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Le mouvement des Sans terre « Remettre la lutte des classes à l’ordre du jour »

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Fondé il y 20 ans dans le sud du Brésil, le mouvement des Sans terre cristallise tout ce que le pays compte de démesure, source d’inégalités criantes. Dans ce pays qui représente plus de 16 fois la France, 1% à peine des propriétaires terriens – les « fazendeiros » – possèdent plus de 43% des terres. À l’autre bout de l’échelle, 53% des paysans possèdent moins de 3% des surfaces cultivables. Encore aujourd’hui plus de 25 millions de personnes sont à la recherche de terres.

À 56 km de Porto Alegre : une ancienne colonie pénitentiaire, dans l’État du Rio Grande do Sul, à Charqueadas, « lieu de vie » des « paysans sans terre ». Chemin faisant : une carte postale du Brésil avec des airs de savane africaine en plus verdoyant, avec pistes en terre rouge et grandes étendues. Aller à la rencontre de ces quelque 46 familles qui ont pris possession des terres abandonnées de cette ancienne colonie pénitentiaire, il y a près de 15 ans, se mérite. Un vrai jeu de pistes... Pourtant l’écriteau est là en lettres rouges. Nous y sommes...

Une errance de trois années

Maisons en dur peintes en couleur vives, jolis massifs de fleurs devant les devantures. De jeunes garçons improvisent un jeu de carte devant « la cafe’t » locale sur fond d’ambiance musicale. On est loin de l’image de campements habituellement associée au mouvement des Sans terres (MST) qui a fêté cette année ses 20 ans. Il est vrai que nos hôtes ont occupé 17 lieux successifs avant d’arriver ici le 30 mai 1990. Cette date du 30 mai 1990 a donné son nom à la colonie agricole (assentamento). Trois années difficiles, avec leurs lots de grèves de la faim, d’errance, d’occupations illégales voire de violences. Sur le site une croix formée de 18 pierres rouges symbolise les 18 paysans sans terre qui furent assassinés à Eldorado de Carajas en... 1996. C’était hier...

Je suis chez moi !

« Je suis ici chez moi : nous sommes chez nous ! », lance André Onuczak, l’un des responsables de la coopérative Copac (Coopérative agricole des assentados de Charqueadas) implantée sur la colonie. Il est vrai que le précédent gouverneur de l’État a remis officiellement en 2002 les actes de propriété des terres. Aujourd’hui les 150 personnes installées sur 850 ha sont inexpulsables. « C’est un droit inaliénable » commente André Onuczak. Avant, ils n’avaient qu’une « garantie » pour 10 ans. Cette colonie militante et organisée avec crèche, école, église et installations administratives se fait fort de « remettre à l’ordre du jour la lutte des classes », souligne André Onuczak. Le visiteur curieux ne sera donc pas surpris de voir peint en lettre rouge... sur le bâtiments de la porcherie à l’extérieur de la zone une citation d’un poète révolutionnaire : « Le faire est la meilleure façon de dire ». Plus loin, encore, sur un mur, toujours en lettres rouges, « Globaliser la lutte ; globaliser l’espérance». Près de 12 000 familles, qui représentent environ 30 000 personnes, cherchent des terres dans le seul État du Rio Grande do Sul. Près de 2,8 millions d’ha restent non exploités dans cet Etat. La devise du MST est « la réforme agraire » pour un Brésil sans gros propriétaire terrien ou fazendeiros. « Pour un Brésil sans latifundia » est le dernier slogan en vogue du mouvement.

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José Bové : un grand lutteur !

« Tout le monde attend du gouvernement de Luis Ignacio Da Silva (Lula) du Parti des Travailleurs (PT) qu’il sorte du chapeau une réforme agraire», résume, sceptique, André Onuczak. Le président Lula, dont l’entrée en fonction le 1er janvier 2003 a suscité un immense espoir de la part des populations les plus pauvres, est déjà sous le feu des critiques. Les habitants de la colonie du 30 mai ne voient plus en lui « le lutteur qu’il aurait dû être ». Pire, ce gouvernement de gauche « compose avec des gens qui sont ses anciens ennemis politiques ». Mieux noté : José Bové, « grand lutteur sur les questions internationales ». « Tant qu’il n’y aura pas de réforme agraire, le MST continue », poursuit André Onuczak même s’il convient que le mouvement « passe par un moment difficile ». Le mouvement se stabilise, voire s’essouffle faute d’argent.

« Fantasme rétrograde »

Pour les opposants au MST, ce mouvement, qualifié de « fantasme rétrograde ,» selon Jean-Yves Carfantan, économiste vivant au Brésil est « parasité », voire « pollué », par les gens des favelas qui souhaitent sortir de leur précarité. Cet afflux d’urbains a tendance à ternir l’image du MST auprès du grand public. Mais les Sans terre sont encore en grande majorité (plus de 70 %) des agriculteurs. Rien de choquant pour André Onuczak qui trouve ce retour à la terre après l’attrait des villes « normal ». Pour le MST, le gouvernement de gauche doit mettre en place ce qui est écrit dans la constitution brésilienne à savoir que « le devoir de l’Etat est de garantir la santé, l’éducation, l’habitat, les loisirs et un salaire pour que toutes les personnes puissent avoir une vie digne ». « Tant qu’il n’y a pas de réforme agraire, le MST continue », martelle André Onuczak. Et, l’espoir fait vivre... les quelque 4,5 millions de familles qui recherchent des terres au Brésil.