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Décryptage PPA en Allemagne : la nouvelle équation porcine

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Avec l’arrivée de la peste porcine africaine (PPA) en Allemagne, 2e producteur et exportateur européen, la filière plonge encore un peu plus dans l’inconnu. Deux jours après la découverte de la maladie, la Chine, principal moteur de la demande mondiale, a bloqué ses importations en provenance d’Allemagne. Une décision qui risque d’alourdir le marché européen de quelque 800 000 tonnes de porc, soit 3 % de la production. Aux Pays-Bas et en France, les cours du porc ont déjà emboîté le pas à un prix allemand en chute libre. L’ampleur de la crise sera notamment déterminée par la question suivante : les autres producteurs européens, Espagne en tête, réussiront-ils à récupérer les marchés allemands en Chine ? Les États-Unis et le Brésil apparaissent particulièrement bien placés. Avec des besoins en hausse à l’approche du Nouvel an, la Chine entend bien continuer à faire jouer la concurrence entre ses fournisseurs.

Redoutée depuis des mois, l’arrivée de la PPA en Allemagne, suivie d’une interdiction d’exporter en Chine, met les filières porcines européennes face à une équation aux multiples inconnues. Au-delà des impacts attendus sur les marchés porcins de l’UE, une question apparaît comme centrale : qui pourra rafler les marchés perdus par l’Allemagne en Chine ? Le point en quatre questions.

Comment peut évoluer l’épidémie de PPA en Allemagne ?

Le 10 septembre, la ministre allemande de l’Agriculture a confirmé la contamination par la PPA d’un sanglier trouvé mort à Schenkendöbern (Land du Brandebourg), à quelques kilomètres de la frontière polonaise. Les autorités ont installé une clôture électrique dans une zone de trois kilomètres autour de ce cas et intensifié la surveillance. Ce qui a conduit le 15 septembre à la découverte de cinq nouveaux cas, toujours sur des sangliers. « Ce n’est que lorsque nous connaîtrons l’étendue réelle de l’infection que nous pourrons sécuriser la zone centrale avec une clôture solide et ensuite commencer une chasse intensive », a expliqué le 15 septembre Ursula Nonnemacher, la ministre de la Protection des consommateurs du Brandebourg. Car le premier sanglier malade a été trouvé deux à quatre semaines après sa mort, d’après l’Institut Friedrich-Loeffler (laboratoire allemand de référence sur la PPA). Autour de la zone infectée, une zone tampon plus large a été instaurée, où la chasse et les activités agricoles sont interdites pour ne pas faire fuir les sangliers. Le Land a promis des aides pour les 182 exploitations de la zone, qui ne peuvent ni semer ni récolter sur 33 000 ha. Les cas allemands sont situés à 570 km de la frontière avec la France. « On n’est jamais à l’abri d’un bond de 2 000 km, comme cela a été le cas entre la Pologne et la Belgique », prévient Boris Duflot, chef du service Économie de l’Ifip (institut français du porc).

Outre-Rhin, les sangliers risquent-ils de transmettre la PPA aux cochons d’élevage ? Une hypothèse peu probable aux yeux de Matthias Kohlmüller, de l’agence d’information allemande AMI : « Dans la zone concernée, il y a de gros élevages porcins avec une bonne biosécurité, et pas des petites fermes comme en Pologne ». Seule certitude outre-Rhin : « Nous n’en sommes qu’au début de l’épidémie de PPA », comme l’affirme Ursula Nonnemacher. Dans le meilleur des cas, les autorités allemandes peuvent espérer un scénario à la tchèque : touchée par la peste porcine en juin 2017, la République tchèque avait réussi à éviter la contamination des porcs domestiques. En février 2019, un an et demi après le premier cas, Prague retrouvait son statut indemne.

Quels effets sur le marché allemand du porc ?

Anticipant l’interdiction d’exporter vers la Chine, le prix germanique a dévissé de 20 ct/kg lors d’une cotation exceptionnelle le 11 septembre. Le lendemain, l’Empire du milieu bloquait les importations en provenance d’Allemagne, suivi par six autres pays (Corée du Sud, Japon, Philippines, Brésil, Mexique et Argentine). La PPA a brusquement privé l’Allemagne de plus d’un quart de ses débouchés à l’export. Avec 603 000 t en 2019, la Chine représente à elle seule 21 % des exportations allemandes.

Facteur aggravant : les incertitudes autour de la valorisation des abats. En 2019, la Chine, la Corée du Sud et le Japon ont absorbé 42 % des abats exportés par l’Allemagne, a estimé l’Ifip le 16 septembre, lors d’une conférence organisée dans le cadre du Space. « Il va être très dur, voire impossible de trouver des acheteurs » pour ces produits, craint Matthias Kohlmüller. Ce qui ne laissera probablement pas d’autre choix aux entreprises que de les écouler à prix nul, voire de payer pour s’en débarrasser.

Avant la PPA, l’Allemagne porcine vivait déjà un « cauchemar » avec le Covid-19, raconte l’expert. Après la découverte d’un cluster parmi ses employés, le plus important abattoir du pays (groupe Tönnies, à Rheda-Wiedenbrück) a dû fermer « pendant presque quatre semaines ». D’autres usines ont connu les mêmes déboires, provoquant un effondrement des abattages de 7 % en juillet. Avec ou sans PPA, les perspectives du secteur sont sombres : le 20 mai, le gouvernement allemand a annoncé son souhait d’interdire en 2021 le travail détaché dans les abattoirs. Pénalisés par une « très très mauvaise réputation », les abattoirs ont toutes les peines du monde à trouver de la main-d’œuvre pérenne, selon Matthias Kohlmüller : « Les Roumains et les Polonais ne veulent pas d’un CDI, car ils préfèrent travailler deux, trois mois avant de rentrer chez eux ». « L’Allemagne était déjà depuis trois ans dans une spirale dégressive », rappelle Pascal Le Duot, directeur du MPB (Marché du porc breton). Dans ce contexte, il ne fait guère de doute que la PPA va « accélérer la tendance à l’érosion de la production allemande », estime Élisa Husson, ingénieure d’études à l’Ifip.

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Quel impact sur les marchés européens du porc ?

Près de 800 000 tonnes de viande et d’abats de porcs allemands, auparavant exportées vers l’Asie, pourraient être redirigées vers le marché européen, d’après les calculs de l’Ifip. « On va observer des volumes supplémentaires de l’ordre de 3 % de la production européenne dans les semaines, voire les mois à venir », évalue Élisa Husson, de l’Ifip. Le marché européen aurait la capacité d’absorber ou d’exporter ce surplus, estime l’organisme anglais AHDB (Conseil de développement de l’agriculture et de l’horticulture). Avec 780 000 tonnes de plus (selon son estimation), « l’offre sur le marché européen serait un peu plus élevée qu’en 2019 (+1 %), mais resterait inférieure aux disponibilités de 2015-2018 », affirme son analyste Bethan Wilkins. Les disponibilités dans l’UE ont été réduites par l’explosion des exportations européennes vers la Chine et le ralentissement de la production dû au coronavirus.

La chute du prix du porc en Allemagne, deuxième producteur et exportateur européen, a déjà eu des répercussions dans les autres États membres. En Hollande, le cours a perdu 8 ct/kg en une semaine. Le 17 septembre, le cours de référence français du MPB finissait la semaine à -0,7 ct/kg, mettant un coup d’arrêt à sa « dynamique haussière » (+9 ct en quatre semaines). En France, « on est relativement à l’abri pour la viande fraîche, souffle Pascal Le Duot. Mais elle ne représente que 20 % de la consommation » D’après lui, « il peut aussi y avoir un impact sur certains marchés intra-européens peu organisés, sur des matières premières de type jambon sec ou viande transformée. Les Allemands n’auront pas d’autre choix que de se réorienter vers ces marchés, ce qui créera une compétition sur les prix. »

Toutefois, « l’impact aurait été bien plus important si c’était arrivé il y a 18 mois, alors que l’Allemagne était encore le premier exportateur européen et que la Chine n’était pas aussi demandeuse », nuance-t-il. « Les prix des porcs charcutiers seront probablement sous pression, ceux des porcelets encore plus », prévoit de son côté Robert Hoste, économiste à l’univeristé de Wageningen (Pays-Bas). Premier importateur européen, l’Allemagne absorbe « 7 millions de porcelets par an du Danemark et 5 millions des Pays-Bas », affirme Matthias Kohlmüller.

Qui prendra la place de l’Allemagne sur le marché chinois ?

Troisième fournisseur de la Chine derrière les États-Unis et l’Espagne, l’Allemagne y avait déjà envoyé 400 000 tonnes de porc au premier semestre 2020. Durant cette période, l’Empire du milieu a quasiment doublé ses importations par rapport à 2019, à 2,8 Mt. Et « les achats de la Chine vont être très importants jusqu’à mi-novembre en vue du Nouvel an », estime Pascal Le Duot. Les Américains apparaissent les mieux placés pour en profiter, avec un prix du porc autour de 1 €/kg contre 1,50 €/kg en moyenne dans l’UE. Un avantage compétitif accru par un dollar faible. Pour l’Ifip, ni les relations chahutées entre Donald Trump et Xi Jinping ni les conséquences du Covid-19 sur les abattoirs américains ne semblent freiner les « perspectives optimistes d’exportation ». Avec des niveaux de prix comparables aux USA, le Brésil a aussi largement profité de la demande chinoise, au point de prévoir une production porcine record en 2021.

En Europe, « le Danemark, les Pays-Bas et l’Espagne pourront en partie compenser les volumes perdus par l’Allemagne », affirme Élisa Husson. L’Espagne, en particulier, a ravi à Berlin la place de premier exportateur de l’UE en 2019. Mais le potentiel de développement de ses exportations est « limité par ses capacités de congélation », nuance Boris Duflot, de l’Ifip. « On peut penser que c’est un goulot d’étranglement pour plusieurs exportateurs européens. » Quant à la France, elle a augmenté ses exportations vers la Chine de 28 % au premier semestre 2020 (à 13 700 tonnes). Un rythme bien éloigné de celui de la croissance de la demande chinoise.

Alors qui pour remplacer l’Allemagne sur le marché chinois ? Il faudra aussi compter sur… l’Allemagne elle-même. Le gouvernement fédéral a entamé les discussions avec la Chine autour sur la régionalisation – qui permettrait aux zones non infectées par la PPA de continuer à exporter – avec des « espoirs justifiés de relancer la commercialisation », d’après la presse allemande. Dans leur malheur, les éleveurs allemands peuvent se consoler en se disant que l’est du pays, touché par la PPA, représente moins de 14 % des abattages nationaux. Le nord-ouest du pays, lui, concentre les deux tiers de la production.