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Tribune libre Pourquoi l’agroalimentaire prend du retard sur les marchés les plus dynamiques(1)

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Fort d’une expérience de plus de dix ans dans des entreprises comme les Grands moulins de Paris ou Sodexho, en France et à l’international, François Guillon, ancien HEC, enseignant-chercheur de l’Institut supérieur d’agriculture de Beauvais (Isab) et chargé d’enseignement au Conservatoire national des arts et métiers (Cnam), préside l’Institut pour la recherche en marketing de l’alimentation santé (Iremas) et il vient de créer un cabinet conseil avec Marc Bouisset, FoodBoosters Partenaires. Il réagit ici à l’apathie un peu omniprésente dans les sphères dirigeantes à propos de la possibilité de mener une politique agroalimentaire gagnante. Les autorités françaises et même les élites de la recherche ne font pas ce qu’il faut pour assurer notre développement dans les domaines qui s’avèrent les plus stratégiques aujourd’hui.

Par François Guillon 

Même si l’agriculture en général est un secteur qui doit être subventionné dans une certaine mesure (cf. les négociations à l’OMC), l’agriculture et l’agroalimentaire français se fragilisent s’ils ne disposent pas aussi de positions concurrentielles fortes dans les secteurs les plus dynamiques, à valeur ajoutée, non dépendants d’un soutien structurel : le bio, les « nouveaux produits » (novel foods, aliments fonctionnels, convenience foods, etc), les produits typiques (AOP, IGP, vins, etc.). Cet ensemble représente aujourd’hui 18,2% de l’agroalimentaire européen et se trouve sur une trajectoire d’1/4 du total à brève échéance.

Or la France prend du retard dans tous ces secteurs sur ses rivaux européens :

– De 1992 à 2002, la part des brevets OGM français déposés à l’Office européen des brevets est passée de 18 à 14 % quand celle de l’Allemagne passait de 24 à 39 %. Demain, les OGM dans l’agriculture seront plutôt allemands.

– A l’opposé idéologique, c’est-à-dire dans le bio, les trois premiers producteurs sont l’Italie, le Royaume-Uni et l’Allemagne devant la France. En outre le taux de croissance du Royaume-Uni risque de faire bientôt de ce pays le premier producteur bio d’Europe. Le plus grave est le manque de croissance française en matière de transformation de produits bio, l’industrie étant un vecteur fort pour le développement de l’agriculture bio, comme on le voit au Royaume-Uni.

– Pour les « aliments fonctionnels » (que les Français appellent alicaments), toutes choses égales par ailleurs et en attente du règlement européen sur les allégations, la France prend du retard de développement et de commercialisation sur tous ses voisins. Le constat est assez clair même si la mesure du phénomène est difficile. On peut cependant noter que le mot « aliment fonctionnel » est absent du Programme national nutrition santé et des documents d’orientation de l’Inra.

– Pour les AOP et les IGP, dont nous sommes fiers à juste titre, l’Italie est devenue en 3 ans le premier détenteur européen de ces appellations en prenant la place de la France. L’Italie et l’Espagne ont pris en 3 ans 4 % de part du nombre total des AOP et d’IGP détenues en Europe.

– Dernier exemple, en vins de qualité, dans la catégorie européenne des VQPRD, la part européenne de la France en nombre d’hectolitres est passée entre 1996 et 2004 de 43 à 36% tandis que l’Italie et l’Espagne progressaient en proportion.

On pourrait dire que tout ça n’est pas grave tant qu’on a la céréale et la betterave…

Mais on peut aussi s’inquiéter de constats malgré tout convergents : nos grands concurrents se spécialisent sur l’un ou l’autre des secteurs et des marchés dynamiques à valeur ajoutée tandis que nous régressons proportionnellement dans chacun d’entre eux : pourtant les lois économiques connues déconseillent d’être des « attrape-tout » dans un domaine ou les effets de taille et l’importance de la « part de marché » règnent en maîtres. C’est le cas des secteurs cités ci-dessus.

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Sur-réglementation à la française

Tentons donc de poser un diagnostic : pourquoi cette évolution affligeante ?

Il est d’abord des causes à éliminer : d’éventuelles faiblesses pédoclimatiques ou le coût des facteurs de production, car ici nos rivaux ne sont pas brésiliens ou chinois, ce sont nos voisins européens.

Le premier élément du diagnostic est la reconnaissance du rôle néfaste de réglementations françaises spécifiques : soit il y a sur-réglementation (la France « en rajoute » sur la réglementation européenne, comme pour les OGM, les aliments fonctionnels ou le bio animal), soit la réglementation n’est pas adaptée au marché, comme pour le vin. Il s’agit d’un travers bien français, assez lié à notre tradition « jacobine » : comme on pilote de loin, on prend de la marge pour pouvoir rattraper les dérapages !

Mais au-delà de cette question réglementaire, il y a l’impact de notre culture, qu’on adore mais qui nous coûte cher. Trois points émergent : nous sommes le « pays modèle », nous subissons la dictature du « one best way» et il y a une profonde méfiance de certains milieux vis-à-vis du couple « entreprises-marketing ».

– Nous sommes le « pays modèle » : voir le « modèle alimentaire français », le « modèle français de santé » sans parler du « modèle social français ». Il y a beaucoup à dire sur la « qualité » de nos modèles, mais in fine cette posture nous crée de graves œillères. Ne faudrait-il pas laisser une part de voix aux sources extérieures d’information et d’idées, de modèles ?

– Les ingénieurs de nos grandes écoles ont réalisé et continuent de réaliser de très grandes choses dont nous sommes fiers. Mais globalement, ces réalisations se sont fondées sur le principe du « one best way », c’est-à-dire le principe de l’option (la solution) qui s’impose du fait de son héritage scientifique et technique. L’administration française est bien sûr un lieu privilégié d’élection de ce principe et de ses applications. Ne faudrait-il pas de temps en temps appliquer cet autre principe venu d’Amérique du Nord : « Tout le monde savait que c’était impossible. Un imbécile arrive qui ne le savait pas, qui essaye et qui réussit ». Laissons un peu plus d’espace aux « imbéciles ».

– La méfiance vis-à-vis des entreprises, en particulier des IAA, et du marketing est assez généralement répandue dans les professions de santé, dans le milieu bio, dans l’agriculture et dans l’Administration. C’est un fait qui se vérifie régulièrement bien que certains progrès se fassent jour dans chacune de ces professions.

Les entreprises et le marketing s’imposent une règle journalière : « coller aux faits ».

Pourquoi ne formerions-nous pas nos élites dans ce sens ?

1 - Cette tribune résume une conférence faite récemment à l’Isab dans le Cycle de conférences « Quelles agricultures pour le XXIe siècle ? »