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Prospective Que produire pour nos repas de 2020 ?

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« L’assiette de demain vue du champ », c’est l’analyse proposée par la commission prospective des chambres d’agriculture de Normandie à l’issue d’un long et complexe travail de ses 7 chargés d’études pilotés par la profession agricole . A considérer ainsi ce qui va constituer, très probablement, la demande future – en fait quatre scénarios différents ont été examinés – à l’horizon de 2020, ces experts tentent d’éclairer les responsables de l’offre alimentaire, industriels et agriculteurs. Inhabituel par ce parti-pris consistant à regarder l’avenir de l’agriculture en partant de l’aval, du marché, et qui plus est à très long terme, cet exercice mérite qu’on s’y arrête tout spécialement à la veille des nombreux échanges qui vont avoir lieu à entre professionnels au Sial.

Tel était, en avant-première du Salon, le principal intérêt d’un colloque réuni à Caen début octobre, centré sur cette étude de la chambre régionale et qui a fait dialoguer les dirigeants agricoles des cinq départements normands, les chefs d’entreprise et les décideurs publics autour de la question « Que mangerons-nous en 2020 ? ». Nombre de participants avaient bien sûr en tête l’avenir des productions agroalimentaires en Normandie, région très tournée vers le lait et la viande bovine, mais aussi un peu vers les légumes, les céréales et les oléagineux, alors que la prospective alimentaire exposée montre que la consommation d’une partie de ces produits risque d’être plus ou moins freinée. Il n’empêche, la leçon vaut pour bien d’autres régions et pour toute l’économie nationale, d’autant que l’ouverture des échanges supposait un regard au moins élargi à l’Europe des 15 qui constitue, avec le marché national, 90 % des débouchés agricoles normands…

Quatre scénarios

Autour d’un « scénario tendanciel » reconduisant simplement les axes actuels d’évolution dans les principaux domaines qui déterminent la demande alimentaire (économiques, démographiques, sociopolitiques,…), le groupe prospective des chambres a creusé trois autres scénarios baptisés  « nordique », « transition USA », et « crise ». On l’imagine, les leçons les plus utiles de ce type de travail résident dans les tendances qui s’imposeront dans plusieurs de ces cas de figure : ainsi, le produit agricole brut s’éloignera inexorablement de l’assiette du consommateur ; dans nos pays qualifiés de riches, le développement du marché alimentaire dépendra fortement de l’évolution du pouvoir d’achat des groupes à faible revenu ; quant à l’assiette composée de produits normands, elle est assez diversifiée pour que l’on n’ait pas a priori trop à craindre de l’avenir, surtout si on compare la région avec des régions à forte spécialisation, viticole par exemple.

* 1er scénario : et si tout se passait sans rupture ? La croissance se poursuit cahin-caha, il n’y a pas de bouleversements dans les revenus des groupes sociaux. Les Européens prennent de plus en plus de repas à l’extérieur, ils consacrent de moins en moins de leur revenu à se nourrir à domicile. Sous forme de plus en plus transformée, ils consomment davantage de fruits, de légumes, de fromages, mais moins de beurre et de boissons alcoolisées.

Conclusion  pour l’agroalimentaire régional : sur 20 ans, la croissance des dépenses alimentaires globales est moyenne dans ce scénario, de l’ordre de 17 % en cumul, ce qui n’est quand même pas nul. Celle des prestations de restauration rapide est estimée en ce cas à 24%. Les aliments préparés prennent une importance croissante. La part de marché des GMS continue de croître et celle du hard discount atteint 25 % en 2020. L’alimentation ne pèse plus que 15,5 % du budget des ménages. La ration alimentaire com-prend à cet horizon moins de pommes de terre, de boissons alcoolisées, de beurre et de viandes de bœuf et veau. Mais plus de sucres et boissons sucrées, d’huiles végétales, de viandes blanches, de fruits, de crème, de fromages et de produits de la mer. La prépondérance des calories végétales se renforce encore.

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* 2e scénario  : une transition vers un modèle de type américain s’impose, le modèle européen s’étant dissous dans le marché unique. La croissance a repris vraiment, mais avec des écarts de revenus plus grands. Cette situation conduit à une progression globale du marché alimentaire de 34% en valeur en à peine quinze ans, soit 7 points de plus que dans le scénario précédent. Ce marché est soutenu par la consommation des classes aisées (restauration commerciale, plats préparés, produits de la mer, fruits et légumes) mais les groupes modestes consomment davantage de sucres, d’huiles végétales, de volailles, et autres produits peu coûteux. Dans cette économie alimentaire « à deux vitesses », la hausse des calories consommées n’est contrée par aucune politique nutritionnelle. Les discours nutritionnistes se développent pourtant mais ils sont sans effet faute d’y consacrer des moyens publics.

* 3e scénario  : dit « nordique ». Basé sur une croissance économique importante et une politique fortement redistributive, ce scénario est celui où les dépenses alimentaires globales progressent le plus (+41% d’ici 2020, +30% par habitant). En effet, les groupes modestes (dont le revenu serait quasi doublé à terme) tirent le marché. Par ailleurs, des préoccupations nutritionnelles sont mises au premier plan par l’Etat, la croissance lui donnant les moyens d’agir en ce domaine de façon volontariste (diabolisation de l’alcool, du beurre, de la charcuterie, remplacement du sucre par des édulcorants). Les produits de la mer, la volaille, les fruits et légumes sont plébiscités, sous forme brute ou transformée, au détriment des matières grasses animales et des féculents. La hausse du pouvoir d’achat des groupes modestes permet de maintenir le niveau de consommation du bœuf, indépendamment des préoccupations nutritionnelles.

* 4e scénario : dit de « crise ». La croissance économique est désespérément faible, les inégalités s’accroissent et influent sur les modes de vie et de consommation. Le chômage élevé réduit le travail féminin, le temps de travail se déstructure, favorisant le « prêt à manger » mais limitant le développement de la restauration hors domicile. Par ailleurs, les IAA et la distribution s’adaptent à un marché de l’alimentation plus segmenté. Au total, la consommation alimentaire ne croît que de 16% en cumul (+7% par tête) et du seul fait des groupes aisés de la population. La part du hard discount atteint à terme 30% du marché. A côté d’un net recul des achats de bœuf, on assiste à un simple maintien des fromages, mais à une hausse des fromages-ingrédients, à un accroissement des ingrédients végétaux, sucres et huiles. La ration calorique dépasse de 8% celle du scénario tendanciel et l’évolution de la base alimentaire contribue à une poussée de l’obésité.