Alors que le cadran venait tout juste d'atteindre le seuil de 1,40 euro le kilo souhaité par le ministère de l'Agriculture et les éleveurs, le boycott du marché du porc breton (MPB) par Cooperl et Bigard, depuis le 10 août, a remis les difficultés de la filière porcine dans la lumière médiatique et obligé le gouvernement à faire évoluer ses positions.
Finalement, l'objectif de 1,40 euro le kilo aura tenu moins longtemps que ne le prévoyaient les professionnels. Décrété par les distributeurs (Intermarché et E. Leclerc en tête), la veille de l'assemblée générale de la Fédération nationale porcine (FNP), le 12 juin sous la pression du ministre de l'Agriculture et d'éleveurs qui sortaient d'un hiver catastrophique, cet objectif, atteint le 30 juillet, aura tenu seulement 10 jours. Les professionnels pensaient qu'il perdurerait un ou deux mois, jusque fin septembre, mais c'était sans compter sur l'évolution du cours allemand, qui décrocha de 9 cents le kilo, la semaine suivant les annonces d'Intermarché et E. Leclerc, et sans compter aussi sur la volonté de Cooperl de mettre son « coup de pied dans la fourmilière », selon les mots de son président.
Le couperet du 10 août
Tous les opérateurs savaient que cet objectif ne pouvait pas tenir longtemps. « Le temps gagné permet de passer des assemblées générales... mais ce n'est pas durable ! », avait averti dès le 1er juillet le président de l'Inaporc Guillaume Roué. Le couperet tomba le 10 août, sans préavis : le marché du porc breton (MPB) recevait des courriers de Bigard-Socopa et Cooperl, les deux entreprises les plus exposées aux marchés européen et international, leur signifiant qu'elles ne participeraient pas à la prochaine cotation le lundi suivant. Sans elles, qui représentent près de 30% des achats au cadran, le prix fixé perd de sa représentativité et donc de sa crédibilité. Dans son courrier, la Cooperl explique que « le cours breton ne peut pas être durablement très décalé » du cours directeur allemand, « sauf à être manipulé, ce qui est très grave ». « La raison du boycott est qu'ils voulaient une baisse. Mais ils ne l'ont pas assumé clairement », retrace le président de la FNP Paul Auffray. « Ce boycott, c'est aussi celui de deux entreprises qui ont perdu la main sur le cadran ».
Dans un communiqué du 12 août, Coop de France réaffirme son soutien à la Cooperl après son retrait du marché du porc breton (MPB) depuis le 10 août. Coop de France estime qu'en plus des clients étrangers non concernés par l'accord du 17 février, « de nombreuses entreprises de la charcuterie-salaison » ne participent pas à « l'effort de revalorisation » du prix du porc. Les co-opératives demandent au gouvernement de plaider, à l'échelle européenne, pour des mesures d'assainissement du marché et de renforcement des stratégies d'export, et d'ajouter une 25e action au plan de sauvetage de l'élevage du 22 juillet, qui concernerait les « distorsions de concurrence » et des « sur-normalisations réglementaires ».
Le patron de l'enseigne de grande distribution, Michel-Edouard Leclerc, a réaffirmé le 11 août « les engagements des adhérents E. Leclerc à l'égard des éleveurs » pour maintenir un prix d'achat du porc à 1,40€/kg. Cependant, il déplore « l'énorme gâchis qu'a été le traitement de cette crise agricole » et met en garde : « La si-tuation ne sera pas tenable à moyen terme si nous ne sommes que deux gros opérateurs (Intermarché et E. Leclerc via leurs outils d'abattage respectifs JPA et Ker-mené, ndlr) à jouer le jeu ». Il faudra alors, indique-t-il, que « syndicats et gouvernement tirent les conclusions qui s'imposent ».
Double bras de fer
S'engagent alors deux bras de fer. La Cooperl et Bigard, soutenus par les éleveurs et toute la profession (CRP, UGPVB, FNSEA), vont demander au gouvernement de leur donner les moyens de tenir le cours de 1,40 € le kilo. « Nous attendons des réponses du ministère. Il faut trouver un mécanisme pour que l'on ne fasse pas supporter aux outils d'abattage le différentiel de prix », explique le président de la Cooperl Patrice Drillet, le 12 août. À Plérin, les éleveurs expliquent, dès le 10 août, comprendre la décision des abatteurs sur le fond (difficultés à exporter sur le marché européen), même s'ils la condamnent sur la forme (courrier sans discussion préalable). Le CRP (Comité régional porcin breton) va demander des mesures exceptionnelles pour le secteur abattage découpe. De la même façon, le président de la FNSEA demandera des mesures d'urgence (aides à la trésorerie des entreprises d'abattage découpe) « avant la réunion du conseil européen des ministres de l'Agriculture » du 7 septembre.
La crainte de la chute du cadran
Le deuxième bras de fer s'engagera, mais plus tard, entre la Cooperl et le MPB pour la réforme du fonctionnement du marché. La Cooperl demande la levée de deux règles de fonctionnement du MPB « entravant la libre fixation du prix » : « la barre de retrait » et « l'affectation automatique des invendus ». À Plérin le 11 août, les représentants des éleveurs de porcs bretons ont tous mis en avant leur crainte de voir disparaître le cadran breton (MPB), créé en 1974, qui signerait selon eux la fin de l'unité du prix du porc sur le territoire français. « Le cadran est venu moraliser le prix du porc, le fixer en toute transparence afin que chaque éleveur soit payé le même prix et la même semaine », a expliqué Daniel Picart, président du cadran. « Sinon on retourne au marché de gré où il y aura des perdants, les plus éloignés et les plus petits ».
Coup de force salutaire
« Si on peut reconnaître une vertu à ce qu'ils ont fait, c'est de passer d'une crise économique à une crise politique », analyse Paul Auffray. Sciemment ou non, les responsables de Cooperl ont choisi leur timing à la perfection. Après un mois de mobilisation continue en juillet (plus de 300 manifestations dans toute la France) sur le thème de la crise de l'élevage, le grand public était sensibilisé à la cause agricole. Intervenant quelques jours après la fin de la mobilisation sonnée le 3 août par Xavier Beulin, « l'évènement de Plérin » a relancé, en plein creux médiatique, l'intérêt des médias. Effet garanti ! Par ailleurs, l'ultimatum de la Cooperl a mis le ministre de l'Agriculture, garant aux yeux de tous du fameux « 1,40 euro le kilo » dans la nécessité d'agir, et de défendre ce niveau de prix.
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Le cadran repart « grâce » à Bigard
Durant une semaine, Cooperl et Bigard vont camper sur leurs positions, et le marché sera reporté dans l'attente d'éventuelles décisions du gouvernement – les éleveurs en ont appelé au Premier ministre – et des deux industriels. Finalement, le 14 août, le ministre de l'Agriculture annoncera en conférence de presse que Bigard, s'il ne veut toujours pas se déplacer au cadran, continuera d'acheter autant de cochons qu'habituellement (90 000 par semaine) et au prix fixé par le cadran. Cela permettra à celui-ci de reprendre bon an mal an, le mardi suivant, et de fixer une cotation, qui à 1,389 euro le kilo, ne sembla mécontenter personne ; au 27 août, ce prix demeurait à 1,388 euros ; les cochons habituellement achetés par Bigard étant laissés pour invendus au cadran, mais achetés dans les faits. La cotation s'est maintenue le 20 août au même niveau. Après avoir eu peur d'une forte chute, les éleveurs sont dans une « situation d'attente », explique le président de la Fédération nationale porcine, Paul. Auffray. Ils espèrent que la période traditionnelle de promotions, sur le point de débuter, pourra soutenir la cotation jusqu'au 15-20 septembre.
Dans les matinales radiophoniques du 17 août, le ministre de l'Agriculture a été l'objet de plusieurs attaques de l'opposition sur son traitement de la crise porcine. « Quand on est au gouvernement, on doit voir les problèmes qui vont arriver, a lancé l'ancien ministre des Transports Thierry Mariani (LR) sur RTL. Or, le gouvernement n'a eu aucune anticipation et aucune réac-tion. » Sur Sud radio, le député (LR) Sébastien Huyghe estime que S. Le Foll « a pris l'ensemble des problèmes de l'agriculture avec beaucoup de légèreté. On l'a vu lorsqu'il a fallu se déplacer en Bretagne. Il a tergiversé avant d'y aller beaucoup trop tard. » Pour Yves Jégo, sur Sud radio, « le gouvernement tourne autour du pot ».
Le ministre « ne ferme aucune porte »
Les premières réunions au ministère ont finalement eu lieu dans la semaine du 17 août : S. Le Foll verra la même semaine séparément les représentants de la profession, puis Cooperl, puis Bigard. Malgré les maigres mesures annoncées, tous les professionnels passés par le bureau de Stéphane Le Foll, après le 10 août, paraissent satisfaits. « On a vraiment le sentiment d'avoir déverrouillé le système », explique Paul Auffray, à l'issue de sa rencontre avec le ministre de l'Agriculture, le 17 août, accompagné des représentants du MPB, de l'Inaporc, de l'UGPVB et d'industriels acheteurs au cadran. Alors qu'ils disaient faire face à une fin de non-recevoir du ministre sur la question des écarts de coût du travail en Europe, les professionnels ont enfin l'impression d'avoir été entendus. Le 18 août, le président de la Cooperl, Patrice Drillet, se dit lui aussi « satisfait d'avoir pu aller au fond de toutes les questions » avec le ministre, et estime que celui-ci n'a « fermé aucune porte ». La Cooperl se dit satisfaite d'entendre que « les questions de compétitivité seront à l'ordre du jour du conseil européen » des ministres de l'Agriculture, le 7 septembre, rassurée par le discours du ministre sur les promotions, l'étiquetage et la dynamisation de l'export.
Modification des règles d'achat des collectivités
Malgré l'écho que connaît la crise porcine dans les médias, Stéphane Le Foll n'annonce pas encore de nouvelles mesures d'urgence, et rappelle, conférence de presse après conférence de presse, le contenu du plan de soutien à l'élevage présenté le 22 juillet. Suite à son entretien avec François Hollande dans la journée, il annoncera finalement le 17 août, la parution en septembre d'un décret qui relèvera le seuil en deçà duquel les collectivités publiques peuvent réaliser des achats sans se conformer aux règles des marchés publics. Ce seuil passera de 15 000 à 25 000 euros. Cette mesure doit permettre à la restauration collective d'acheter plus facilement des produits d'origine française. Il annonce aussi que son ministère travaille à des mesures de soutien à la contractualisation dans la filière porcine. Enfin, il explique surtout, comme il l'a fait devant les professionnels, qu'il portera trois problématiques au conseil européen des ministres de l'Agriculture le 7 septembre : le dégagement des marchés, la levée de l'embargo russe et les écarts de coût du travail.
Deux heures et demie de réunion entre professionnels de la filière porc et le ministre de l'agriculture n'ont pas été de trop le 27 août pour tenter de jeter les bases d'une contractualisation dans la filière. Tandis que le syndicat de l'industrie des viandes (Sniv-SNCP) n'était pas présent, la coopération ne l'était que par sa branche aliments du bétail. Les professionnels ont dans l'ensemble affirmé la nécessité de conserver le « socle » qu'est le marché du cadran breton. Les contrats joueraient un rôle complémentaire. Ils pourraient inclure des indications de prix et de volume. Mais l'absence des deux grands opérateurs (Bigard et Cooperl) à la table ronde rend cette hypothèse incertaine. Le ministre a annoncé qu'il diffuserait un "papier" sur le sujet d'ici dix jours.
Un cadran partiellement redémarré
Si, à Paris, les responsables professionnels semblent satisfaits, ils font la moue dans les Côtes-d'Armor, où la crise semble pourrir entre la Cooperl de Lamballe et le cadran de Plérin, séparés de seulement 20 kilomètres. Au cadran, la crise n'est pas tout-à-fait résolue. « Notre priorité, c'était de redémarrer le marché. Le problème, c'est qu'on n'y est que partiellement arrivé », explique Paul Auffray. Si le maintien des achats de Bigard a permis de redémarrer le cadran, la Cooperl a continué de diminuer ses achats globaux en n'achetant plus à Plérin, passant ainsi de 110 000 à 100 000 porcs abattus par semaine. « Les groupements gèrent pour l'instant à la petite semaine, mais à moyen terme, ça va bloquer », explique le président de la FDSEA 22, Didier Lucas. Au 20 août, la Cooperl maintenait toujours ses conditions et les négociations avec les représentants du cadran ne faisaient que commencer – pendant près de dix jours, elles avaient été inexistantes. Elles promettent d'être tendues.