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Eau Sivens, la face émergée des conflits d'usage

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En France, l'irrigation n'occupe que 5,8% de la surface agricole utile totale. C'est peu, mais suffisant pour enflammer les conflits d'usage de l'eau. Car l'irrigation est très localisée. À ce point que, sur un territoire donné, elle peut concerner la quasi-majorité des terres agricoles et être la garante de la survie des activités agricoles. C'est en partie ce qui explique la crispation autour de la retenue de Sivens. Les travaux y ont finalement été suspendus par le conseil général du Tarn, le 31 octobre. Quatre jours plus tard, Ségolène Royal, ministre de l'Ecologie, qui venait de recevoir l'ensemble des parties prenantes du projet pour trouver « une réponse collective », a annoncé que le projet était maintenu, mais pas en l'état.

LE 4 novembre, Ségolène Royal, ministre de l'Ecologie, réunissait les parties prenantes du projet de barrage de Sivens. Une solution de compromis était trouvée : « Le projet est maintenu, mais pas en l'état », annonçait-elle en sortant. Une solution collective est en cours d'élaboration, mais elle est fragile. Sera-t-elle acceptée ? Pas sûr.

Car les conflits d'usage de l'eau sont ancestraux. Et ce n'est pas d'hier que l'eau empoisonne les relations entre agriculteurs et écologistes. Outil de travail pour les uns, facteur de conservation naturelle pour les autres « Le barrage de Sivens est symbolique. Le problème de fond, c'est la politique de l'eau », rappelle Bernard Rousseau, responsable des politiques eau de France Nature environnement (FNE). Et plus particulièrement l'utilisation de l'eau en agriculture. Dans une lettre de mission au député gersois Philippe Martin, l'ancien Premier ministre Jean-Marc Ayrault écrivait le 23 novembre 2012 : « Presqu'un tiers du territoire national est considéré comme étant en déficit quantitatif, avec des problèmes de sécheresse et de conflits d'usage récurrent ». Et de souligner le retard pris pour la mise en œuvre de la loi du 30 décembre 2006 sur l'eau et les milieux aquatiques. « Cela renforce la nécessité de réfléchir au développement de nouvelles perspectives d'utilisation de l'eau en agriculture », concluait-il.

« Sans eau, je mets la clé sous la porte »

La France n'est pourtant pas un pays où la majorité de l'agriculture est irriguée. L'irrigation représente 5,1 % de la surface agricole utile (SAU) totale. C'est peu. Mais cette irrigation est hyper-concentrée. En 2010, l'Irstea (2) a montré que dans le Sud-Ouest plus de 50% de la SAU sont irrigués quand moins de 10% le sont dans le nord du pays. Autrement dit : là où il y a irrigation, la quasi-majorité des terres agricoles sont irriguées.

Et surtout, le travail des paysans dans ces territoires est extrêmement dépendant de l'accès à l'eau. « Sans eau, je mets la clé sous la porte », assure Pierre Vincens, vice-président de la FDSEA du Tarn (81). L'agriculteur ironise : « Sinon, je rachète les fermes de mes voisins pour m'agrandir et amortir les équipements ». Il n'en est pas encore là, mais il explique que l'eau est non seulement nécessaire à ses activités professionnelles, mais que son manque fait monter les prix. « Le coût de la redevance que je paye à l'Agence de l'eau augmente depuis plusieurs années. C'est clair », confie-t-il.

L'irrigation recule

Concentration des surfaces irriguées, besoin vital des agriculteurs, opposition des écologistes, la tension est montée au maximum sur ces sujets. Pourtant l'irrigation, mal aimée des politiques, s'est peu à peu réduite. « Le recensement agricole de 2010 met en évidence, pour la première fois, une stagnation de la surface irriguée, qui, auparavant, ne cessait de croître », écrivait Philippe Martin en 2013 (3). Non seulement les surfaces irriguées diminuent mais surtout, les surfaces qui sont équipées pour irriguer sont en net recul. Les paysans se « déséquipent ». « Les orientations politiques de la Politique agricole commune, la mise en œuvre progressive de la directive cadre européenne sur l'eau et un contexte économique plus favorable aux cultures non irriguées sont les principaux facteurs explicatifs de ce recul de l'irrigation », souligne le député gersois. Le recul structurel de l'irrigation a bel et bien suivi les orientations politiques en sa défaveur. Autre point central : selon le rapport de Philippe Martin, en 2010, 25% des fermes équipées pour l'irrigation sont raccordées à un réseau collectif. Les 75% restantes ont accès à une ressource individuelle. Et la tendance se confirme. Ainsi les surfaces irriguées par des solutions collectives ont diminué de 270 000 hectares entre 2000 et 2010. Les solutions individuelles, elles, ont gagné 147 000 hectares.

Repères

En 2010, l'irrigation en France représente une très faible part de la surface totale cultivée

Surface agricole utile totale (ha) : 26 963 251

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dont surface irriguée 15 747 89

Part de la surface irriguée (en %) 5,8 - Source : Irstea, 2010

Les alternatives existent

Pour mieux gérer la quantité d'eau disponible, il y a plusieurs écoles. Pour Xavier Beulin, président de la FNSEA, il faut que reprenne le chantier amorcé en 2011 sous la présidence de Nicolas Sarkozy.Un chantier destiné à soutenir les projets de retenues d'eau. « Nous sommes conscients du fait qu'il faut remplacer le prélèvement dans les nappes phréatiques par des moyens de stockage en surface. C'est une réponse aux problématiques environnementales, car cette ressource phréatique est fragile, elle n'est pas intarissable », soutient-il.

Pour certains paysans, la gestion quantitative de l'eau dépasse la simple question du stockage de l'eau. Benoît Biteau, vice-président de la Région Poitou-Charente et paysan en agriculture biologique, soutient que le manque d'eau pour cultiver est un faux problème. En 2009, il reprend la ferme de son père qu'il menait en monoculture de maïs irrigué. « Il avait une référence de 300 000 mètres cubes d'eau par an. Deux ans après mon installation, je n'irriguais plus », se rappelle-t-il. Il a choisi de convertir la ferme en bio. « Je cultive toujours du maïs. Mais des variétés qui n'ont pas besoin d'eau », poursuit-il. Malgré tout, son cas est encore loin de représenter la majorité des situations et des paysans. Lui-même admet que, sans un soutien financier des banques, son projet aurait été compromis. « Les références sont trop peu nombreuses.

Les banques sont difficiles à convaincre », regrette-t-il soulignant aussi que l'irrigation s'est avant tout développé au rythme des politiques publiques et des subventions. De fait, les solutions retenues face au problème de l'eau dépendent des circonstances politiques, des consensus qui existent ou non ici ou là. S'il y eut une telle crispation autour de cette petite retenue d'eau de Sivens, c'est aussi parce que la politique de l'eau en France a trop souvent varié.

(1) Institut national de la recherche agronomique

(2) Institut national de recherche en sciences et technologies pour l'environnement et l'agriculture. L'Irstea a publié en 2010 l'étude « L'irrigation en France – état des lieux 2010 et évolution »

(3) « La gestion quantitative de l'eau en agriculture, une nouvelle vision, pour un meilleur partage », juin 2013