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Enquête Quand circuits courts et supermarché font bon ménage

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Deux concepts novateurs de magasins alimentaires ont récemment ouvert en France, qui brouillent les frontières entre les circuits courts et les supermarchés. À Paris, le magasin Ô Fermier vient d’ouvrir ses portes avec plus de 1 300 références en circuits courts. À Noyelle-Godeau (Pas de Calais), c’est un vaste hypermarché Auchan qui accueille en son sein un espace de 100 mètres carrés dédié aux circuits courts. Ces deux mondes que tout semblait pourtant opposer ont tout intérêt à se rapprocher, confirment les experts de la distribution alimentaire. Car les circuits courts restent très chronophages et donc coûteux pour les agriculteurs, comme pour les consommateurs. Les initiatives d’Invivo, d’Uneal ou de Bienvenue à la ferme montrent que le monde agricole l’a bien compris.

Dès l’annonce du nouveau confinement, Système U a invité « tous les producteurs qui voient leurs débouchés s’amoindrir en raison de la fermeture des commerces à prendre attache localement avec les magasins qui demeurent à leur disposition pour étudier les possibilités d’écouler leur marchandise ».

Quels que soient les intentions précises du distributeur et le caractère inédit de la crise sanitaire, cette démarche incarne bien une tendance qui voit les circuits courts se rapprocher de plus en plus de la grande distribution, et vice versa. D’un côté, les magasins fermiers sont de plus en plus grands. De l’autre, les grandes surfaces cherchent à attirer beaucoup plus franchement qu’avant les produits fermiers. Deux concepts novateurs illustrent parfaitement cette tendance.

À Noyelle-Godeau (Hauts-de-France), la société A2PasD’ici a ouvert un véritable marché fermier en plein de cœur de l’immense magasin Auchan, visible depuis l’autoroute A1 qui traverse la commune. Dans ce « shop in shop » de 100 m2, les clients trouvent des produits exclusivement issus de circuits courts, approvisionnés par une centaine de producteurs. D’ailleurs, les agriculteurs sont régulièrement en magasin.

Supermarché fermier au cœur de Paris

« Nous voulions développer un magasin de producteurs qui ne soit pas en opposition avec la grande distribution », explique son fondateur Stéphane Darguesse. « Le consommateur n’a pas le temps de faire le tour des fermes alors nous lui apportons de la praticité et un gain de temps », explique-t-il.

Pour l’agriculteur, l’intérêt de ce projet est d’accéder au « grand public » qui fréquente chaque semaine les enseignes de la grande distribution. « Le niveau de rémunération est semblable aux circuits courts plus classiques mais derrière, les volumes sont plus importants », vante le dirigeant.

À Paris, un tout nouveau magasin spécialisé dans les circuits courts prend, lui, des airs de supermarchés. « Avec 1 300 références, nous sommes le plus grand magasin parisien en circuits courts », se félicite Damien Bodard, fondateur du magasin intitulé Ô Fermier. À titre de comparaison, Lidl propose quelque 1 700 références dans ses magasins.

Ici, même constat : il faut offrir en un lieu unique une offre alimentaire complète au consommateur. « En région, il y a plus de points de ventes collectifs mais avec une vingtaine de producteurs regroupés, le consommateur ne peut pas tout trouver », explique-t-il. Alors, l’idée d’un supermarché en circuits courts mais qui ne rime pas toujours avec local – les agrumes viennent d’Italie – a fait son chemin avec un atout pour les producteurs : « Une meilleure rémunération », assure-t-il.

Financer leur développement

Derrière ces initiatives réside une volonté de répondre aux limites actuelles des circuits courts. Du côté de la demande, « le premier frein pour le développement des circuits courts est le prix, souvent perçu comme plus élevé », explique Sandrine Doppler, consultante en transition alimentaire. « Ils sont également chronophages pour le consommateur qui doit multiplier les lieux d’achat et ils entraînent inévitablement un allongement du temps de préparation des repas car il s’agit principalement de produits bruts. »

Du côté de l’offre, « pour l’agriculteur si on calcule le ratio entre le temps passé entre production et livraison, le gain est le plus souvent miséreux », observe la consultante. Un argument que soutient également Philippe Goetzmann, consultant expert en grande distribution et agroalimentaire. « Beaucoup d’agriculteurs s’essayent à la vente en direct. Ils investissent beaucoup, dépensent dans du matériel de vente, de livraison mais ce métier n’est pas le leur. C’est celui du distributeur qui le fait de façon bien plus efficace », assure-t-il.

« Les circuits courts sont très chronophages. Il y a un réel intérêt pour le producteur de se tourner vers des formes collectives comme les magasins de producteurs car cela permet de réduire le temps passé à la commercialisation », résume Yuna Chiffoleau, directrice de recherche à Inrae.

Les initiatives foisonnent

Alors, les initiatives se multiplient depuis plusieurs mois et de véritables supermarchés de circuits courts apparaissent dans le paysage de la distribution alimentaire française. La massification permet de lever les difficultés rencontrées par les producteurs mais aussi les réticences du consommateur. Les coopératives, qui par nature fédèrent de nombreux producteurs, ont un réel avantage. le groupe InVivo a été pionnier en ouvrant dès 2014 son enseigne Frais d’ici. Advitam (coopérative Unéal) dispose de neuf magasins Prise direct' commercialisant les produits de ses coopérateurs.

Les chambres d’agriculture ont également pris ce virage. Le réseau Bienvenue à la ferme porte un projet de magasins franchisés. « Ils vont amener un débouché supplémentaire aux producteurs qui font déjà de la vente chez eux et un nouveau point de vente pour ceux qui n’ont pas de temps à consacrer à la commercialisation de leurs produits », explique Sébastien Windsor, président de l’APCA (Assemblée permanente des chambres d’agriculture).

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Vingt-cinq magasins « Bienvenue à la Ferme » devraient ouvrir d’ici 2021 et une centaine à terme. Car cet agriculteur normand en est convaincu : « En recréant le lien avec le producteur, les circuits courts sont un bon vecteur pour que le consommateur fasse attention à ce qu’il achète et mange. »

De nouveaux formats

« Nous avons une vision large des circuits courts et la grande distribution n’est pas à exclure de l’équation », assure d’ailleurs Sébastien Windsor. Il est vrai que les enseignes ne sont pas non plus en reste sur le sujet. Rappelons-le, un circuit court se définit comme une vente présentant un intermédiaire au plus. Si un agriculteur livre directement à un supermarché sans passer par une centrale d’achat, alors il s’agit d’une vente en circuit court, car il y a un unique intermédiaire entre le producteur et le consommateur final.

Les GMS (grandes et moyennes surfaces) l’ont d’ailleurs bien compris. « Avec le confinement, les circuits courts sont de plus en plus entrés dans les supermarchés », constate Sandrine Doppler consultante en transition alimentaire. Les distributeurs ont en effet été vivement sollicités pour écouler les produits dont les débouchés sont fermés en cas de confinement. « La grande distribution peut et doit servir de relais à la vente de produits en direct du producteur et pas uniquement en cas de crise », prône-t-elle.

Carrefour propose par exemple une market place ouverte aux producteurs. Et « en tant que distributeur alimentaire, nous privilégions au maximum les circuits courts, qui permettent de mettre en avant le travail des producteurs locaux, d’assurer la fraîcheur et le goût des produits, tout en limitant la consommation de carburant », explique dans le cadre de sa stratégie RSE le distributeur.

La grande distribution entre en piste

Les supermarchés Match sous le slogan « C’est tous les jours le marché » ambitionne « de renforcer [leur] démarche circuit court » en augmentant continuellement le nombre de partenariats noués avec des producteurs locaux et régionaux. Pour cela, ils proposent à leurs clients de recommander des producteurs locaux afin de les référencer directement en magasin. Pour les aider des grandes surfaces dans leurs démarches d’approvisionnement en direct, des entreprises comme Promus proposent de connecter producteurs locaux et supermarchés.

Récemment les magasins Intermarché ont également accompagné l’émergence de la start-up Né d’une seule ferme, qui propose aux éleveurs laitiers de transformer leur propre lait en yaourts directement sur la ferme. Les produits sont ensuite distribués dans les magasins Intermarché les plus proches.

Un dossier qui ne date pas d’hier

Derrière toutes ces initiatives, l’ampleur du phénomène des circuits courts reste difficile à chiffrer tant les données sur le sujet manquent, chez les panélistes comme chez les pouvoirs publics – même si le recensement agricole 2020 devrait combler ce vide. Selon les estimations de plusieurs experts, les circuits courts représentent environ 10 % des achats alimentaires des ménages.

En grande distribution, la tendance ne date pas d’hier, rappellent les experts. « La grande distribution a toujours fait des circuits courts notamment pour les produits ultra-frais ou régionaux pour lesquels ce n’est pas intéressant de passer par une centrale d’achat », rappelle Yuna Chiffoleau, chercheuse à l’Inrae.

D’ailleurs, jusqu’ici les volumes sont restés modestes : « Dans la communication des grandes enseignes, les circuits courts prennent de l’ampleur mais dans la réalité beaucoup moins. Les volumes ne sont pas très importants. De plus, ce qui les intéresse, c’est de mettre en avant des produits "locaux", indépendamment de leur qualité. »

Le nouveau ministre de l’Agriculture également en a fait un axe majeur de sa politique. Les circuits courts, « ce doit être un élément fort du plan de relance », avait argué Julien Denormandie lors de sa visite au marché de Rungis le 17 juillet. Pour l’heure, il est prévu que les aides visent la restauration collective et les légumeries… mais pas encore les magasins.

Les magasins fermiers voient leurs ventes s’envoler pendant le premier confinement

« Certains magasins ont triplé leurs ventes sur le seul mois d’avril », observe le CERFrance Synergie Sud Est dans le cadre d’une enquête auprès d’un échantillon représentatif de magasins de producteurs de la région Rhône-Alpes relative à l’impact de l’épidémie de Covid-19. Durant la période de confinement (mars à mai 2020), le chiffre d’affaires des magasins fermiers de l’échantillon a progressé de 70 % par rapport à la même période l’année précédente. Pour le seul mois d’avril la hausse a été de 85 %. Ces chiffres sont le résultat à la fois de l’arrivée d’une nouvelle clientèle (+8 % de clients entre mars et mai) mais aussi par la hausse du panier moyen (+10 euros). « Post-confinement, ce bon résultat semble s’inscrire dans la durée, puisqu’en juin le chiffre d’affaires reste encore supérieur de 40 % par rapport à 2019 », assure l’étude.