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Mutation « Repenser l’accompagnement des nouveaux modèles agro-écologiques »

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Chargé de recherche à l’Inra, Pierre Labarthe observe et analyse depuis plus de dix ans l’offre de conseil agricole à l’échelle européenne. Un objet d’étude dont l’impact est encore mal connu, faute de base de données centralisée. Pour contribuer à combler ce manque, un programme de recherche sur trois ans vient d’être lancé à l’échelle européenne en vue de dresser un état des lieux des systèmes de conseils. Pierre Labarthe, partie prenante du projet, nous livre quelques réflexions sur le sujet des prestations des chambres d’agriculture au contexte nouveau des modèles agro-écologiques.

On observe depuis plusieurs années la privatisation croissante du conseil agricole. À quoi est due cette privatisation ? Est-elle la conséquence d’un certain désengagement de l’Etat ?
Pierre Labarthe : On parle classiquement de privatisation lorsque l’état s’est totalement désengagé à la fois du financement et de la mise en œuvre des services. Cette situation existe dans certains pays européens (Pays-Bas, Royaume-Uni…). Elle est due à la fois à une volonté de réduire les dépenses publiques, mais aussi à une idéologie libérale selon laquelle la privatisation pourrait rendre le conseil plus efficace. En France, on observe plutôt une évolution des investissements de l’Etat dans le conseil. Ces investissements sont désormais centrés sur certaines thématiques qui sont environnementales, territoriales, etc. L’évolution du conseil doit être replacée par rapport aux transformations des objectifs des politiques agricoles. De fait, il y a moins de fonds publics qui sont directement dirigés vers le conseil agronomique ou technique. Sur ces volets, les principaux acteurs sont sûrement aujourd’hui, dans certaines filières et d’un point de vue quantitatif, des acteurs sectoriels, du type des coopératives agricoles, des négociants agricoles, des groupements de producteurs, etc.

Est-ce à dire qu’il existe aujourd’hui une carence en conseils techniques ?
Il ne s’agit pas d’une carence, mais d’une nouvelle forme de segmentation : le conseil technique n’a pas disparu, seulement il n’est plus opéré majoritairement par des services de l’Etat ou des services cofinancés par l’Etat et centralisés. Il est davantage pris en charge par des acteurs des filières. Il faut cependant nuancer ce propos parce que les situations entre les chambres d’agriculture varient selon les départements. Des départements ont encore des chambres fortement impliquées sur les questions techniques et agronomiques, s’appuyant parfois sur des Groupes de développement agricole. Dans d’autres départements ça n’est plus le cas. Mais d’une façon générale, si l’on regarde les grandes masses des conseillers depuis les années 80, il est certain que beaucoup moins de conseillers de chambre sont occupés par des problèmes de production et d’accompagnement technique. Nous manquons toutefois de données systématiques pour caractériser l’accès des agriculteurs aux services de divers prestataires.

Comment expliquez-vous cette orientation ?
Je l’explique parce que d’autres missions ont été confiées aux chambres d’agriculture, notamment tout ce qui concerne l’accompagnement des réglementations, en particulier européennes. Ce fut le cas des contrats territoriaux d’exploitation – visant à intégrer la dimension de multifonctionnalité de l’activité agricole. Quand ils ont été mis en place, les chambres d’agriculture ont dû prendre en charge leur suivi. Ça les a donc fortement mobilisées. Il a fallu intégrer ces nouvelles missions, et ce, sans moyens supplémentaires. Et cet exemple n’est pas une exception.

La privatisation du conseil va-t-elle de pair avec sa commercialisation ?
Ce sont deux phénomènes bien différents. La commercialisation correspond au fait de facturer directement les prestations aux agriculteurs. La privatisation renvoie, quant à elle, à la question de qui possède les organisations de conseil qui mettent en œuvre ces services. Il s’agit d’observer si l’on assiste à des investissements d’autres secteurs (amont, aval, fonds d’investissement) dans les services de conseil. On peut donc avoir des systèmes publics ou semi-publics, dans lesquels on demande néanmoins aux agriculteurs d’apporter une contribution. En France, les services de conseil restent mis en œuvre par des organismes du secteur agricole. Il n’existe pas de privatisation au sens d’investissements massifs qui viendraient d’autres secteurs ou qui viendrait de l’étranger. On observe peu de formes nouvelles de capitalisation du conseil imposant de nouvelles conditions de rentabilité à l’activité de service, comme il peut exister dans d’autres pays de l’Europe. L’ancien service de conseil agricole anglais (ADAS) a ainsi été acheté par un fonds d’investissement à la fin des années 2000. En France, le conseil agricole reste contrôlé par des intérêts sectoriels, et en grande partie par les agriculteurs, à travers les chambres d’agriculture cofinancées par l’Etat et les agriculteurs, les coopératives financées par les agriculteurs ou divers groupements tels que les CIVAM… Toutefois, il est vrai que ces services sont de plus en plus facturés aux agriculteurs.

Quels sont les autres effets de la privatisation sur l’agriculture ?
Je vois deux conséquences. La première est que l’on doit s’interroger sur l’accès de certaines populations agricoles au conseil. Le fait que le conseil fasse de moins en moins l’objet de politique publique et relève de plus en plus d’investissement du secteur lui-même, entraîne que le public cible du conseil résulte plus de choix économiques et sectoriels que de débats politiques incluant des questions de cohésion sociale. Certaines populations agricoles, comme les exploitations de petite dimension ou encore les pluri-actifs, pourraient en pâtir. On peut réellement s’interroger sur l’encadrement technique dont bénéficient ces populations. L’autre conséquence est la difficulté, dans ce système, de relier le conseil à la recherche publique. L’expérience d’autres pays européens montre que si le conseil est opéré exclusivement par des opérateurs privés, il peut devenir difficile de mener des projets en partenariat sur des enjeux qui ne sont pas directement ceux du secteur (santé, biodiversité…).

Dans le cadre des nouveaux modèles agro-écologiques défendus par le ministre de l’Agriculture, quelle est la place à prendre pour tous ces prestataires de conseils?
Ils ont un rôle important à jouer. Beaucoup de travaux ont montré que la transition de la situation actuelle vers des systèmes de production utilisant moins d’intrants par exemple – tout en essayant de maintenir de niveaux de production élevés – réclame la mise en œuvre de solutions assez complexes et qui, donc, nécessitent un accompagnement. De ce point de vue, trois points de débat sont importants : le premier est celui que j’ai déjà évoqué, celui des publics. Qui aide-t-on ? L’autre relève plus des formes du conseil. Beaucoup de discussions émergent sur la dimension collective du conseil : les groupes d’agriculteurs sont de nouveau l’objet de nombreux débats. Avec les phénomènes de privatisation et de commercialisation du conseil, l’idée d’individualiser les services prédominait : il apparaissait plus efficient que l’accompagnement se fasse de façon personnalisée. Mais si l’on veut porter des projets de développement ou d’agriculture alternative, le groupe peut être une entité efficace.

Comment, dans ce contexte, le conseil peut-il être collectif ?
Je pense que pour certains problèmes chaque agriculteur aura sa solution, mais ça ne sera pas vrai pour tout. Des solutions seront standardisables à différents niveaux. Et même si elles sont individuelles, elles pourront quand même être discutées à l’échelle d’un groupe. L’agriculture continuera aussi à s’inscrire dans les filières, et ces filières ont besoin d’un minimum de standardisation pour accéder à des marchés nationaux ou internationaux. Il y aura, comme autrefois, beaucoup de lieux d’interactions avec les agriculteurs. Dans beaucoup d’endroits, les agriculteurs ont échangé sur de l’adaptation des méthodes, ont fait émerger des nouvelles façons de faire. En ont résulté des formes de compromis. Je pense donc qu’une partie des solutions viendra probablement d’initiatives d’agriculteurs, d’autres pourront continuer à venir de la recherche, d’autres encore de la combinaison des deux, selon la nature des problèmes posés.

Les chambres d’agriculture ont-elles une opportunité à saisir ?
Je pense que dans le fonctionnement des chambres d’agriculture, des éléments peuvent permettre de travailler à une transition. Il y a des chambres qui sont basées sur des groupements, qui mettent en place des expérimentations, qui se posent la question de solutions alternatives et qui sont indépendantes d’intérêts industriels. Celles-ci peuvent jouer un rôle. Mais, cela suppose aussi de se poser la question de leur public et de la dynamique de leur public. D’autres peuvent aussi jouer un rôle, comme les organisations de type Civam, les Centres d’initiatives pour valoriser l’agriculture et le milieu rural, basés sur l’idée de conseil de groupe et de comparaison de performances. Il existe ainsi tout un tissu associatif qui contribue à cela, des groupes de conseils sur les agriculteurs en difficulté, des groupes réfléchissant à l’installation ou encore les Cuma qui s’intéressent aux nouvelles formes d’organisations du travail, etc.

C’est une mutation qui nécessitera aussi des moyens financiers...
Oui, bien sûr. Parce que ces groupes, il faut les animer. Il faudra aussi tester ces nouvelles solutions, donc imaginer de nouvelles formes d’expérimentation et de financement des investissements du conseil dans des activités R&D. Ce qui interroge l’investissement public de ce point de vue. Des fonds européens peuvent aussi être sollicités. La mutualisation de fonds au niveau des filières ou des territoires peut aussi être envisageable pour créer une dynamique collective entre agriculteurs, à ces échelles. Car la question qui se pose aujourd’hui est plus la question de l’échelle à laquelle ce développement agricole doit être imaginé. Nationale ? Régionale ? Par filière ? Il semble nécessaire que les agriculteurs s’organisent pour lever des fonds qui permettent de financer une partie de l’effort.

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