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Entretien Réguler les prix agricoles pour développer l’agriculture africaine

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Jacques Berthelot, économiste et ancien maître de conférence à l’ENSAT de Toulouse, milite dans plusieurs organisations pour que la souveraineté alimentaire serve de base aux politiques agricoles. Il préconise la mise en place de prélèvements variables à l’importation pour que les pays d’Afrique protègent leur agriculture. En mai 2013, il a publié Réguler les prix agricoles, aux éditions L’Harmattan.

Quel est l’impact des prix agricoles élevés sur l’alimentation mondiale ?
La flambée spectaculaire des prix mondiaux des céréales de 2007-2008 a suscité des émeutes de la faim dans plus de 30 pays et une course à l’accaparement des terres. Après une décrue entre 2008 et 2010, les prix ont de nouveau flambé au point que les prix du maïs, du blé et du soja ont dépassé en 2011 et 2012 les moyennes atteintes en 2008. Et la part de l’alimentation dans le budget est d’autant plus élevé que le ménage est pauvre…

Quelle sont les raisons de la flambée des cours des produits agricoles ?
La cause essentielle est le mandat du Congrès des Etats-Unis pour incorporer plus d’éthanol dans l’essence. La hausse du prix du pétrole a entraîné automatiquement celle du prix de l’éthanol, en particulier aux Etats-Unis où il provient quasi exclusivement du maïs. Le maïs occupant les mêmes terres que le soja et le blé, il a résulté une baisse de la production de soja et de blé. Comme les Etats-Unis sont le premier exportateur de maïs et de blé et le premier ou le second de soja selon les années, cela a entraîné une hausse des prix alimentaires mondiaux. Ensuite, la spéculation financière a surfé sur le phénomène et amplifié la cause fondamentale. En Europe également, ce sont 10 millions de tonnes qui sont partis en carburant.

N’y a t-il pas eu une prise de conscience, notamment par le G20, de la nécessite de lutter contre la volatilité des prix ?
Les prix élevées récents des céréales et des oléo-protéagineux sont si profitables aux pays exportateurs, qui sont quasiment tous membres du G20, qu’ils ne sont sûrement pas désireux d’en limiter le niveau. Il n’est pas crédible de penser que l’Union européenne, sous la pression des syndicats dominants qui sont eux-mêmes dominés par les producteurs de grandes cultures, veuille réduire la hausse des prix qui les enrichit beaucoup. Et les institutions internationales, malgré leurs beaux discours, ne veulent pas lutter contre la volatilité des prix : elles se limitent à vouloir accroître la transparence sur les marchés dérivés tout en soulignant le rôle essentiel de ces marchés. Ce qui est une contradiction fondamentale puisque tout le monde sait que les spéculateurs n’interviennent qu’en cas de forte volatilité.

Vous préconisez aux pays d’Afrique de l’Ouest de mettre en place des prélèvements variables à l’importation. Pourquoi ?
Le seul outil efficace pour tous les pays est de recourir aux prélèvements variables à l’importation afin de stabiliser les prix d’entrée des produits importés en monnaie nationale. Ils ont été la forme principale, très efficace, de protection agricole dans l’Union européenne jusqu’en 1994, lorsque l’OMC a interdit l’utilisation des formes de protection autres que les droits de douanes. C’est par l’autofinancement que les agriculteurs vont pouvoir investir et augmenter leur production, elle n’est possible qu’à partir de prix stables et rémunérateurs. Les économistes libéraux critiquent les prélèvement variables car ils isolent les prix intérieurs des prix mondiaux. Cette critique est fondée sur le principe implicite de l’OMC que tous les États doivent privilégier le « bien-être » du reste du monde avant celui de leurs propres citoyens, même s’ils sont les plus pauvres. Mais le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et cultuels de 1966 stipule que « tous les peuples peuvent disposer librement de leurs richesses et de leur ressources naturelles, sans préjudice des obligations qui découlent de la coopération économique internationale. En aucun cas, un peuple ne pourra être privé de ses propres moyens de subsistance ». Les communautés économiques africaines pourraient tenter de se faire reconnaître par l’OMC au même titre que l’Union européenne pour les mettre en place.

En quoi les subventions de l’Union européenne sur ses produits exportés ont des effets sur la volatilité des prix ?
On ne peut contester que l’impact sur la volatilité des prix mondiaux dû à l’ensemble des subventions de l’Europe à ses produits exportés est bien supérieur à l’impact supplémentaire sur cette volatilité qu’auraient les prix variables. Les restitutions n’existent plus, mais c’est une mystification : les subventions sont accordées en amont au producteur, les 60 euros par tonne de céréale exportée sont bien là. C’est une distorsion de concurrence par rapport aux autres pays qui n’ont pas ce système.

Les agriculteurs français ont-ils un rôle à jouer pour lutter contre l’insécurité alimentaire ?
Les agriculteurs français ont le cul entre deux chaises : au sein de l’association Agriculteurs français et développement international (Afdi), ils reconnaissent le droit et la nécessité pour les pays d’Afrique de maintenir une forte protection à l’importation, mais en même temps ils sont loin de reconnaître que leurs exportations font du dumping, avec l’argument que toutes les aides sont découplées. Il suffit d’écouter Xavier Beulin ou le Copa-Cogeca, personne ne se plaint que les prix soient élevés, au contraire, on s’en félicite.

La France et l’Europe doivent elles nourrir le monde ?
Le déficit réel de l’Europe avec les pays en développement est de l’ordre de 30 milliards d’euros : ce n’est pas l’Europe qui va nourrir le monde, mais c’est elle qui est nourrie par le reste du monde ! Les chiffres sont biaisés, les indicateurs devraient afficher uniquement les produits strictement alimentaires. Le poste principal des exportations européennes concerne les boissons alcooliques, qui représentent un excédent trois fois supérieur aux céréales. Sans ça, la France serait déficitaire vis-à-vis des pays en développement. Il ne faudrait pas prendre en compte nos exportations de tabac par exemple, ce n’est pas ce qui va nourrir le monde. Mais il faudrait par contre inclure notre déficit en poisson, qui est principalement envers les pays en développement. On exporte des produits que les pays en développement pourraient produire s’il n’y avait pas ce dumping et si le FMI et la Banque mondiale ne leur avait pas imposé des plans d’ajustement structurel.