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Exploitations Sauver l’élevage : un choix politique et interprofessionnel

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Le salon de l’élevage Space, à Rennes, du 14 au 17 septembre, se présentait comme un rendez vous particulier cette année : très attendu, le ministre de l’Agriculture Bruno Le Maire devait annoncer une série de dispositifs destinés à soutenir l’élevage. Au-delà du problème conjoncturel dû à la faiblesse des prix de vente et au renchérissement des aliments du bétail, la question de fond est aujourd’hui posée : la collectivité publique, l’Europe ou l’Etat français sont-ils prêts à investir ce qu’il faut pour sauver l’élevage français producteur de viande ? Les interprofessions sont-elles prêtes à prêter main forte à l’élevage ? Si l’on en juge par les prévisions émanant des experts économistes, les perspectives sont loin d’être encourageantes.

Y a-t-il des possibilités d’expansion pour l’élevage français producteur de viande ? « Le cheptel allaitant reculerait de 5% d’ici 2013 répond l’Institut de l’élevage dans une étude sur les perspectives 2015 pour la viande bovine et ovine en Europe. Côté production porcine, les prévisions ne sont pas tellement plus favorables. La crise actuelle est d’abord celle du revenu des éleveurs. De toutes parts, ceux-ci demandent aux autres membres de la filière de faire un effort sur les prix qui leur sont payés. Depuis la FNSEA, jusqu’aux coopératives en passant par les organisations spécialisées et des syndicats minoritaires, l’appel est unanime. De plus, les éleveurs se tournent vers leurs fournisseurs d’aliments du bétail pour contenir les charges de production. Au-delà de la question du revenu, cette période est aussi un moment de doute sur l’avenir économique de la filière elle-même. Une révolution se prépare-t-elle, conduisant à une réduction drastique du nombre d’éleveurs ? « Je ne crois pas aux ruptures mais plutôt à une évolution qui va aller vers des agrandissements d’exploitations et vers plus de technicité », répond Claude Allo, directeur général de l’Institut de l’élevage, praticien du secteur depuis de nombreuses années.

Equation simple
L’équation est relativement simple, même si elle comprend plusieurs paramètres. Les prix des viandes rouges continueront à être tirés vers le bas, explique l’Institut de l’élevage, compte tenu des difficultés économiques et du développement continu du hard discount « globalement moins favorable au bœuf » ; les difficultés budgétaires rendent incertains les cofinancements nécessaires pour utiliser les aides du 2e pilier de la Pac, celui qui soutient les systèmes herbagers ; les coûts de production (énergie, aliments) restent au moins aux niveaux de ceux de 2009, si ce n’est plus si on en juge par l’aliment du bétail ; le maintien de faibles revenus décourage l’installation et pousse à la décapitalisation ; en revanche, la réduction du cheptel laitier (suite à une production laitière en baisse et une augmentation continue des productivités par vache) peut laisser espérer un espace pour la viande issue du troupeau allaitant. De tout cela résulte une marge de progression très réduite.
Il ne faut pas désespérer pour autant : « On restera toujours présents et leader européen sur la production du troupeau allaitant », assure Claude Allo. Mais ceci à deux conditions : 1. que la future Pac maintienne un soutien à cette production ; 2. Que des accords internationaux (OMC ou accord avec l’Amérique latine) n’entraînent pas un afflux de viande brésilienne ou argentine.

Ne pas se passer de prime
L’avenir de l’élevage français est donc affaire de volonté. Volonté des autres membres de la filière de maintenir une structure d’élevages dense au niveau du pays ; volonté politique qui se manifestera ou non dès le Space pour la France et la réforme de la Pac pour ce qui est de l’Europe. La production extensive ne peut sans doute pas se passer de la prime au troupeau de vaches allaitantes, instituée en 1980. Cependant, la question n’est pas la même selon qu’il s’agit d’une activité de naisseur-engraisseur en élevage extensif ou d’une activité d’engraissement. Pour la première, « on a des atouts en matière de cheptel et de territoires », explique Claude Allo, même si les exploitations sont obligées de s’agrandir et surtout se moderniser. Pour l’engraissement, c’est une autre affaire. La hausse des matières premières agricoles ou la baisse des prix de la viande impliquent un remède évoqué aujourd’hui de toute part : la contractualisation : entre filières végétales et animales d’une part, entre éleveur et industriels de la viande d’autre part. Des propositions sont émises sur ces deux plans. Mais les projets précis, en dehors de ce que font déjà certaines coopératives, sont encore dans les limbes. En attendant, certains, comme la président de Coop de France Philippe Mangin, regrettent que l’industrie de l’alimentation du bétail ne se soit pas mieux couverte au printemps contre le risque de hausse des prix d’approvisionnement.

Porc : des solutions négociées
L’élevage porcin va dépendre des mêmes choix politiques et professionnels. Là encore, la crise des éleveurs est due à un coût de production supérieur au prix de vente. À court et moyen terme, la situation reste plutôt préoccupante. Sur le long terme, des solutions existent afin de préserver la filière. Mais ces solutions demandent des négociations avec les consommateurs, de la solidarité entre maillons de la filière…
Sur le long terme, l’évolution de la filière porc semble difficile à prévoir. Selon Michel Rieu de l’Institut français du porc (Ifip), c’est en traitant trois grands enjeux que la production peut trouver son salut. Le premier réside dans « la capacité de la filière à mettre en place une production acceptée par la société et compatible avec la compétitivité liée à une économie mondialisée ». La société réclame un élevage respectant le bien-être animal et l’environnement, associé à une traçabilité et à un niveau de qualité élevé du produit fini. Indéniablement, des facteurs de coûts supplémentaires. Déjà dans l’étude prospective à l’horizon 2015 de l’interprofession du porc (Inaporc), publié en juin dernier, la « mauvaise » image de l’élevage de porc auprès des consommateurs était prise en compte. Aussi, « véhiculer une image positive de la viande de porc en particulier sur le plan des demandes sociétales (nutrition, écologie, énergie, bien-être…) » avait été décidé comme l’une des actions à mettre en œuvre pour le bon développement de la filière.

Un gain de compétitivité obligatoire
Pour autant, précise Michel Rieu, « l’élevage français de porc est ancien ». Les éleveurs français se trouvent donc dans la nécessité de moderniser et d’agrandir leur élevage afin de faire des économies d’échelle et de continuer à rester compétitifs, comme ont su le faire les pays voisins. De plus, du fait de « l’éloignement des éleveurs du cœur de l’Europe », les coûts de transport sont importants lors des exportations, handicap supplémentaire à prendre en compte pour un gain de compétitivité. « Ces deux handicaps, nécessité de modernisation et éloignement de la zone de production, imposent à la France de réinvestir dans sa filière sinon, dans cinq ans, c’est une large perte de compétitivité qui l’attend », commente Michel Rieu. Ce regain de compétitivité avait déjà été relevé par Inaporc dans son étude prospective et avait été analysé comme indispensable pour le développement de la filière. Or cette compétitivité au regard de l’industrialisation des élevages présents dans d’autres pays peut-elle se trouver autrement qu’au détriment des attentes sociétales ? Et si l’élevage français ne répond qu’aux attentes sociétales, peut-il relever le défi de la compétitivité à l’internationale ?

Définir les attentes du consommateur
Le deuxième enjeu concerne la valeur qualitative à donner au produit. Que faire donc si d’un côté le consommateur veut un « bon » produit (goût, texture, composition…) mais si à l’échelle internationale, l’alimentation industrielle l’emporte ? Le consommateur aurait donc une demande particulière, avoir un « bon » produit, mais il privilégierait, dans ses achats, le produit d’origine industriel, à un coût plus bas.
Le dernier axe permettant une réflexion prospective est lié « à la répartition de la rémunération entre les différents maillons de la filière », reprend Michel Rieu. En résumé, quelle marge revient à l’éleveur, à l’abatteur, au transformateur et au distributeur. « Il est dangereux pour toute la filière de faire porter sur un unique maillon et la hausse des matières premières et un prix bas du produit », affirme-t-il en ajoutant : « Une évolution de la filière vers une répartition équitable du prix est indispensable ». Si tous les maillons productifs fonctionnent avec très peu de marge alors « c’est que le consommateur ne paye pas assez cher sa viande ou que les distributeurs en captent trop… », précise-t-il, en constatant : « Aucun membre de la filière n’est prêt à perdre de l’argent afin de rétribuer mieux les éleveurs ».

Une production relativement stable pour 2011
À court terme, « le scénario 2009 et 2008 concernant la baisse du prix du porc en hiver n'a aucune raison de ne pas se reproduire cette année. Cela signifie, dans quelques mois, une augmentation du coût de revient de +20 à +30c/kg et donc un coût de revient avoisinant les 1,50€/kg pour un prix de vente moyen de 1,25€/kg. C'est intenable pour les éleveurs », souligne Michel Rieu. Selon ses estimations, la production de l'année prochaine ne risque pas de chuter du jour au lendemain et restera liée au nombre de truies actuellement en place (850 000 têtes environ, selon Agreste) dans les élevages. Mais, suite à la crise, combien d'éleveurs vont survivre ? Tout va dépendre des décisions des banques pour le financement, du gouvernement pour la régulation et de la filière pour les prix. Au final, la question serait de savoir si la France souhaite garder son indépendance alimentaire au niveau des produits carnés. Une disparition de la filière porc aurait forcément des effets induits sur l'emploi, la vie des régions, les équilibres financiers au sein des exploitations ou sur les autres filières comme les céréales. « Actuellement, les céréaliers exportent majoritairement leur production, ce qui tire le marché vers le haut. Mais n'auront-ils pas quelques regrets dans six mois si les exportations se portent moins bien et que la demande de la part de l'élevage est en berne du fait de la crise actuelle de l'élevage français », interroge Michel Rieu.

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