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Alimentation Quand la ferme se fait verticale

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Il suffisait d’y penser : à l’heure où des inquiétudes se font jour sur le manque de terres agricoles pour nourrir le monde, des architectes audacieux imaginent des fermes verticales. Si l’horizontale ne suffit pas, pourquoi pas de l’agriculture verticale ? De fait, depuis quelques années des projets ambitieux sont nés, extrapolant ce qui existe déjà dans certains pays où des productions hors sol peuvent exister sur plusieurs étages.

Ils s’appellent « Dragonfly », « Harvest Green project », « projet Tour vivante », « Serre de très grande hauteur » : tous ces projets sont futuristes, gigantesques, intègrent des matériaux nouveaux, ont recours à des techniques de production hypermodernes associées à une gestion des fluides (eau) et des produits dignes des romans de SF. Dans tous les cas, c’est le risque de manque de terres agricoles qui a motivé les architectes. Même si ce risque est très relativisé par des experts agronomes, tels Marcel Mazoyer et Laurence Roudart qui estiment que la planète ne manque pas de terre en fait. Il n’empêche : la transformation, en France même, de terres agricoles en terrains artificialisés (l’équivalent de l’agriculture d’un département tous les dix ans, dit-on fréquemment) a impressionné plus d’un architecte. « L’amenuisement des espaces cultivables est un problème majeur qui réclame notre vigilance », explique Pierre Coulombel, architecte, président d’Urgence architecture, une association qui travaille sur l’aide aux victimes des catastrophes et des grands problèmes de la planète.

Paris, porte de Charenton
La « ferme verticale » la plus aboutie est peut-être celle d’une jeune étudiante en architecture, Charlotte Avignon qui a soutenu son projet en 2008. Elle a conçu une « Serre de très grande hauteur » (STGH) qu’elle propose de positionner à… Paris, Porte de Charenton.
Charlotte Avignon propose une grande tour de 150 mètres de haut (la moitié de la Tour Eiffel) sur 5 000 m2 d’emprise au sol. Par l’addition des étages, la surface pourrait atteindre 63 000 m2, « répondant aux attentes de 10 000 personnes ». Au sud, la façade serait fortement vitrée, en courbe, avec la conception d’une « double peau » de verre, utilisant les matériaux les plus modernes : du verre à base d’oxyde de titanium non marqué par les traces de pluie pour l’extérieur ; pour l’intérieur, du verre spécial de St. Gobain qui permet de réorienter la lumière et d’améliorer l’éclairage. Une armature de métal en assurerait la stabilité tout en « l’enracinant » dans le sol.
L’ensemble est hermétique aux insectes, animaux et champignons porteurs de maladie. Environ 200 personnes permettraient de faire fonctionner la tour qui disposerait, aux étages inférieurs, de magasins de vente de la production. Un circuit court, en somme, du producteur au consommateur. L’ensemble disposerait aussi d’un restaurant panoramique, d’un espace pédagogique et d’un centre de contrôle et de recherche.

Agriculture high’tech
Cette production est évaluée à l’équivalent de 274 ha de surface traditionnelle au sol. Mais l’agriculture n’y serait certes pas traditionnelle. Il s’agit pour l’essentiel de fruits et légumes à cycles courts, hors vergers. On ne parle pas d’élevage. Les plantes sont éclairées en lumière naturelle le jour mais aussi avec un système de lumière artificielle « à spectre complet » qui permet de reproduire la lumière solaire. De la « high’tech en somme. Les racines des plantes seraient à l’air libre, un peu à l’instar des cultures hydroponiques qui existent déjà. La tour produirait sa propre énergie, grâce à des capteurs photovoltaïques et, au sommet, des éoliennes. L’humidité dégagée par les plantes serait récupérée, ce qui permettrait de réapprovisionner la tour en eau pour une partie de ses besoins.

Dès 1999
Le projet de Charlotte Avignon est loin d’être le seul dans cet esprit ni le premier. Dès 1999, Dickson Despommier, un chercheur en microbiologie et santé environnementale à l’université Columbia, à New York, jetait les bases de ces recherches. Il invoquait l’équation devenue maintenant classique : 3 milliards de personnes de plus à nourrir en 2050 donc un quasi-doublement des surfaces nécessaires pour alimenter toute la planète sachant que, déjà, la Terre compte près d’un milliard de personnes mal nourries. Depuis, la brutalité de cette équation a été remise en cause : on sait que le potentiel de terres disponibles est plus élevé qu’on ne l’estimait, que la condition pour un développement agricole est autant politique qu’agronomique, que ce développement dépend de contraintes financières autant que géographiques.
Mais le mouvement était lancé et les architectes allaient y travailler avec ardeur. Non sans susciter la méfiance des agronomes comme à l’Inra où on considère qu’il s’agit surtout d’utopies. « Pour l’instant, ces tours high-tech restent une utopie », affirmait récemment au quotidien Le Monde André Torre, directeur de recherche à l’Institut national de la recherche agronomique.

« Dragonfly »
Il n’empêche, les projets se sont multipliés. En 2009, un méga-projet naissait sous le crayon d’un cabinet d’architectes belges, Vincent Callebaut Architecture, et nommé « Dragonfly » car arborant la forme d’une aile de libellule. Un projet pour la ville de New York, de 350 000 m2. En 2005, un cabinet français, SOA, concevait un projet mariant logements, bureaux et surfaces agricoles. Là encore, il s’agissait de produire des fruits et légumes en atmosphère totalement confinée ce qui permettrait d’éviter tout parasite et donc rendre inutile l’emploi de pesticides. Les innovations les plus récentes permettaient de concevoir une tour à énergie positive (produisant plus qu’elle ne consomme) avec un recyclage des eaux. Comme le montre le site du professeur Despommier (http : //www. verticalfarm. com/), les projets, études et concepts autour de ces fermes artificielles sont maintenant légion. Chaque problème spécifique fait l’objet d’études. Qu’elle arrive ou non à être réalisée, la ferme verticale aura fait déjà couler beaucoup d’encre et gratter bien des crayons d’architectes. Qui oublient peut-être une chose : pour augmenter la production alimentaire, il peut être moins efficace de relever la hauteur des fermes verticales… que le niveau des prix agricoles eux-mêmes.

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