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Inra Philippe Mauguin (Inra) : « La recherche doit proposer des solutions durables aux agriculteurs »

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Philippe Mauguin, président-directeur général de l’Institut national de la recherche agronomique (Inra) depuis juillet, a présenté la stratégie globale de l’établissement de recherche à horizon 2025. Une des priorités de l’Inra est de renforcer la diffusion du savoir et des travaux des chercheurs vers la ferme France. « La recherche doit proposer des solutions durables aux agriculteurs » dit-il. Le nouveau directeur revient aussi avec Agra Presse sur des enjeux clés pour l’avenir : le big data et les nouvelles biotechnologies comme le gene editing.

Vers quelle agriculture, pourrait-on dire, l’Inra et ses chercheurs nous emmènent-ils ?

La réponse à cette question se situe dans nos orientations stratégiques pour 2025. Nous venons de les présenter à notre conseil d’administration, qui les a validées. C’est une évolution, pas une révolution, notamment par rapport à celles présentées par Marion Guillou en 2010. Il s’agit de faire le lien entre l’alimentation et le système agricole dans une approche mondiale globalisée, sachant qu’il faudra bientôt nourrir 9 milliards d’êtres humains dans un contexte de tension exacerbées sur les ressources naturelles et la volatilité des cours. L’Inra a une légitimité et une responsabilité dans ce domaine puisqu’il est le deuxième institut de recherche mondial en sciences agronomiques.

Il s’agit donc d’une continuité des travaux engagés par l’Inra ?

Il s’agit surtout d’une amplification des efforts de recherche et d’innovation sur la multiperformance de l’agriculture. Aujourd’hui, le contexte du changement climatique pèse sur l’agriculture et pèsera encore plus à l’avenir. Un exemple : sur les 20-30 dernières années, les rendements de blé ont stagné, pour une part pour des raisons climatiques. On doit le prendre en compte et trouver notamment comment faire évoluer notre sélection variétale sur nos principales cultures pour retrouver une augmentation des rendements.

La problématique du climat est liée à celle de l’agroécologie. Dans les années 2010-2016, les chercheurs de l’INRA ont exploré et défini les bases scientifiques de l'agroécologie. Nous avons acquis toute une série de connaissances, et allons continuer à pousser la recherche dans ce domaine. Notamment pour le biocontrôle et pour le développement de modes de production alternatifs, mobilisant davantage la biodiversité fonctionnelle dans les territoires et les parcelles et les régulations biologiques, grâce aux mélanges, aux cultures intermédiaires, etc. Mais dans le même temps, nous devons proposer des systèmes intégrés aux agriculteurs, c’est-à-dire partager et rendre cohérentes ces références entre elles pour ceux qui vont les utiliser : c’est l’élément nouveau par rapport à la période précédente. En somme, la recherche doit proposer des solutions durables aux agriculteurs.

Il faut donc renforcer la restitution de la recherche et insister sur la capacité de toutes ces techniques agroécologiques à être au service du monde agricole ?

Bien sûr. Cette nécessité de restitution fait partie du document d’orientation adopté par le conseil d’administration de l’institut. L’intérêt de l’agroécologie réside dans son caractère multiple et pluridisciplinaire. On touche au cœur des systèmes de production, de protection intégrée des cultures, de couplage animal-végétal. La force de notre recherche est de proposer des alternatives assises sur des compétences scientifiques fortes, mais tous ces éléments doivent être intégrés dans des systèmes de production et des parcours d’agriculture diffusables auprès des agriculteurs. En allant également jusqu’aux systèmes alimentaires, en mobilisant la transformation pour répondre aux attentes des consommateurs.

Justement, que peut faire la communauté des chercheurs pour le monde agricole en proie à une crise qui dure depuis des années ?

Le contexte des crises agricoles est complexe. Il n’en demeure pas moins nécessaire pour la recherche d’apporter des solutions. J’insiste auprès des agents de l’Inra sur la grande variabilité des revenus que subissent les agriculteurs depuis dix ans en France, dans toutes les filières. C’est une réalité qui doit davantage encore inspirer nos travaux.

Comment comptez-vous vous y prendre ?

On possède à la fois la capacité de modéliser, d’expérimenter et d’avoir une approche globale pour chacun des systèmes de production afin de les partager avec les acteurs. Cela doit nous permettre d’identifier à la fois les leviers de développement mais aussi les freins imposés à ces systèmes ; cela va jusqu’à la prise de risque pour les agriculteurs, l’assurance sur les pertes de revenus ou leur variabilité. Nous sommes d’autre part des partenaires des agriculteurs comme des entreprises agricoles et agroalimentaires, et nous travaillons dans une perspective mondiale et dans un contexte fortement concurrentiel.

L’Inra pourrait travailler sur des leviers comme l’assurance ?

On doit bien sûr travailler aussi sur ces questions. Ce n’est pas suffisamment mis en avant, mais on a des chercheurs en sciences économiques et sociales qui travaillent sur ces sujets. Un des enjeux passionnants pour les prochaines années est de mobiliser des connaissances pluridisciplinaires (pédologie, agronomie, microéconomie, sociologie, etc.), toutes de très bon niveau. Chacun a son rythme et son calendrier de recherche, mais chacun constitue un élément de la réponse globale. Il y a à l’Inra une avancée importante de la recherche presque tous les jours : c’est une réalité et un potentiel impressionnants. Il ne peut pas y avoir de déconnexion entre ces avancées et les acteurs économiques et professionnels. L’objectif est bien d’aider nos agriculteurs et les filières à réussir cette transition agroécologique pour rester performants au niveau économique et sur les plans environnemental et social dans les vingt ans à venir.

Comment vous positionnez-vous dans le secteur du Big data ?

Nous avons publié la charte sur le partage des données. C’est un des points importants de ce domaine. Notre stratégie, c’est l’open data, c’est-à-dire l’ouverture la plus large possible aux acteurs. Nous sommes un des premiers organismes de recherche à le dire de façon aussi claire. Pour ce qui nous concerne, on continue de développer des archives ouvertes. C’est le sens d’un site comme Prodinra qui devient incontournable avec notre nouvelle charte Open Access « pour le libre accès aux publications et aux données ». 20 % de nos productions y sont d’ores et déjà en libre accès. Nous travaillons enfin avec les équipes de l’Acta pour être sûrs d’avoir des données interopérables ; c’est une nécessité pour gagner du temps, optimiser nos travaux et assurer l’utilisation effective de nos données et résultats par les instituts techniques et les professionnels. C’est aussi la ressource pour une formidable accélération de la production de connaissances et pour développer des outils d’aide à la décision pour tous les opérateurs.

Envisagez-vous des partenariats avec les acteurs privés sur ce plan ?

Il peut y avoir des partenariats dans le cadre de projets ou de pôles de compétitivité. Il manque encore aujourd’hui de grands projets d’accord. Ma règle est que, lorsqu’on a un maximum de données financées avec de l’argent public, elles doivent être le plus ouvertes possibles.

Dans ces domaines, vous travaillez beaucoup avec Irstea. Le rapprochement est-il toujours en vue entre les deux instituts ?

Si on a des compétences qui montent en matière de mathématiques, d’informatique et de sciences numériques, Irstea a davantage de savoir-faire dans les capteurs, l’interface entre les machines et les données. En ce qui concerne le rapprochement, nous allons avec le président de l’IRSTEA mettre en place des groupes de travail sur l’eau, l’agriculture numérique, la forêt, pour renforcer nos coopérations scientifiques. Nous mettons en place ensemble une opération structurante majeure au travers de l’Institut de Convergence DigitAg sur le numérique.

Va-t-on, malgré les réticences des écologistes, renforcer les nouvelles techniques de recherche type gene editing ?

Il faut être clair sur ce point. L’Inra, en tant qu’organisme de recherche publique, doit être présent sur ces domaines : nous devons viser l’excellence. Nos chercheurs doivent pouvoir travailler sur la génomique, le phénotypage, la technique Crispr-cas 9 et la génétique de précision en général…. Il faut qu’on reste au top de la compétence internationale pour deux raisons. D’abord, ces outils permettent d’accélérer la compréhension du vivant. Ensuite, c’est un pré-requis pour notre mission d’expertise et d’éclairage de la décision publique. À l’inverse, on pourrait légitimement nous reprocher dans les dix ans à venir de nous être désengagés lorsque certaines productions devront ou non être homologuées. L’analyse objective des bénéfices et des risques pour les consommateurs demande des moyens et des connaissances spécifiques.

Que pensez-vous de la réglementation, très évolutive, en la matière ?

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C’est un sujet qui nous concerne, mais ce n’est pas à l’Inra de le traiter et d’y répondre. Le débat a lieu à l’échelle européenne. Notre intérêt en tant qu’organisme de chercheurs est que le cadre soit clarifié assez vite.

Nous savons simplement que ces technologies ont potentiellement de grandes utilités sans nécessairement recourir à la transgénèse : la résistance au stress hydrique et donc à la sécheresse, l’amélioration des profils nutritionnels des plantes en fonction des besoins des populations, l’adaptation aux ravageurs et à l’usage modéré d’azote, d’eau ou de phosphate, etc.

L’élevage, structurellement, souffre plus que d’autres. L’Inra doit-il faire un effort supplémentaire de recherche ?

Clairement, oui ! Nous allons lancer un grand chantier de prospective scientifique pluridisciplinaire avec l’ensemble des communautés de chercheurs. On le fera en interne, puis on associera peut-être des compétences extérieures. J’ai donné aux équipes comme objectif de finaliser un plan d’actions pour l’été prochain. Nous aurons alors une vision assez claire de la manière dont vont évoluer nos recherches pour l’élevage. S’il faut prévoir des moyens supplémentaires comme le lancement d’un métaprogramme dédié — nous en comptons déjà huit —, c’est à ce moment-là que nous pourrons le décider.

D’autres secteurs se portent mieux. L’agriculture bio est en plein développement…

J’ai reçu la Fédération nationale d’agriculture biologique il y a une quinzaine de jours pour revenir sur ce que nous faisons en agriculture bio et nous travaillons beaucoup avec l’Institut technique de l’agriculture biologique. Il y a deux ans, les agriculteurs bio avaient le sentiment que l’Inra était soit critique soit distant. On a rediscuté. On a bien resserré les liens.

Votre champ de travail est-il plus élargi qu’auparavant ?

D’un point de vue thématique, si on travaillait hier sur des domaines allant « de la fourche à la fourchette », on pourrait dire aujourd’hui, qu’on va « du sol à l’intestin » : en étudiant les microorganismes du sol qui permettent réduire le recours aux produits chimiques de synthèse. Mais tout autant les bactéries du système digestif qui jouent un rôle décisif dans la santé du consommateur.

D’un point de vue géographique, les recherches doivent être partagées au niveau régional avec l’enseignement supérieur et les écoles d'agronomie mais aussi au niveau international. Il faut davantage nouer des alliances fortes à l’international avec nos homologues. Par exemple, si l’Inra et Wageningen, dont je vais recevoir la présidente, élaborent ensemble une vision sur l’avenir de la Pac, cela aura un écho très fort. Des partenariats de cette nature permettent aussi d’avoir de très grandes infrastructures et de partager les coûts : c’est une chose que nous savons faire.

Quel regard portez-vous sur le projet de Saclay ?

C’est un très beau projet, qui aujourd’hui déjà a produit des éléments majeurs en termes de recherche (financement de projets interdisciplinaires, nouvelles collaborations entre laboratoires) et d’enseignement (45 mentions de Master, un collège doctoral) qui n’auraient pas pu exister en dehors. Sa dimension scientifique est claire et partagée, avec Agro Paris Tech notamment et avec les autres équipes universitaires. Mais il faut que la place des agro-sciences et des sciences de l’alimentation soit bien prise en compte dans l’université du futur de Paris-Saclay. Je l’ai dit au ministre de la Recherche et au cabinet du Premier ministre. Il faut aussi qu’on ait un minimum de terres expérimentales mobilisables par nos chercheurs. L’aboutissement est prévu autour de 2021 : cela laisse du temps pour faire évoluer le projet.

Quelle est votre vision de l’agriculture pour demain ?

Je crois vraiment que la force de la France est la diversité de ses agricultures, présentes sur tous les modèles de production, et sur tous les marchés. Mais celle-ci évolue dans un contexte mondial et avec des contraintes nouvelles. D’où des initiatives multiples et innovantes. Nous avons des programmes de recherche sur une bonne part de ces innovations et nous nous gardons un œil sur les « signaux faibles », à peine visibles aujourd’hui mais qui pourraient se développer demain. Nous réfléchissons l’agriculture avec l’alimentation et les autres usages de la biomasse, dans une approche très intégrée.

Que pensez-vous de l’agriculture urbaine et verticale ?

Je ne suis pas contre mais il ne faut pas en surestimer les retombées. Il y a derrière ces projets de vraies questions (artificialisation des sols, augmentation de la population urbaine, etc.). L’agriculture urbaine, si elle a la vertu de reconstruire le lien entre les consommateurs urbains et les processus qui conduisent à la production d’aliments, ne pourra pas nourrir les villes. Les systèmes agricoles et alimentaires devront par contre s’adapter au développement des villes. Nos chercheurs travaillent sur ces évolutions.

« Le contexte du changement climatique pèse sur l’agriculture et pèsera encore plus à l’avenir »

« Nous sommes des partenaires des agriculteurs comme des entreprises agricoles et agroalimentaires »

« On a des compétences qui montent en matière de mathématiques, d’informatique et de sciences numériques »

L’Inra souhaite amplifier l’innovation sous toutes ses formes (économique, sociale, environnementale)

La stratégie globale à l’horizon 2025 de l’Inra met l’innovation au cœur d’un plan opérationnel mobilisant les agents de l’Inra, ses partenaires de la recherche, de l’enseignement et du monde socio-économique. Concrètement, six actions sont identifiées dans le domaine de l’innovation. Ainsi, le programme entend définir les domaines offrant un fort potentiel d’innovation et valoriser les résultats scientifiques vers la société, développer les échanges avec les parties prenantes, poursuivre la structuration des partenariats avec les professionnels incluant les réseaux d’agriculteurs, les PME, les acteurs de l’économie sociale et solidaire. Par ailleurs, l’Inra entend renforcer les synergies entre recherche et formation, améliorer la lisibilité organisationnelle de l’institut et développer une culture de l’innovation en soutenant l’émergence, puis la maturation de projets créatifs à fort potentiel d’innovation.

Les cépages résistants au mildiou à l’oïdium, bientôt en phase de « prédiffusion »

Les professionnels attendent impatiemment des cépages résistants au mildiou et à l’oïdium, cépages qui sont annoncés depuis plusieurs années par l’Inra. « Le sujet illustre concrètement nos recherches, affirme Philippe Mauguin. L’Inra a identifié et utilisé un gène majeur de résistance au mildiou et à l’oïdium, ainsi que de nombreux autres gènes dits mineurs. Des cépages ont été mis au point, par des voies traditionnelles. La prudence prime car les chercheurs mettent en évidence, en cas de diffusion rapide et large, un risque de contournement des résistances par le mildiou et l’oïdium. Donc, on veut diffuser ces cépages résistants, de façon progressive, réfléchie et partagée, et en privilégiant les résistances polygéniques étayant les gènes majeurs avec d’autres. On initie des partenariats avec des professionnels pour tester sur des superficies un petit peu plus importantes, en Languedoc-Roussillon et en Cognac au travers d’un observatoire national. On est en train de caler les protocoles, ça va démarrer dans les prochaines semaines. C’est un changement d’échelle et un enjeu pour la multiperformance viticole. On pourrait baisser de 70 à 80 % les traitements de phytos en viticulture. »