Portée sur les fonts baptismaux en décembre dernier , la nouvelle organisation Coop de France s’est substituée à la Confédération française de la coopération agricole. Pour la première fois, Alain Chalandon, son directeur général, et Louis Evain, président de Coop de France agroalimentaire (Coopagra) présentent l’évolution du projet, qui sera soumis très prochainement au conseil d’administration. Au fil de leurs réflexions, le projet est devenu plus ambitieux, expliquent-ils, et si certaines propositions font grincer des dents dans plusieurs fédérations, ils se disent confiants et persuadés d’être sur la bonne voie.
Agra Industrie : Après le très officiel lancement de Coop de France le 3 décembre dernier, où en êtes-vous de la construction de la maison commune ?
Alain Chalandon : Le chantier suit son cours. Ses orientations doivent être confirmées plus précisément lors d’un conseil d’administration prévu le 8 juillet, qui se révélera déterminant. Au mois de décembre, nous avions fait évoluer l’ancienne CFCA en Coop de France. Il nous faut désormais créer autour de la nouvelle organisation une structure opérationnelle commune aux principaux acteurs de la coopération. Nos administrateurs seront donc appelés à se prononcer sur la construction d’une organisation unique, dotée d’un management unique, et prenant en compte à la fois la dimension des métiers, propre aux fédérations nationales, la dimension de l’expertise, développée au sein de l’ensemble de nos organisations, ainsi que celle des régions. C’est d’ailleurs sur ce dernier point que nos travaux ont le plus avancé et nous avons bon espoir de les finaliser d’ici à la fin de l’année. Concrètement, nous visons à consolider les régions, en ramenant leur nombre de 22 aujourd’hui à sept au début de 2005 Grand Ouest, Limousin-Poitou-Charentes-Centre, Midi-Pyrénées-Aquitaine, Provence-Côte-d’Azur-Languedoc-Corse, Rhône-Alpes-Auvergne,Alsace-Bourgogne-Franche-Comté, Nord-Picardie-.
A.I. : Plusieurs fédérations vous prêtent l’intention de pousser leur intégration plus loin qu’il n’était envisagé, jusqu’à la fusion. Envisagez-vous un tel processus ?
Alain Chalandon : En l’état actuel, notre projet pour Coop de France se veut effectivement plus ambitieux qu’il ne l’était initialement dans la mesure où nous visons désormais une structuration unique et le regroupement de Coop de France en un seul lieu, dans lequel nous puissions tous travailler ensemble.
A.I. : Votre dessein fait visiblement grincer des dents sur le terrain. Quelles sont les modifications sensibles que vous lui avez apportées, et quels en sont les enjeux ?
Alain Chalandon : Au premier stade de notre réflexion, nous avions envisagé de mettre en place une organisation partagée. Dans ce schéma, les fédérations devaient transférer leur personnel à Coop de France, qui le remettait à leur disposition. Ce mode de fonctionnement nous apparaît finalement difficile à gérer et peu efficace. C’est pourquoi nous préconisons désormais une organisation commune, qui se ferait, non pas par fusion, mais par union.
Les fédérations nationales resteront autonomes dans leurs réflexions et leurs relations avec leurs adhérents car le concept des métiers demeure très important dans l’agriculture. Ce point de vue nous semble très réaliste et répond à l’objectif de Coop de France, qui est de créer un mouvement fort et capable de parler au nom de tous.
A.I. : Sept fédérations avaient choisi de rejoindre Coop de France dès son lancement, tandis que onze autres avaient différé leur adhésion de trois ans en optant pour un statut d’ « associées ». Remettez-vous en cause ce système à deux vitesses ?
Alain Chalandon : Pas du tout, rien ne sera modifié sur ce point. Les orientations qui seront soumises au vote prochainement, vont simplement plus loin dans la manière de structurer l’organisation des salariés.
A.I. : Ne craignez-vous pas que certaines fédérations puissent ne pas vous suivre dans cette voie, et finalement faire marche arrière ?
Alain Chalandon : Nous espérons qu’il n’en sera rien ! Le projet a été défini par les fédérations représentées au bureau de Coop de France après que les professionnels eurent jugé le premier schéma trop complexe. Cela nous donne à penser que nous sommes sur la bonne voie.
Louis Evain : Les 19 fédérations vont être confrontées à une véritable révolution culturelle, mais nous sommes loin de remettre en question la pertinence des métiers présents dans Coop de France et le bien-fondé des démarches interprofessionnelles. D’ailleurs nous allons construire des pôles métiers, dédiés aux grandes cultures, aux productions animales et aux cultures spéciales, de façon à ce que la relation avec les productions de base demeure une dimension stratégique de Coop de France. Et comme les différents métiers partagent un grand nombre de préoccupations horizontales telles que les relations avec la distribution, le développement des exportations, les problèmes d’environnement, la sécurité des produits ou la gouvernance, l’expertise constituera une autre dimension stratégique. Elle sera mise en commun, et il sera très stimulant pour les métiers de pouvoir être épaulés par un nombre conséquent d’ingénieurs. Naturellement, il ne s’agit pas de créer une nébuleuse mais d’être pragmatiques et réalistes. Tout dépend de nous désormais : le projet doit être nourri.
A.I. : Quel délai vous fixez-vous pour que la nouvelle organisation soit opérationnelle ?
Alain Chalandon : Nous serons prêts en janvier, mais d’ici là il sera indispensable que nous installions sous un même toit les quelque 150 salariés qui travailleront à l’échelon national. Les sept régions occuperont, de leur côté, 170 salariés environ.
Louis Evain : Le temps passé à la mise en place du dispositif n’est pas une fatalité. Coop de France représente une grande diversité d’entreprises, de la très grande coopérative, pesant plusieurs milliards d’euros de chiffre d’affaires à la petite fruitière jurassienne. Certaines réticences au projet peuvent être liées à la crainte des petites organisations de perdre leur culture ou leurs spécificités, ou encore au souci que Coop de France ne parvienne pas à défendre les métiers de base au travers d’une structure unique. Or c’est tout le contraire que nous souhaitons. Pour exister, nous devons être forts, organisés par grands secteurs d’activité et entourés d’experts. A défaut, nous risquons de nous étioler.
Alain Chalandon : En fait, nous butons davantage sur la question de la modalité de mise en œuvre du projet que sur les raisons de son bien-fondé, que toutes les parties prenantes s’accordent à reconnaître. Nous sommes donc raisonnablement confiants.
A.I. : A propos de la fédération Coopagra, dédiée au sein de Coop de France à l’agroalimentaire, pouvez-vous en préciser les objectifs ? Son action se situe-t-elle en droite ligne de celle de Promocoop ?
Louis Evain : Faisant office en quelque sorte de « club » des grandes coopératives agroalimentaires, Promocoop les réunissait une fois par an en séminaire, et organisait par ailleurs des groupes de travail sur des thèmes sensibles, tels que le problème des fonds propres.
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Avec l’évolution de la politique agricole commune, la réduction du nombre d’agriculteurs et la diminution des soutiens, le monde coopératif a pris conscience que la valorisation des produits agricoles est devenue un enjeu majeur. Il doit compter sur ses propres forces pour créer de la valeur ajoutée en investissant dans l’industrie et les marques. La démarche est bien engagée car la coopération représente près d’un tiers du chiffre d’affaires de l’industrie agroalimentaire, ce qui est loin d’être insignifiant, et elle recense plusieurs marques fleurons. Pour autant, il lui reste du chemin à parcourir.
Coopagra prendra donc une dimension plus importante car elle sera ouverte à l’ensemble des coopératives intéressées par l’industrie agroalimentaire. Nous entendons en faire un interlocuteur de poids et une force de proposition face aux pouvoirs publics, au syndicalisme et à la grande distribution.
A.I. : L’adhésion de Coopagra à l’Ania allait-elle de soi ? Vous appeliez de vos vœux un « partenariat équilibré ». Le sera-t-il ?
Louis Evain : Les coopératives étaient déjà représentées dans l’Ania, mais leur situation méritait d’être clarifiée. L’Ania et Coop de France ont des divergences de vue, comme l’ont encore démontré récemment nos positions respectives sur l’accord de baisse des prix voulu par Nicolas Sarkozy, mais elles ont aussi des intérêts communs à faire valoir. J’ajouterai que l’Association n’est pas constituée de seuls groupes multinationaux mais recense parmi ses membres de nombreuses PME, auxquelles les coopératives ressemblent beaucoup.
Actuellement, quatre secteurs d’activité sont très actifs au sein de l’Ania : les céréales, biscuits, confiserie au travers d’Alliance 7, la meunerie et la malterie, le sucre, et le lait, représenté jusque là par la seule Fédération de l’industrie laitière (Fnil) et non par l’Association de la transformation laitière, qui regroupe les transformateurs privés et les coopératives.
A.I. : Les vieilles querelles sur le statut « privilégié » des coopératives seraient donc oubliées. Quelles dispositions avez-vous prévues pour faire entendre votre voix à l’Ania ?
Louis Evain : Nous avons décidé d’examiner ensemble tous nos points de convergence, et ils sont nombreux. Après tout, nous sommes confrontés aux mêmes clients, aux mêmes contraintes réglementaires… L’objectif sera donc de travailler intelligemment, en faisant appel à nos expertises respectives. Tout ce qui pourra être fait en commun pour défendre l’industrie agroalimentaire, nous le ferons !
A.I. : Vous le rappeliez à l’instant : vous avez fait entendre une voix discordante dans le débat sur le prix. Comment gèrerez-vous vos différences ?
Alain Chalandon : Sur la question de la baisse des prix, nous avons en effet adopté une position sensiblement différente, mais nous sommes persuadés que nombre de Pme membres de l’Ania n’ont pas été loin de partager notre avis. Certes, notre voix peut paraître noyée, mais prenons date à l’automne pour le bilan de l’opération, qui risque de paraître pour ce qu’elle est vraiment : un marché de dupes. Plus largement, nous allons passer au crible les préoccupations que nous partageons avec l’Ania. Quant à nos spécificités, nous les défendrons par la voix de Coop de France. Une expression commune n’empêche pas les différences de s’exprimer. A nos yeux, toute la philosophie de l’accord se résume à la volonté de renforcer l’esprit agroalimentaire tout en défendant le droit à la différence, pour ce qui est coopératif.
Louis Evain : La coopération ne doit pas être marginalisée, ni assimilée à la seule production agricole. Si tel était le cas, celle-ci serait condamnée à disparaître, comme n’a de cesse de l’expliquer Philippe Mangin, le président de Coop de France. La coopération restera présente dans la production agricole grâce à la transformation et au commerce. Elle peut d’ailleurs se prévaloir de belles réussites, dans le domaine du vin ou de la quatrième gamme.
A.I. : Mais elle connaît aussi quelques échecs cuisants, qui se sont soldés par la vente du Cabanon à Chalkis ou de France Champignon au fonds Butler… Qu’attendez-vous du grand plan national lancé par Jean-Pierre Raffarin ?
Louis Evain : Nous sommes conscients de nos faiblesses, en particulier du talon d’Achille que représente l’insuffisance en fonds propres des coopératives. Nous espérons bien que le plan promis par le Premier ministre prendra en compte ce problème, ainsi que celui de la recherche.
Alain Chalandon : La coopération se heurte aussi à un problème de notoriété et de compréhension parce qu’elle n’apparaît pas sous une marque unique. Pourquoi ne ferions-nous pas de Coop de France sa bannière, l’équivalent d’une grande marque ?
A.I. : Est-ce à dire que vous allez relancer la réflexion sur la marque commune engagée par la CFCA ? Pensez-vous que la marque Paysan Breton s’accommoderait d’un label Coop de France ?
Louis Evain : Aux services marketing de le dire. Sans doute, les avis seront-ils partagés, mais il serait dommage de ne pas y réfléchir. Il est du rôle de Coopagra de susciter et d’animer des réflexions stratégiques sur le devenir du secteur agroalimentaire coopératif. Car l’argent n’est pas le seul moteur du succès. Les idées et la motivation ont leur rôle à jouer.
A.I. : Parmi d’autres idées, la coopération pourrait-elle envisager une aide aux fonds propres des entreprises ? Et sous quelle forme ?
Alain Chalandon : Nous n’en sommes pas là, mais il nous faut examiner les moyens de permettre aux entreprises de se restructurer et de retrouver une dynamique positive.
Louis Evain : Nous sommes en effet confrontés à la nécessité de restructurer car la production agricole diminue. Certains secteurs, tels que la volaille ou le lait, ont engagé la démarche. Cela étant, si de nombreuses coopératives ne sont pas riches, certaines disposent de fonds propres satisfaisants. Mais là ne doit pas être leur seul souci, il est important aussi de conquérir des parts de marché, de se doter de marques, ou de fabriquer des produits à des coûts intéressants et adaptés aux demandes de la distribution. Enfin, il n’est pas nécessaire que les coopératives dépensent une fortune pour mieux s’organiser et se doter d’une force de frappe importante. Il leur suffit d’avoir la volonté politique de converger les unes vers les autres. Si la fusion n’est pas forcément souhaitable, ni la solution à tous les problèmes, d’autres formules s’offrent à elles comme la mise en commun des outils ou l’union commerciale… La nécessité économique en tiendra lieu de locomotive.