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Innovation sociale Scop TI, 1136 jours de réflexion pour un nouveau modèle économique et d'organisation

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Grâce à un besoin en fonds de roulement assuré, un bon accueil de la grande distribution et des fournisseurs de matières premières, les ex-Fralib ont redémarré l'activité au sein de leur Scop, sur la base d'un modèle économique et d'une gestion originaux de leur organisation.

Avec la visite du président de la République, du secrétaire général de la CGT, de la secrétaire d'Etat au Commerce pour la première mise en rayon dans l'hypermarché Auchan voisin d'Aubagne, caméras de télé à l'appui, les ex-Fralib ont bénéficié cet été d'une médiatisation gratuite exceptionnelle pour la reprise de la production de leur usine. Mais au-delà de ce succès médiatique autour de trois ans de combats qui ont débouché sur une victoire ouvrière face la finance mondialisée, s'est articulé un véritable projet industriel tiré par une demande de la distribution. Le modèle économique prévoit un développement mesuré, mais exponentiel (voir tableau pages suivantes). Si tout marche comme prévu, Scop TI devrait réaliser un chiffre d'affaires de 2,5 millions d'euros cette année et de 4,9 millions en 2016.

BFR ASSURÉ

Financièrement, le projet des ex-Fralib s'appuie sur des fonds obtenus lors la négociation finale, qui assurent une mise de départ de 19,8 millions d'euros. Unilever, l'ancien propriétaire, a dû débourser 10 millions d'euros à la suite d'actions judiciaires pour solder les arriérés de salaires, les indemnités de licenciement et les cotisations sociales. À cela s'ajoute l'outil de travail – l'usine de Gémenos –, estimé à 7 millions, cédé pour l'euro symbolique qui assurait dans les années 2000, au meilleur de sa forme, une production annuelle de 6 000 tonnes de thés et infusions avec 260 salariés. Mais surtout, 2,8 millions d'euros vont assurer le BFR du redémarrage de l'entreprise. Cette somme, toujours apportée par l'ancien propriétaire, compense l'absence d'une équipe et d'une stratégie commerciales, mais surtout de visibilité sur le marché suite à l'échec des négociations sur l'utilisation de la marque Eléphant. Unilever a conservé la fabrication de 500 à 600 tonnes par an sous cette marque dans ses usines. Le BFR de Scop TI est également financé pour 40 000 € apportés par une opération de crowdfunding qui a mobilisé 2 897 contributeurs (216 % de l'objectif annoncé). Enfin s'ajoutent aussi 177 000 euros en capital apportés par 50 salariés et 8 anciens collaborateurs.

UNE ATTENTE DE LA GMS

Une des forces de la nouvelle entité Scop TI repose surtout sur une demande de la grande distribution de diversifier ses approvisionnements en infusions. « Nous avons été approchés par une grande enseigne dès 2014 », souligne Gérard Cazorla, membre du comité de pilotage. « Aujourd'hui, près de 80 % de ce marché sont assurés par un seul opérateur en France, Pagès, propriété de l'allemand OTG, ajoute Olivier Leberquier, autre membre du comité de pilotage. Notre autre atout est que notre ancien actionnaire avait décidé, ces dernières années, de concentrer tous ses achats sur ce seul fournisseur mettant à mal toute la filière française amont. Notre projet s'affirme comme un débouché pour tous ces collecteurs et grossistes de plantes aromatiques et médicinales nationaux ». Thomas Blanchard, directeur commercial externe, non coopérateur, consultant en stratégie d'entreprise, venu en renfort l'hiver dernier, ajoute : « Nous sommes déjà référencés chez Auchan, Carrefour, Intermarché et en pourparlers avancés avec Leclerc et Système U ».

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La médiatisation, l'attente de la grande distribution et de la filière amont ont remis complètement en cause le modèle de développement de l'entreprise qui souhaitait repartir doucement avec une production de 50 tonnes sur un marché régional. « Thomas Blanchard nous a démontré qu'il fallait prendre immédiatement une ampleur nationale pour afficher rapidement la lisibilité de nos produits », explique Olivier Leberquier. L'assemblée générale n'a pas voulu, pour autant, trahir l'ambition de développer une gamme de qualité issue de circuits courts et de relancer la filière aromatique française.

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SEGMENTATION

La coopérative de production a donc décidé de lancer deux marques. Scoop TI, du nom de l'entreprise, comme Société coopérative provençale des thés et infusions, et 1336, comme le nombre de jour de « lutte » entre le 28 septembre 2010, date de la fermeture du site par Unilever, et le 26 mai 2014, date de la remise des clés de l'usine. La première marque se destine aux plantes médicinales et aromatiques tout en bio à destination du réseau traditionnel, avec uniquement des approvisionnements en circuits courts. « Scop TI ne dispose que d'une seule référence aujourd'hui, le tilleul des Baronnies millésimé 2015 », assure Thomas Blanchard.

L'autre marque, 1336, répond à la demande de la grande distribution. Une bonne partie de cette production se destine aux MDD qui ont encore relativement peu de parts de marchés dans les thés et infusions. La coopérative compte sur ses fournisseurs et leur expertise des achats, pour trouver les quantités nécessaires, même hors de France. Scop TI s'appuie sur Herbissima à Vaison-la-Romaine, Adatris en Anjou, Elixens et l'Herbier Diois dans la Drôme provençale.

RELANCER LA FILIÈRE ET TROUVER DU THÉ

Les coopérateurs poursuivent l'ambition de relancer la filière française des herbes aromatiques. « La cueillette nationale représentait 500 tonnes il y a 30 ans pour tomber aujourd'hui entre 10 tonnes à 15 tonnes », déplore Olivier Leberquier. « Plusieurs saisons seront nécessaires pour reconstruire une filière agricole », souligne Thomas Blanchard. Dans le même esprit, tous les emballages proviennent d'entreprises hexagonales.

Quant au thé, Olivier Leberquier est à la recherche de producteurs pour lancer des partenariats en commerce équitable. Le service des relations internationales de la CGT a permis des contacts avancés avec des producteurs bio non encore certifiés de minorités ethniques du Nord Vietnam dans la province du Yên Bái. La coopérative poursuit ses pourparlers avec des petits producteurs à Madagascar et du Kenya. En attendant, Herbissima assurera les principaux volumes en thé. Scop TI espère rapidement remettre en fonction la découpe des feuilles transférée par Unilever sur ses sites de Katowice et de Hambourg. Et surtout, réinstaller une unité d'aromatisation des plantes, une activité transférée sur le site de Bruxelles, il y a une dizaine années. La fermeture de ces deux ateliers sur Gémenos avait entraîné une baisse de production à 3 000 tonnes et des effectifs à 182 personnes de 2005 à 2010. Même avec des commandes tirées par la MDD, les Scop TI ne comptent aujourd'hui modestement qu'en centaines de tonnes.