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Jacques Sapir « Si on sortait de l'euro... »

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Economiste à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), Jacques Sapir pense qu'une sortie de l'euro pourrait permettre aux producteurs français de retrouver de la compétitivité. Faisant le constat de l'échec de l'harmonisation sociale, il propose un rééquilibrage par les parités monétaires.

Pourquoi pensez-vous qu'une sortie de l'euro serait la planche de salut de la filière porcine française ?

L'écart actuel entre les prix du porc français et allemand correspond à l'écart de dévaluation entre le franc et le deutschemark si ces monnaies existaient encore. Si on sortait de l'euro, que l'on dévaluait le franc de 10% et réévaluait le deutschemark de 10%, le porc allemand se retrouverait aujourd'hui 1,48 franc le kilo en France. La production française serait alors compétitive. Bien sûr, une autre solution serait d'interdire le travail détaché en Allemagne, c'est ce qu'il aurait fallu faire depuis longtemps, mais cela n'a jamais été fait.

Une chose est sûre, la situation actuelle, une monnaie unique avec des règles sociales et environnementales différentes, n'est pas tenable. Je propose donc de mettre en place un système dans lequel chaque pays retrouvera sa monnaie nationale, et dans lequel ils se mettraient d'accord au niveau européen sur les fluctuations des parités monétaires.

Pourquoi espérez-vous trouver un accord équilibré sur les parités monétaires, alors que l'Europe n'est pas parvenue à réduire les disparités sociales et fiscales ?

Un accord sur des fluctuations monétaires est plus simple. Il suffit de regarder comment la productivité du travail évolue dans chaque pays. Si la productivité augmente plus vite dans un pays, sa monnaie va s'apprécier, cela se calcule.

En Europe, il ne peut pas y avoir de gain structurel, dans le long terme, en matière de commerce extérieur. Il faut un équilibre des balances commerciales. Dans le cas contraire, il faut des prélèvements dans les budgets des pays excédentaires. En UE, il faudrait par exemple que le budget UE passe de 1,5% à 15% du PIB, et que l'on transfère environ 240 Mrd € du budget de l'Allemagne par an. Pensez-vous que cela est envisageable politiquement ?

Non, mais votre scénario ne se termine-t-il pas par une guerre des monnaies entre les pays européens ?

Il y a au niveau européen un intérêt commun à éviter cette guerre des monnaies. Aujourd'hui l'Allemagne dégage un excédent commercial trop important ; il va falloir leur expliquer que ce doit être plus équilibré. Aucun pays européen ne peut continuer durablement avec un tel déficit auprès de l'Allemagne, car à long terme, ils ne pourront tout simplement plus se payer de produits allemands. Si les Allemands ne veulent pas le comprendre, alors déprécions nos monnaies, et laissons le deutschemark s'apprécier face au dollar par exemple ; cela s'appelle de la dissuasion.

Si on passe à un franc dévalué, les importations de soja ou de maïs américain deviendront plus chères. C'est une donnée stratégique en filière porcine où les coûts de l'aliment représentent 50 à 60% du coût de production.

Admettons que l'on déprécie le franc de 10%. Les importations de soja ou de maïs depuis le Brésil vont faire augmenter le coût de production, mais à un niveau plus faible que 10%, disons – peu importe – 5%. D'un autre côté, les exportations françaises de porcs seront, elles, dévaluées de 10% face aux produits brésiliens. Les Français y gagnent.

L'important pour les prix agricoles, c'est la stabilité des cours. Les fluctuations y sont plus destructrices qu'ailleurs, à cause des délais de production qui sont, pour des raisons biologiques, incompressibles. Contrairement à l'industrie, aucun agriculteur ne peut s'adapter à une variation de cours de 150%. Le cycle de production d'une voiture est passé de trois mois à trois semaines en dix ans. En agriculture, ils n'évoluent pas. Il faut donc une programmation des prix sur plusieurs années. Les contreparties des efforts des Etats à réguler ces marchés devraient être l'amélioration des conditions de production.