Entre une réduction de l’offre politiquement explosive et une action sur la demande nécessitant une cohérence internationale, les outils sur la table pour réduire la consommation de produits animaux sont limités et complexes à mettre en œuvre. Revue non exhaustive.
Comment réduire la production et la consommation de produits animaux ? « Du point de vue des économistes, il y a trois stratégies complémentaires : agir sur l’offre, agir sur la demande, et innover », rappelle Nicolas Treich, chercheur à l’Inrae et à la Toulouse School of Economics. Avant d’écarter d’emblée la première piste, jugeant qu’il « semble très compliqué politiquement » d’activer le levier de l’offre – autrement dit de l’élevage. Un plan de réduction volontaire nécessiterait d’agir sur la Pac, dont l’influence sur les modèles agricoles est prépondérante. Mais en Europe, comme en France, il apparaît aujourd’hui difficile de convaincre une majorité de parlementaires – et la profession agricole – d’une réduction volontariste de l’élevage.
L’exemple hollandais
Responsable des politiques Agriculture du Réseau action climat, Cyrielle Denhartigh estime que « la baisse de cheptel doit se faire sur les élevages les plus industriels. Les politiques publiques et les aides doivent donc être réorientées vers les élevages les plus durables, tout en orientant la demande vers leurs produits. » Une récente proposition de loi LFI allait dans ce sens, en visant l’interdiction de la création de nouveaux élevages soumis à autorisation ICPE, considérés comme les plus polluants. Elle s’est soldée par un échec (1).
Pour autant, « compliqué politiquement » ne veut pas dire impossible, si l’on en croit l’exemple des Pays-Bas. Longtemps montré du doigt pour non-respect de la directive nitrates, cet important exportateur agricole s’est engagé dans une forte réduction de sa production laitière. Le gouvernement y a aussi lancé fin 2018 un « plan d’assainissement » pour accompagner l’effondrement de la production porcine, appelée à être divisée par trois en cinq ans.
Dans l’Hexagone, Nicolas Treich juge plus crédible d’agir sur la demande, par exemple à travers une taxe carbone appliquée à la viande. « En vertu du principe pollueur-payeur, on pourrait internaliser la pollution en faisant payer le coût actuellement supporté par la société à ceux qui la génèrent », propose l’économiste. D’après une étude menée en Allemagne en 2020 (2), le niveau de cette taxe – soit le coût écologique de la production de viande – s’établirait à environ 6 €/kg pour la viande de bovins ou d’ovins, 3 €/kg pour le poulet et 1,6 €/kg pour le porc. Un calcul basé sur l’hypothèse d’un marché du carbone situé à 200 €/t. « Ce niveau devrait être atteint vers 2030 suivant la trajectoire actuelle », estime M. Treich, sachant que le prix actuel tourne « autour de 80 €/t en France ».
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Un légitime retour financier à l’agriculture
Quasi neutre pour les produits végétaux (4 ct/kg au maximum), cette taxe carbone permettrait de réorienter la consommation vers les protéines végétales, tout en dégageant des moyens pour subventionner la production de légumineuses par exemple. Cet outil n’est pas « porté » par le Réseau action climat, « car en l’état actuel des connaissances, elle suscite trop d’inquiétude sur les biais sociaux », relève Cyrielle Denhartigh. D’où la suggestion de Nicolas Treich de « reverser le produit de cette taxe au monde agricole pour limiter ses impacts sociaux, faciliter les reconversions ou encore subventionner les produits végétaux ». Un retour à l’agriculture d’autant plus légitime que « les bénéfices environnementaux attendus [d’une réduction de la consommation de viande] réduiront les dépenses de santé, rappelle Hervé Guyomard, directeur de recherche à l’Inrae. Il faudrait donc utiliser une partie des économies réalisées de ce côté pour compenser les agriculteurs. »
Cette modification de la fiscalité devrait être accompagnée « d’autres outils, comme le Lundi vert, pour inciter les consommateurs à manger différemment », souhaite encore Nicolas Treich. Pierre-Marie Aubert, de l’Iddri, insiste aussi sur la nécessité « d’accompagner les consommateurs ». La consommation de viande recule, mais elle s’oriente aussi de plus en plus « vers des produits très transformés, sans lien avec la production animale ». Si ce mouvement n’est pas accompagné, « il nous amènera vers des systèmes de type feedlot ou 100 000 volailles ».
Ajustement carbone aux frontières
Quel que soit l’outil choisi pour réduire l’offre de produits animaux, son activation supposera une coordination au niveau européen. « Soit on réforme le marché commun – c’est compliqué –, soit on exige que la Commission joue son rôle dans l’approbation des Plans stratégiques nationaux de la future Pac (PSN, NDLR), résume Pierre-Marie Aubert, de l’Iddri. Bruxelles doit s’assurer que les modalités et les trajectoires des PSN sont compatibles avec un marché loyal et débouchent sur des bénéfices similaires pour tous. Sinon je ne donne aucune chance aux éleveurs français… » Une telle approche soulève une autre question, note-t-il : « Quels alliés européens peut-on recruter ? » Et de rappeler que certains États membres ont fait le choix de développer leurs exportations de viande, comme la Pologne ou le Danemark.
Au-delà de l’UE, un dernier mécanisme s’avérerait nécessaire pour protéger les élevages européens : l’ajustement carbone aux frontières. Une éventuelle taxe carbone sur la viande « devra être appliquée aux produits importés, insiste Nicolas Treich, car ce serait une aberration de rendre le poulet brésilien plus compétitif. » Pour obtenir un accord international de cette envergure, « sans multilatéralisme commercial, ça risque de coincer », prédit Pierre-Marie Aubert.