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Entretien - Jean-Pierre Loisel, directeur du département consommation au Crédoc « Plus que la guerre, le chômage risque de peser sur la consommation »

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Incertitude sur les risques de guerre, valorisation de l'euro par rapport au dollar, légère baisse du moral des ménages au début de l'année : beaucoup de conditions sont réunies pour inciter les industriels à la prudence et à l'attentisme. Les consommateurs, pour leur part, ne semblent pas prendre la situation au tragique. Alors que d'aucuns avaient commencé de stocker des denrées de base lors de la première guerre du Golfe, Jean-Pierre Loisel, directeur du département consommation au Crédoc, ne détecte cette fois aucune propension des ménages à entreposer des aliments. En dix ans, les consommateurs ont beaucoup évolué. Ils acceptent de vivre avec l'idée que le monde a changé, constate-t-il. En revanche, si le chômage venait à repasser au-dessus de la barre de 10%, les répercussions sur la consommation pourraient être graves, avertit-il.

Alors que le risque de guerre se rapproche, constatez-vous un phénomène de stockage de produits alimentaires, comme lors de la première guerre contre l'Irak ?

Non, pas du tout : en dix ans, les consommateurs ont beaucoup évolué. En 1991, la guerre avait éclaté subitement, dans un contexte déjà lourd d'inquiétude en raison de l'ampleur des problèmes économiques et de la montée du chômage. Lorsqu'il s'est agi d'envoyer des militaires sur le terrain, en réponse à ce qui était - tout de même - une tentative d'invasion du Koweït, certains ont redouté une mobilisation pour une vraie guerre.

Cette peur s'est effectivement traduite dans les couches moyennes et modestes, et plutôt âgées, de la population par un stockage des produits de base - pâtes, riz, sucre, sel -comme dans les années quarante. Le phénomène n'a pas duré, mais il a provoqué, au cours des 15 premiers jours, des ruptures de stocks dans certaines grandes surfaces.

Qu'est ce qui a changé dans les mentalités des consommateurs, alors même que les entreprises, de leur côté, adoptent une position attentiste, et suspendent, par exemple, leurs investissements ?

Les industriels ont une vision globale et mondiale. L'éventualité d'une guerre leur fait craindre la perte de débouchés. Ils sont en outre inquiets de la situation économique aux Etats-Unis et en Allemagne. Dans la mondialisation, quand un bout de la chaîne souffre, l'ensemble souffre.

Les consommateurs, pour leur part, ne raisonnent pas ainsi. Ils ont l'impression d'évoluer dans un monde devenu complexe et difficile à décrypter. Ils se rendent bien compte qu'à l'échelle d'une nation, la liberté d'action est désormais très faible. De ce constat, ils en ont pris leur parti. Ils ne sont plus terrorisés, et acceptent de vivre avec cette idée. Ils s'enferment dans une espèce de bulle, dans laquelle ils veulent mener une vie la plus harmonieuse possible, du moment qu'ils disposent d'argent et d'un emploi.

Ce changement de mentalité les rend plus résistants aux nouvelles ou aux événements qui se produisent au loin, comme l'attaque terroriste du 11 septembre et la guerre qui s'en est suivi en Afghanistan. Pour preuve : contrairement à toute attente, ils n'ont pas arrêté de consommer.

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La tendance « cocooning » est donc appelée à perdurer ?

Au contraire, elle est dépassée par le « nesting ». Dans le cocooning, l'individu savait que la société est dure, et rentré chez lui, il faisait le gros dos. Dans le nesting, il a pris conscience que cet état de fait n’évoluera pas. Aussi se ressource-t-il dans son nid, afin de pouvoir mieux affronter le monde.

Cette évolution se traduit-elle par un report des achats vers des produits alimentaires spécifiques ?

Pas vraiment. Cette évolution se ressent surtout sur le marché des équipements pour la maison, de la décoration et des loisirs. Sans doute le consommateur invite-t-il davantage ses amis chez lui autour de repas conviviaux, et de plats plus sophistiqués. Ce phénomène n'a cependant pas d'impact sur les grandes tendances alimentaires, parmi lesquelles priment la commodité et la praticité.

Que signifie la baisse du moral des Français constatée en janvier par l'Insee ?

Effectivement, il s'est produit un léger effritement entre décembre et janvier, mais qui reste à confirmer. Interrogés sur la perception qu'ils ont eue de leur niveau de vie au cours des six derniers mois, ils ont estimé que la situation globale des Français s'étaient dégradée, mais ont jugé que la leur est restée correcte. Il s'est donc créé un hiatus entre la vision qu'ils ont de l'extérieur et la perception qu'ils ont de leur propre existence. Tant que celle-ci se maintiendra, on peut penser que la consommation résistera, mais si elle se détériore, la situation sera grave.

Or bien plus que la guerre, l'augmentation du chômage et l'annonce d'importants plans sociaux risquent de fragiliser les esprits. Il y a fort à parier que si le nombre de demandeurs d'emploi franchit à nouveau le seuil de 10% de la population active, alors, les répercussions sur la consommation seront lourdes.