La loi Hamon devait apaiser les relations commerciales. Il n'en a rien été, même si les PME ont été, semble-t-il, globalement moins matraquées que les grands groupes. Les précisions apportées tardivement sur la loi, ainsi que les regroupements d'enseignes, ont contribué à rendre ces négociations 2015 particulières. Mais avant même qu'un bilan en soit tiré, la loi Macron prévoit déjà des mesures touchant les relations commerciales. Les industriels déplorent cette insécurité juridique (qui ne convient pas plus à la distribution) et axent leur lobbying sur le respect de quelques grands principes simples, notamment l'élaboration de plan d'affaires prévoyant des contreparties précises aux réductions de prix.
Faire des affaires autrement, sans se cristalliser sur le prix. C'est ce que réclament toutes les organisations qui représentent les industries de l'agroalimentaire. La Feef travaille depuis plusieurs années déjà avec les enseignes pour favoriser un traitement distinct des PME. Coop de France a créé une section agroalimentaire qui revendique un traitement différencié pour les produits issus de la coopération agricole. Même l'Ania, qui commençait à réclamer une nouvelle loi l'an passé, a réorienté son discours vers la co-construction. « Tout le monde arrive à la conclusion que le système ne peut plus durer, explique Amaury Bessard, directeur de la communication de l'Ania. Il faut retrouver l'intérêt commun des filières et voir comment les plans d'affaires peuvent être bénéfiques à tous. Diminuer les prix c'est possible, mais à condition qu'il y ait des contreparties précises. La LME ne facilite pas cette démarche, mais le système est à bout de souffle et cela implique de repenser collectivement les relations commerciales. »
CHANGEMENT DE TON CHEZ LES DISTRIBUTEURS
Ce discours vertueux, des distributeurs comme Système U et Carrefour ont commencé à se l'approprier il y a déjà de nombreux mois. Les deux enseignes, qui ont, avec Auchan, choisi de désigner un médiateur interne sous l'égide du médiateur des relations commerciales agricoles (voir article suivant), reconnaissent que la guerre des prix emmène tout le monde dans le mur. Même Michel-Edouard Leclerc a revu son discours ces derniers mois. « Pas question d'allumer une nouvelle mèche pour une soi-disant guerre des prix », déclarait encore ce dernier aux Echos le 4 mars. « Mais E Leclerc réagira aux attaques de ses concurrents », prévient-il. Une précision qui atténue fortement la portée de l'engagement du héraut du pouvoir d'achat dans un contexte tendu pour la consommation des ménages… La FCD, qui répond habituellement aux critiques de l'Ania pendant les négociations commerciales, est cette année restée discrète. « De notre point de vue, les négociations se sont tenues dans un climat constructif et serein », nous a indiqué Fabienne Prouvost, directrice de la communication et des affaires publiques de la FCD. Notons au passage que les assignations de deux enseignes (on ignore encore lesquelles) suite aux contrôles de la DGCCRF auront peut-être contribuer à calmer le jeu.
LOI HAMON ET RAPPROCHEMENTS D'ENSEIGNES ONT BROUILLÉ LES CARTES CETTE ANNÉE
En attendant, les industriels évoquent des négociations commerciales 2015 difficiles. Même si les PME semblent avoir été un peu moins matraquées que les années précédentes (voir Agra Alimentation du 26 février 2015). Tant l'Ania que Coop de France constatent que des contrats ont été signés sans plan d'affaires, ce qui revient à dire que les négociations ne sont pas terminées. Les revendications abusives des distributeurs ont été nombreuses, déplorent-t-ils, citant des menaces de déréférencement, des demandes de déflation importantes, de compensation de marges ou encore la non-prise en compte des évolutions de coûts. Les regroupements d'enseignes (Auchan et Système U, Casino et Intermarché, Carrefour et Cora) ont aussi été source de difficultés. « Il semble que les enseignes regroupées se soient alignées sur le tarif le plus bas de l'année précédente. C'est interdit, mais elles l'ont bien fait comprendre à leurs fournisseurs », indique Amaury Bessard.
DE L'IMPORTANCE DE MAÎTRISER LE CADRE JURIDIQUE
Les changements introduits par la loi Hamon, précisés tardivement (certains décrets ne sont sortis qu'en octobre, et les notes de la DGCCRF en décembre) ont aussi contribué à détériorer le climat. « Maîtriser le cadre juridique permet de mieux argumenter, or il avait changé », explique Rachel Blumel, directrice du département chaîne alimentaire durable de Coop de France. « Contrairement à ce que l'on pourrait penser, les grandes entreprises ne sont pas toujours les plus efficaces dans ce domaine, complète Amaury Bessard. Tout dépend de la culture d'entreprise. Quand la culture commerciale prend le dessus, les aspects juridiques ne sont pas toujours suffisamment pris en compte. »
Restez au courant en temps réel !
Suivez des thématiques, des projets législatifs, des entreprises et des personnalités pour être notifié dès que nous publions un article.
NOUVELLES ÉVOLUTIONS AVEC LA LOI MACRON ?
La législation pourrait encore évoluer cette année. Une petite dizaine de mesures touchant aux relations commerciales ont fait irruption dans la loi Macron, par voie d'amendements pour la plupart (voir article suivant). À la surprise de représentants des industriels et de la distribution, qui évaluent la portée de ces mesures pour tenter de rectifier le tir si besoin. Après le recours à l'article 49-3 et l'adoption du texte en première lecture à l'Assemblée nationale, l'examen en commission au Sénat doit commencer le 25 mars. « Au-delà de ces mesures particulières, cette approche par petites touches successives ne nous convient pas du tout, explique Rachel Blumel. Les dispositions insérées par voie d'amendement n'ont pas fait l'objet d'une étude d'impact, et rien ne garantit la cohérence globale du texte. » Un constat que partage entièrement la FCD. « Les premières négociations régies par la loi Hamon ne sont pas encore terminées, et l'Assemblée nationale modifie déjà les règles du jeu, critique Fabienne Prouvost. Cette instabilité législative est très préjudiciable. »
POUR RÉDUIRE LES PRIX, IL FAUT DES CONTREPARTIES
Plutôt qu'une nouvelle loi, les industriels demandent que les relations commerciales soient arbitrées sur la base des textes existants, à condition que leur interprétation soit précisée. « Nous demandons une application stricte de la loi Hamon qui doit être interprétée sans ambiguités », réclame Rachel Blumel. Dominique Amirault, président de la Feef, va un peu plus loin. « La LME est à l'origine de la guerre des prix. Il faut revoir les quelques articles qui posent problème pour sortir du flou juridique. La loi doit établir quelques principes forts avec clarté et l'Etat doit les faire respecter. Le reste doit ensuite être précisé par la voie de la relation contractuelle, plutôt que cet empilement législatif et cet excès de formalisme », juge-t-il. Sur le fond, comme l'Ania, Coop de France et la Feef plaident pour le respect des grilles de tarifs assorties d'un vrai plan d'affaires, avec des contreparties précises aux réductions de prix.
Avec les regroupements d'enseignes, la dépendance économique des fournisseurs auprès de chacune des centrales d'achats s'est accrue. « On observe une dépendance économique globale inédite, analyse Amaury Bessard, directeur de la communication de l'Ania. Il n'est pas rare qu'une seule centrale pèse plus de 25 % du chiffre d'affaires d'un fournisseur et avec les regroupements, tous les clients représentent une part très importante du chiffre d'affaires des fournisseurs. » La notion de dépendance économique est étudiée de près par les distributeurs. Soumis à des obligations en la matière, ils ont créé des seuils d'alerte. « Nous devons avoir accès à des informations précises sur la situation de l'entreprise. Il faut nouer le dialogue sans être intrusif et ce n'est pas toujours facile », expliquait Jérôme Bédier, secrétaire général et directeur général délégué de Carrefour lors du Salon de l'agriculture à l'occasion de la nomination d'un médiateur interne à l'enseigne. Pour lui, la médiation pourrait ainsi utilement réfléchir aux échanges d'information rendus nécessaires par le principe d'indépendance économique.
Si elle contient des surprises, la loi Macron ne revient pas sur une mesure de la loi Hamon dont la rédaction faisait peur aux industriels. En ne proscrivant que les compensations « abusives » de marges, le texte tend en effet à légitimer le principe même de compensation de marges.