Abonné

Filière Ph. Tillous-Borde : « Aux filières agricoles de se prendre en main ! »

- - 14 min

Alors que les créations d’interprofessions vont bon train – Inaporc est désormais sur les rails, quant à la filière volailles, elle vient de faire un grand pas en ce sens –, Philippe Tillous-Borde, directeur général de Sofiprotéol, décrit le chemin parcouru par la filière des huiles et protéines végétales depuis près de trente ans jusqu’au récent rachat de Lesieur. Un exemple, selon lui, encore trop peu suivi par le monde agricole qu’il appelle à s’organiser pour faire face à ses nouvelles difficultés.

Agra Industrie : Vous avez choisi pour thème de votre récent congrès : « une filière d’avenir, un avenir en filière ». Pensez-vous qu’il n’y a plus d’avenir, pour quelque production que ce soit, hors du modèle de la filière ?

Philippe Tillous-Borde : Sans doute peut-il encore y avoir un futur en dehors d’un raisonnement de filière, mais il n’y a certainement pas d’avenir sérieux, et répondant à l’intérêt du plus grand nombre, sans une telle approche. La démarche se révèle fondée et absolument nécessaire pour les productions qui se sont écoulées sur des marchés concurrentiels importants mondialisés, et qui plus est, peu encadrés par des organisations communes de marché.

Dans les années soixante-dix, le secteur des oléagineux souffrait de ne pas être protégé sur le marché mondial quand d’autres productions bénéficiaient d’une politique agricole commune très protectrice avec prix d’intervention et autres soutiens. C’est pourquoi il a saisi très vite l’opportunité de créer une véritable interprofession, qu’offrait la loi adoptée en 1975 sous l’impulsion de syndicats agricoles et industriels. Certes, des dispositifs de concertation existaient déjà, mais qui ne poussaient pas la démarche aussi loin. Grâce à l’interprofession, nous avons pu avoir une vision de nos problématiques en filière.

A.I. : Précisément, quelles difficultés ont servi d’aiguillons pour convaincre la quasi totalité de vos producteurs du bien-fondé de l’interprofession ?

Philippe Tillous-Borde : Le secteur a traversé plusieurs crises qui ont constitué autant d’éléments plaidant en faveur de notre démarche. La première est née d’une controverse internationale sur les dangers que pouvaient représenter pour la santé les variétés de colza riches en acides éruciques. Celles-ci furent accusées de provoquer des myocardiopathies, sans que ces effets aient du reste jamais été démontrés sur l’homme. La production du colza érucique couvrait en France à peine 600 000 hectares, mais il fallut reconvertir l’ensemble du patrimoine végétal en variétés sans acide érucique, à une époque où la culture du tournesol et des protéagineux n’en était qu’à ses débuts. Un autre aiguillon fut l’embargo sur le soja décrété en 1973 par les Etats-Unis. Ces deux crises ont conduit, dans un système non protégé, les producteurs à réagir, à organiser et à bâtir les premiers éléments stratégiques de la filière.

A.I. : Comment les grands groupes industriels ont-ils réagi à cette démarche du monde agricole ?

Philippe Tillous-Borde : L’initiative suscita au premier abord une certaine méfiance chez les opérateurs qu’étaient Unilever, Cargill ou encore Lesieur, mais ceux-ci comprirent très vite l’intérêt de la démarche. Celle-ci n’en est pourtant pas restée là. Un deuxième facteur de consolidation de la filière a été mis en place avec la naissance, en 1983, de Sofiprotéol, dans un contexte de marchés mondiaux très agités. L’Europe était alors dotée d’une organisation de marché basée sur un système spécifique pour les oléagineux et protéagineux, le « deficiency payment », aides versées aux transformateurs de graines. Cette aide, calculée en Ecu, faisait l’objet de correctifs appelés montants compensatoires monétaires du fait des disparités monétaires au sein de l’Union. Alors que le franc faible handicapait les transformateurs français par rapport à leurs homologues allemands et belges, la filière a pris conscience de la faible adaptation de l’outil industriel hexagonal face à une production croissante. Elle a donc estimé qu’il était aussi de l’intérêt général de mobiliser des moyens financiers, dans le cadre interprofessionnel, pour faire face aux besoins d’investissements et de rénovation de la trituration et de la transformation.

A.I. : L’un des principaux triturateurs, le Comptoir national de techniques agricoles, se trouvait en grande difficulté. Aviez-vous envisagé que Sofiprotéol puisse venir le renforcer ?

Philippe Tillous-Borde : Effectivement, nous aurions sans doute pu épauler le CNTA. A la fin des années soixante-dix, cette entreprise avait elle aussi senti la nécessité de développer l’industrie de la transformation, et pour ce faire s’était alliée au groupe Louis Dreyfus. Mais compte tenu de la difficulté des marchés, des financements qu’exigeait la restructuration du secteur, et de l’insuffisance de ses fonds propres, elle a déposé son bilan, rendant de ce fait impossible toute intervention de Sofiprotéol. Autant dire que la plus grande partie de l’outil industriel français était alors à terre.

A.I. : Pourtant, d’autres industriels restaient actifs en France dans la trituration et le raffinage. Pourquoi le monde agricole jugeait-il à ce point nécessaire d’investir vers l’aval ?

Philippe Tillous-Borde : Ne subsistaient plus guère dans le paysage industriel que Cargill, dont l’activité était davantage orientée vers le soja que vers les oléagineux français, Lesieur et Astra-Calvé qui s’étaient tournés vers la valorisation auprès des consommateurs, et quelques petites entreprises familiales qui se savaient à terme condamnées, faute d’une taille critique suffisante. Alors que Sofiprotéol avait été créé en vue de renforcer les outils existants, sa mission forcée, si je puis dire ainsi, a donc consisté à redéfinir une politique industrielle et une véritable stratégie d’entreprise dans le secteur, l’objectif étant de garantir les débouchés et le développement de débouchés aux producteurs de graines.

A cette époque, Jean-Claude Sabin, président de Sofiprotéol et du Fedop, le Fonds de développement des entreprises des filières oléagineuses et protéagineuses nouvellement créé, et moi-même, entourés par un comité restreint de responsables de la filière, nous sommes fixés deux grands principes qui allaient dicter notre action. Afin de remettre à flot la filière, nous avons estimé qu’elle se devait de maîtriser un outil industriel digne de ce nom. Il fut donc décidé de reprendre les actifs industriels du CNTA via la société d’investissements Saipol, créée à cet effet. J’ajoute que les pouvoirs publics avaient privilégié la création d’un établissement financier à toute autre solution, et que la profession avait agréé l’idée, estimant que le dispositif interprofessionnel répondait entièrement à cette mission. Un second principe allait être la recherche d’alliances.

A.I. : Comment expliquez-vous dès lors le débat actuel autour des interprofessions et les plaintes déposées par la Coordination rurale contre Unigrains ou Sofiprotéol ?

Philippe Tillous-Borde : Tout d’abord, le débat concernant Unigrains est distinct de celui sur les interprofessions. Ensuite, il y a deux volets à ne pas confondre dans cette question. A propos des actions menées par l’Organisation des producteurs de grains, affiliée à la Coordination rurale, toutes deux de création récente, je constate simplement que certains syndicats de producteurs agricoles, de coopérateurs ou d’industriels cultivent un état d’esprit constructif, et d’autres pas. Cela ne remet aucunement en cause les actions qui ont été menées sur le long terme, ni celles que nous devons continuer à réaliser.

Le véritable débat sur les interprofessions découle des décisions prises par les pouvoirs publics l’an passé, qui ont souhaité ne plus assurer le financement des filières agricoles par des taxes parafiscales.

Le message est clair : la loi de 1975, corrigée en 1980, revue quinze ans plus tard et transcrite dans le code rural en 1999, pourrait être plus largement utilisée. Elle confère pourtant aux filières nombre de possibilités, qui peuvent certes encore être aménagées, afin de prendre en charge une partie de leur développement au sens large, incluant la promotion et les investissements corrélatifs. Aux filières de se prendre en main ! Le monde agricole a besoin de s’organiser pour faire face à ses nouvelles difficultés. Cela va prendre du temps, mais il ne faut pas se tromper de débat.

A.I. : Les actions de Sofiprotéol vers l’aval ont-elles été bien comprises sur le terrain ?

Philippe Tillous-Borde : Les producteurs ont été surpris, mais le secteur traversait une telle crise, connaissait de tels besoins, et était tellement affecté par le dépôt de bilan du CNTA qu’ils n’avaient pas le choix. Cela étant, nous nous étions fixé comme second principe de nous appuyer sur une alliance avec un groupe international habitué à la gestion des marchés. C’est ainsi que Bunge prit la majorité de la société de gestion Comexol, à laquelle furent confiés en location-gérance les outils. Pour autant, toute la stratégie d’investissement relevait de Saipol, dont Sofiprotéol était indirectement le principal actionnaire au travers de la holding Soprol dans laquelle figurait également le groupe Lesieur.

Restez au courant en temps réel !

Suivez des thématiques, des projets législatifs, des entreprises et des personnalités pour être notifié dès que nous publions un article.

Il va de soi que l’intérêt d’Astra-Calvé, en plein lancement de Fruit d’Or avec la campagne du Professeur Tournesol, était d’avoir accès à une huile de tournesol français de manière durable.

Parallèlement nous nous sommes rapprochés du belge Vandemoortele pour reprendre l’unité de Lezoux, ce qui nous a conduit par la suite à créer avec lui l’usine de Sète. Nous avons également racheté les huiles d’olive Oliprovence, propriétés elles aussi du CNTA, en prenant garde, pour toutes ces opérations, qu’elles se fassent dans un cadre juridique clair. Toutes ces décisions se sont très vite révélées fructueuses.

A.I. : En multipliant les partenariats, cherchiez-vous aussi à désamorcer d’éventuelles réticences des industriels ?

Philippe Tillous-Borde : La filière traversait une crise telle que tous appelaient de leurs vœux une action commune. Pour des raisons politiques, nous avons eu raison de nouer des partenariats, mais nous n’avons jamais perdu de vue notre ligne de conduite qui consistait à rechercher un développement industriel à travers des outils compétitifs, en vue de garantir la pérennité de la filière. Notre travail n’a pas été facile tous les jours : l’interprofession a dû faire face à cinq années d’extension de cotisations entre 1983 et 1988, puis à cinq années supplémentaires, de 1988 à 1993, ce qui, vous vous en doutez bien, ne s’est pas fait sans débats.

A.I. : Envisagiez-vous déjà d’aller jusqu’au conditionnement d’huile pour le consommateur ?

Philippe Tillous-Borde : Si nous avions souhaité nous orienter de suite vers une activité de conditionnement, sans doute y aurait-il eu là une barrière à ne pas franchir aux yeux de nos clients industriels. Naturellement nous avions évoqué à plusieurs reprises avec Jean-Claude Sabin la perspective d’être un jour contraints d’aller jusqu’à la bouteille. Nous n’en avons pas fait un objectif à atteindre absolument. Dans le souci d’assurer et de stabiliser les débouchés pour les producteurs, nous pensions que notre ancrage devait se prolonger jusqu’au consommateur, mais sans envisager de le faire nous-mêmes puisque nous avions pour partenaires des industriels engagés à l’aval.

Depuis lors, le contexte a changé, les industriels ont commencé à se désengager du secteur, à l’instar de Vandemoortele, qui s’est complètement retiré du marché. Sans parler de l’implosion d’Eridania Béghin-Say à travers Céréol-Lesieur.

A.I. : Près d’un an s’est écoulé depuis l’acquisition de Lesieur. Quelles mesures avez-vous été amenés à prendre dans l’entreprise ?

Philippe Tillous-Borde : Saipol a repris l’ensemble des activités de trituration, dont elle était propriétaire, mais qu’exploitait Céréol Trituration, filiale de Lesieur. La direction générale du groupe Saipol-Lesieur est assurée par Yves Delaine. Dans les usines, Alain Brinon, directeur général délégué de la branche trituration de Saipol, a notamment travaillé à l’optimisation des flux. Ainsi, par exemple, la petite usine de Lezoux regroupe toutes les transformations de niche à base de tournesol oléique, tandis que le site de Dieppe accueille les fabrications à base de colza érucique. Nous avons aussi réparti le pôle commercial entre Rouen et Asnières, et renforcé l’équipe marketing avec l’arrivée d’un directeur général délégué, Romain Nouffert, qui s’est attelé au lancement prochain de la nouvelle marque, Fleur de colza Agra Industrie n°62 du 29 avril 2004.Tout ce travail s’inscrit naturellement dans le prolongement de ce qui avait réalisé par l’entreprise dans le passé.

A.I. : Sofiprotéol détient par ailleurs des participations dans le fabricant d’aliments du bétail Glon-Sanders et dans des coopératives spécialisées dans la volaille. Selon quels critères choisissez-vous vos investissements financiers ?

Philippe Tillous-Borde : Dans le cas du rapprochement entre Sanders, fleuron de la nutrition animale française en passe d’être privatisé, et Glon, son premier client et actionnaire de certaines filiales de Sanders, nous étions tout à fait dans notre rôle. Nous avons aidé les dirigeants des deux groupes à se mettre d’accord avec l’objectif de consolider un ensemble important tourné vers l’intérêt de l’agriculture française, tout en maintenant une culture d’entreprise nationale. Notre action nous paraissait d’autant plus évidente que cette activité est grande consommatrice de tourteaux de colza et de pois. L’opération que nous avons réalisée dans Glon-Sanders me semble un modèle du genre. Aujourd’hui, un groupe solide se construit avec de vrais professionnels.

Dans la volaille, qui représente une part importante de l’activité des fabricants d’aliments, le monde agricole nous avait demandé, après l’effondrement du groupe Bourgoin, de bâtir un schéma dans lequel les groupes coopératifs seraient impliqués, et de lui apporter notre soutien et des moyens financiers. Ce que nous avons fait avec un ensemble de partenaires.

A.I. : Votre filiale Diester-Industries s’apprête à investir fortement pour développer la production de biocarburants. Songez-vous déjà à une production non alimentaire à explorer dans l’avenir ?

Philippe Tillous-Borde : Pour commencer, nous allons injecter 20 à 25 millions d’euros dans l’usine de Sète en vue de porter sa capacité de fabrication de diester à 160 000 tonnes fin 2005. Une autre branche d’avenir pour la filière est la société Novance, spécialisée dans la valorisation d’huiles végétales dans le domaine de la lipochimie, notamment dans les produits phytosanitaires, les lubrifiants et les cosmétiques. En quatre ans, l’entreprise a multiplié par deux son activité pour afficher un chiffre d’affaires d’environ 50 millions d’euros. Diester Industries vient d’en prendre le contrôle à plus de 90 % après le retrait du groupe Rhodia, partenaire de première heure de la société, comme Bayer Cropscience qui demeure pour sa part dans le capital. Dans ce cas de figure, l’amont, à travers Diester Industrie, va piloter l’aval, car l’ester constitue une base idéale pour des applications lipochimiques.

A.I. : A terme, que représenteront ces nouvelles activités au regard des débouchés alimentaires des oléagineux ?

Philippe Tillous-Borde : Nous pensons que l’énergie et la lipochimie peuvent d’ici cinq à dix ans faire jeu égal avec l’alimentaire. A ce jour, nous mobilisons 350 000 à 400 000 hectares en France pour les cultures de colza et de tournesol dédiées au non alimentaire, ce sur un total de 1,8 million d’hectares. Je ne serais pas étonné que cette surface couvre d’ici cinq ans 600 000 à 700 000 hectares pour une superficie globale de plus de 2 millions d’hectares.