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Santé Risque suicidaire : « les éleveurs sont en première ligne »

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A la fois docteur en psychologie sociale et responsable d’une exploitation agricole en polyculture-élevage (ovin) à Remaucourt, dans le sud des Ardennes, François-Régis Lenoir alerte sur la situation des éleveurs, particulièrement exposés aux facteurs de stress et de risques suicidaires. A travers des travaux menés depuis une dizaine d’années sur le stress des agriculteurs et une nouvelle étude effectuée précisément sur les producteurs de lait, il pointe l’origine des difficultés à travailler en milieu agricole : le revenu, l’isolement, mais aussi la capacité à se lier et à travailler ensemble, sont les principaux facteurs de risque selon lui. En collaboration avec la Mutualité sociale agricole (MSA) et d’autres acteurs du monde agricole, il organise actuellement des conférences et des débats sur ces thèmes dans plusieurs régions de France.

Avec votre société Puzzle Concept, vous avez réalisé, depuis une dizaine d’années, plusieurs travaux sur le stress en milieu agricole. Quel constat faites-vous ?
François-Régis Lenoir : Nos travaux ont débuté en effet il y a une dizaine d’années, avec une sorte de tour de France au cours duquel, en collaboration avec la Mutualité sociale agricole (MSA), nous avons animé des groupes de paroles, mis en place des questionnaires et des entretiens sur le stress en agriculture. Les premiers résultats nous ont notamment montrés que les personnes élues, avec des mandats, vivaient mieux que celles qui n’avaient pas d’engagements sociaux. En parallèle, nous avons également réalisé un travail de veille scientifique sur ces mêmes questions dans le monde entier. L’Inde, les Etats-Unis et l’Australie se sont notamment beaucoup penchés sur ces sujets. Puis, en 2009, avec Camille Amoura, qui réalisait sa thèse de doctorat, en partie sur le bien être au travail, le stress, le suicide, les facteurs de motivation etc., nous avons lancé une étude sur la santé et le stress des producteurs de lait en 2011, sur la base d’entretiens et de questionnaires, dans cinq départements : les Ardennes, l’Aube, la Marne, la Haute-Marne et la Meuse. Et aujourd’hui, à travers cette étude et nos travaux menés depuis dix ans, nous présentons de nouveaux résultats en matière de stress en agriculture.

Quels sont les résultats de cette étude ?
La proportion d’éleveurs qui ne vont pas bien est très importante. Les niveaux de stress et je vais aller plus loin, de risques dépressifs voire de risques suicidaires, sont très importants. Les causes sont multiples. On a tout d’abord le revenu de l’agriculteur. Si certains sont parvenus à augmenter leur revenu, d’autres l’ont maintenu, quand d’autres encore, l’ont vu s’effriter de 20 jusqu’à 50 %, ces dix dernières années. Nous avons établi un lien de corrélation évident entre cette baisse des revenus et des niveaux de stress très élevés. Un autre facteur de stress est l’isolément et le célibat. Et la troisième raison est que les personnes qui ne vont vraiment pas bien souvent ne s’entendent pas avec leurs voisins. Ils se sentent seuls, voire ils se sentent en danger, parce qu’ils ont un voisinage qu’ils estiment prédateur et cela les fragilise énormément. C’est un argument que nous avons beaucoup entendu lors de nos entretiens. Nous avons également été alertés par les agriculteurs sur leur mal être face aux difficultés à manager un salarié, une équipe ou bien à travailler avec d’autres agriculteurs. Pour beaucoup, se mettre à travailler à plusieurs, comme c’est le cas des Gaec, a été un échec terrible.

C’est un constat qui concerne tous les âges?
ça n’est pas un problème d’âge. Nous avons reçu il y a quelques semaines une jeune personne à qui nous avions fait passer un entretien il y a un an et demi. Nous avons appris que ce jeune avait finalement quitté son travail et l’exploitation familiale, parce qu’entre ses frères et ses parents, ça n’allait pas, il n’arrivait pas à gérer ce travail collectif, et à la fois les évènements de vie, les changements de statuts, l’apparition d’une conjointe pour l’un et pas l’autre... Et donc une organisation de vie où il avait du mal à trouver des repères. Ce manque de compétences sociales, tout ce qui permet d’apprendre à travailler ensemble, est un point faible récurrent en agriculture, mais aussi dans de nombreuses entreprises.

On parle souvent d’un individualisme outrancier. Est-ce un phénomène qui atteint aussi les milieux agricoles ?
Un individualisme alors provoqué... Il y a surtout quelque chose de flagrant : là où, quarante ans plus tôt, une dizaine d’agriculteurs habitaient dans le même village, ils sont aujourd’hui trois, deux... Or, si vous ne vous entendez pas avec ces deux personnes, vous n’en avez pas d’autres avec qui vous entendre. C’est lié à un phénomène démographique qui, d’une part, isole et d’autre part, rend la situation difficile quand il s’agit de s’associer entre agriculteurs de plusieurs villages par exemple, parce qu’on ne sait pas faire avec l’autre. On a peur, la situation devient stressante et l’on va souvent préférer mener son affaire seul. On retrouve ce même stress chez les agriculteurs qui ont des salariés mais qui n’ont jamais eu de formation en management. Il faut plus de formation, et plus d’accompagnement dans les moments critiques. Ça s’apprend !

Les nouvelles exigences environnementales, plus généralement administratives, sont elles un facteur de stress supplémentaire ?
Oui, mais de stress uniquement, c’est-à-dire que l’on n’établit pas de lien entre ces nouvelles exigences et le risque suicidaire. Ce qui est reproché, c’est la paperasse, la démultiplication des compétences qui est demandée aux agriculteurs. Il faut devenir un spécialiste qualité, sécurité, environnement, phyto etc. Il y a de quoi devenir fou. Alors, certains s’en sortent parce qu’ils vont avoir des capacités à aller chercher de l’aide, à aller chercher de l’information sur internet par exemple. D’autres n’ont pas cette culture.

La réalité du suicide dans le monde agricole est mal connue faute de statistiques. Selon les observateurs, le fléau est officieusement évalué entre 400 et 800 victimes par an. La MSA en partenariat avec l’InVS mène actuellement un travail sur ce volet des chiffres. D’après vos travaux, le fléau touche-t-il en effet plus les agriculteurs que le reste de la société?
800 victimes me paraît impensable. Mais, avant tout, il ne faut pas généraliser. Il y a tellement de disparités aujourd’hui en agriculture. On ne peut pas comparer les éleveurs aux céréaliers. La personne qui a aujourd’hui 100 hectares de céréales n’a rien à voir avec celle qui a 100 hectares avec 50 vaches et de l’ensilage à faire, du maïs etc. Ca n’est pas comparable. On ne peut pas généraliser. Nous faisons l’hypothèse que le taux de suicide est très élevé chez les éleveurs. Ils sont en première ligne : surcharge de travail, horaires décalés, crises successives, prix du lait instable. En agriculture, on est sur des taux sans doute autour de 100 pour 100 000. Pour comparer, les cadres sont à 10 pour 100 000, les retraités à 50 pour 100 000 et d’une façon générale, on est à 25 pour 100 000 pour les hommes. Ce qu’il faut surtout retenir est que la population pour laquelle il faut être très attentif en raison des crises successives qu’elle subit depuis 15-20 ans, est celle des éleveurs.

Avec la MSA, vous organisez des conférences en France au cours desquelles vous présentez notamment vos travaux. Comment vos résultats sont-ils accueillis?
Ils sont reçus comme un constat un peu dur, même si aujourd’hui, les agriculteurs sont parfaitement conscients du problème. Personne ne le nie. Au contraire, les agriculteurs sont en attente. Lors des conférences nous proposons des pistes de travail pour les personnes et pour leur environnement proche, et aussi vers des territoires, des filières de production. Je pense qu’il y a beaucoup de choses à développer localement en prenant en compte l’histoire individuelle. Nous avons constaté une grande diversité entre les départements. Elle s’est accrue, on a vraiment des agricultures à plusieurs vitesses. Il est important de personnaliser notre conseil en fonction des cadres de vie, de la dynamique de vie de chacun.

Cela signifie donc que les agriculteurs, que l’on dit habituellement taiseux, osent désormais parler de leur mal être au travail ?
Il y a une réelle évolution. Evidemment, ceux qui viennent à nos conférences sont surtout des personnes sur leur deuxième partie d’activité professionnelle. Mais il y a aussi des jeunes. Et comme pour le reste de la population, ce sont proportionnellement surtout des femmes qui se déplacent alors que ce type de problème concerne en priorité une population masculine, un peu limitée – il faut le reconnaître – dans sa capacité à accepter les émotions et à accepter de ne pas être un surhomme. Ce qui fait que les hommes ne sont pas enclins à venir, même si il y en a. Comme pour beaucoup d’évolutions de notre société dans sa manière de traiter la violence, d’améliorer la qualité de vie..., je pense que l’évolution dans ce domaine viendra des femmes au sein des foyers, mais aussi des filières.

Très concrètement, à quel moment doit-on s’inquiéter ? A quels signes reconnaît-on une personne qui va mal ?
Quand les personnes se plaignent, sont dans la revendication, tout va bien. En revanche, ceux qui vont peu parler, avoir une attitude apathique, avec une absence de volonté de faire quelque chose ou d’aller vers les autres : ce sont des signes très significatifs pour agir. Il existe aussi des facteurs très objectifs : quand une personne est dans un secteur où il y a eu un problème sanitaire, que son troupeau a été abattu, une personne seule, qui a un problème avec son voisinage : ça doit nous alerter. Nous avons eu des entretiens très intéressants avec des jeunes de 30-35 ans qui, pour s’en sortir, se sont appuyés sur leur couple, nous ont-ils dit, ou leur activité sociale, sportive... Ils ont retrouvé des personnes à qui parler, tout simplement. Mais il faut savoir aussi qu’une partie des passages à l’acte ne trouvent malheureusement pas d’explications dans l’histoire de vie, chez les agriculteurs, comme dans le reste de la population. Des hypothèses neurologiques ou psychiatriques semblent là plus pertinentes.

Dans vos travaux, vous vous êtes également intéressés à ce que vous nommez « les survivants », un conjoint ou une conjointe dont le partenaire s’est suicidé. Vous faites part d’histoires « délirantes ». Vous pouvez nous expliquer ?
Délirant, oui. Alors même que ces personnes se culpabilisent énormément, elles doivent faire face à un environnement social très dur et à un environnement économique de l’ordre de la préhistoire. Parce que le suicide n’est pas considéré comme une maladie. Pourtant, c’est un processus, dans tous les cas, lié à la maladie. Ne pas considérer le suicide comme une conséquence de la maladie est une erreur fondamentale. Quelqu’un qui passe à l’acte ne le fera jamais par plaisir. Mais c’est bien connu, notre société a un problème avec la maladie mentale, la dépression, nous sommes encore mauvais là-dessus. Il y a du travail à faire.

Pour en savoir sur les conférences autour du stress en agriculture : www.msa085155.fr/lfr/le-stress-en-agriculture

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