau de la ferme qu’il y a de la valeur car les gens ont besoin de lait frais, de bonne qualité, qui pourrait servir à fabriquer par la suite des produits frais ou des yaourts et ce que me disent les gens de Fonterra: ils vont ouvrir une deuxième ferme en Chine et leur lait a déjà été vendu alors que l’investissement n’a pas encore été achevé...
 
Après la disparition des quotas laitiers en mars 2015, comment vont évoluer à votre avis les relations entre les transformateurs et les producteurs de lait européens ?
C’est le point clé du tournant de 2015 ! Il y a la contractualisation qui est en train d’être mise en place, notamment en France et qui au départ était destinée à mettre plus de transparence entre producteurs et transformateurs mais la vraie question est pour les coopératives ! Comment est-ce qu’elles vont être capables de gérer le surplus de lait que leurs membres vont produire ? Nous avons actuellement l’exemple de Sodiaal avec son prix « A » et son prix « B » mais le problème est que dès que l’on introduit deux prix différents pour un même produit, on instille le germe de la discorde... À partir du moment où elles vont être obligées d’absorber plus de lait, puisqu’il y aura plus de lait, il va falloir revenir à cette fameuse chaîne de valeur au niveau de la ferme. N’ayant pas de marques à proprement parler et comme elles produisent ce qu’il y a au milieu de la chaîne de valeurs c’est-à-dire tout ce qui est poudre, beurre et même des fromages, elles vont être obligées d’unir leurs outils et leurs efforts pour la partie « matières premières ». Elles ne vont plus être en mesure de rester chacune dans sa petite tour... Il n’y a à mes yeux que deux possibilités qui s’ouvrent aux coopératives (je ne sais pas si elles sont bonnes ou mauvaises) : soit elles se font absorber par un Friesland ou par un Arla (politique actuelle de ces deux sociétés) ou alors c’est Lactalis qui va les racheter... Ce problème va se poser sérieusement car il n’y a pas de place pour toutes ces petites coopératives ou alors il y aurait un peu de place à condition que pour ce qui est des matières premières, ces petites coopératives devront mettre en commun leurs outils. Je pense notamment à des coopératives comme Eurial ou le Glac qui sont en difficulté financière relativement importante... Quel rôle va jouer Sodiaal dans tout cela ? À terme, on regarde ce que font les grandes coopératives à l’heure actuelle par exemple Arla et DMK qui travaillent ensemble dans des jointventures pour la fabrication de poudre de lactoserum en Allemagne... Il faudrait que les coopératives du niveau en dessous le fassent aussi mais, entre nous elles en sont sont très loin car il y a toutes ces histoires d’ego avec chacun qui veut être patron chez lui, chacun veut diriger... Contrairement à ce que l’on pourrait croire, l’avenir de la production laitière est dans les mains des coopératives de plus en plus. Et quand on regarde les grands groupes, quand on analyse le bilan de Nestlé ou de Danone, on se rend compte que la part des produits laitiers traditionnels diminue et la marge sur ces produits a vraiment diminué. Par contre, ce qui augmente c’est l’alimentation infantile, les produits pour sportifs, etc., où les marges sont phénoménales... En revanche, dans les pays émergents comme la Chine ou l’Amérique latine il y a besoin de marques et donc de lait de qualité et il faut donc investir dans les fermes... Qui peut investir mieux que les coopératives ? Et à l’heure actuelle il n’y a que Fonterra qui le fait. Les Français devraient se bouger et même Sodiaal devrait mettre en œuvre un programme de production ou d’aide à la production de lait en inde car c’est là où tout va se passer !
 
Quelles sont d’après vous les perspectives d’évolution du secteur laitier en Europe du Sud-Est dont il a été question ici au congrès ?
Je partage complètement ce qui a été dit car nous sommes en présence de zones qui de, toutes les façons, dans les prochaines années vont voir leurs productions de lait diminuer et devront importer beaucoup plus... C’est ce qui explique par exemple que l’on se retrouve en Allemagne avec potentiellement 2,5 milliards de litres de lait supplémentaires qui vont être transformés en grande partie en fromages et vendus dans ces zones là où il y a un énorme déficit. De plus, ces pays ne sont pas taillés pour la concurrence européenne c’est-à-dire quand vous avez des Meggle ou des Lactalis qui vous affrontent, quelle place reste-t-il pour les locaux ? Avec de petites fermes de deux à trois vaches et des laiteries dont seulement 10 sur 100 fonctionnent correctement, il y a fatalement un risque de voir un appauvrissement du paysage laitier dans ces pays avec sans aucun doute une prise de participation de grands groupes laitiers que ce soit Danone, Meggle ou Lactalis. L’avenir de ces pays, pour la plupart de petits producteurs de lait, passera par un ou deux grands groupes laitiers car il n’y aura pas de place pour tout le monde. Il faut aussi que les gouvernement des ces pays fassent aussi leur travail : quand vous avez un pays où il y a 95 % du secteur laitier qui est informel (autoconsommation, ventes de rue et marché noir, ndlr) comme en Roumanie, il y a une sérieuse remise en question qui doit être faite à ce niveau là. Mais c’est très compliqué politiquement de remettre cela en question...
 
(1) Organisé par « European Dairy Association », le porte-parole de l'industrie laitière européenne, le congrès de Ljubljana a en fait duré du 26 au 28 septembre, les deux premiers jours de réunions ayant été réservés aux membres de EDA pour des débats techniques internes.
Plus de 150 délégués de l'industrie laitière européenne ont assisté aux débats qui ont été rehaussés par la présence du ministre slovène de l'agriculture et de l'environnement, Franc Bogovic.

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