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Sjoukje Heimovaara: « Je suis fière que nos étudiants soient si déterminés »

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Conflits d’intérêts avec le secteur privé, crise de l’azote, engagement environnemental des étudiants : la présidente de l’université de Wageningen, leader européen et mondial en matière de recherche et d’éducation agricoles, a accepté de faire le tour avec Agra Presse des enjeux de son établissement.

Comment expliquer que votre université se classe régulièrement à la première place mondiale en termes de recherche et d’éducation agricoles ?

Il y a de multiples raisons, mais la base de notre force tient à un écosystème solide, avec un secteur agricole puissant, et l’importance que le gouvernement donne à l’innovation et à la recherche. Historiquement d’abord, l’État a reconnu l’alimentation comme un secteur stratégique. Notre institut conserve aussi des liens forts avec le secteur agricole, avec lequel nous nous attachons à partager toute notre connaissance. Nos chercheurs écoutent les préoccupations des agriculteurs et des industriels pour répondre à leurs enjeux. Nous sommes d’ailleurs situés dans une ville de taille limitée, avec une grande diversité de sols à proximité, qui nous permet de refléter la diversité de l’agriculture néerlandaise. L’autre raison, sans doute, est que nous couvrons toute la recherche, d’études très fondamentales au déploiement de nos innovations en champs.

Quelle est la part des financements privés dans le budget de l’établissement ?

Nous avons un budget total d’environ 800 M€ dont 100-150 M€ proviennent de l’industrie. Aux Pays-Bas, il est habituel d’accorder l’argent public sur la base de partenariats avec les ONG, ou les entreprises. La pression existe parfois, c’est évident, de la part de certains commanditaires, qui aimeraient atténuer la conclusion d’une étude ou l’orienter dans une autre direction. Nous avons un cadre et des règles pour répondre au problème, mais plus généralement nous essayons d’infuser et de renforcer la culture de l’indépendance et de la transparence dans tous nos programmes destinés aux managers. Ma porte est donc toujours ouverte sur le sujet : si un chercheur sent une pression, et que ses directeurs ne l’entendent pas, il est important d’en parler.

Vous évoquiez votre lien avec le monde agricole : comme l’Inrae en France, Wageninen est-il malgré tout critiqué pour son manque de résultats pratiques pour les agriculteurs ?

Nous entendons bien sur ces remarques chez certains acteurs : vous êtes notre institut, pourquoi n’écrivez-vous pas ce qui est dans notre intérêt ? On en revient à l’indépendance : nous voulons aider les agriculteurs et industriels à innover, mais cette innovation exige justement de chahuter les croyances. Nous essayons en tout cas de conserver notre lien avec le terrain grâce à notre ferme expérimentale, mais aussi en travaillant avec les agriculteurs eux-mêmes. Nous avons par exemple récemment développé un partenariat avec un groupe de producteurs autour des protéines végétales, à leur initiative. Nous avons aussi un réseau de fermes d’application où les éleveurs volontaires reçoivent des prescriptions sur les rations, et dont nous mesurons les effets sur la santé des bovins. Je pourrais mentionner comme cela des centaines de manières dont nous entrons dans les cours de fermes pour travailler collectivement.

Comment votre institut peut-il aider à résoudre la crise actuelle des nitrates que traversent les Pays-Bas, alors que le gouvernement envisage de racheter des fermes pour faire baisser les effectifs de bovins ?

Nous avons différents rôles, mais tous sont fondés sur le partage de notre connaissance scientifique. Le gouvernement et tous les acteurs nous ont d’abord demandé d’évaluer les différentes propositions sur la table pour répondre à la crise. Nous travaillons également avec toutes les provinces et les associations d’agriculteurs pour appliquer les politiques.

Ce que nous disons à tous, et notamment aux ministères, c’est qu’une vision de long terme est nécessaire pour aller de l’avant : ce moment est crucial pour définir un nouveau futur pour notre secteur agroalimentaire. Nous avons établi plusieurs scénarios pour les productions, l’utilisation des terres, l’évolution de la consommation, les politiques, en identifiant sept principaux enjeux de décision. Une chose est certaine dans tous les cas : nous devrons réduire notre cheptel. La question est alors d’encourager les nouveaux comportements alimentaires, afin d’éviter d’exporter nos problèmes vers d’autres pays.

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Pesticides, engrais, reproduction : la recherche a également été centrale dans le développement d’une agriculture plus intensive et de ses dégâts environnementaux. Comment éviter de reproduire ces écueils avec la robotique, ou les nouvelles techniques génétiques ?

Nous essaierons, mais nous ne pouvons pas promettre d’éviter ces écueils. Nous pouvons simplement construire la connaissance en marche avant. Il ne faut pas oublier que les techniques de l’agriculture intensive ont apporté beaucoup de bénéfices et, d’une certaine façon, certaines peuvent encore être au service de meilleurs systèmes agricoles. Mais nous devons aussi reconnaître que des choses que nous avons développées ont très bien marché à court terme, avec des effets néfastes sur le temps long.

Je pense que nous devons prendre mieux en compte la question des limites planétaires, qui est un concept sérieux, dans nos recherches. La question est de garantir la sécurité alimentaire dans ces limites, et de restaurer le mal que nous avons pu faire en tant que société. Il s’agira aussi pour nous, chercheurs, de mieux faire porter notre voix : des alertes ont été lancées par certains chercheurs de l’institut dès les années quatre-vingt sur les engrais, l’eau, les pesticides, la biodiversité. Tout en restant dans notre position de scientifique, nous devons mieux partager cette connaissance, de notre propre initiative.

Par rapport à ces enjeux environnementaux, sentez-vous comme à AgroParisTech un engagement plus fort de vos étudiants ?

Les dégâts dont je parlais, et ce besoin de réparation, sont très clairs pour les étudiants néerlandais, et en particulier pour ceux de Wageningen. Je suis fière de ces jeunes si déterminés. Bien sûr, ils peuvent être gênants pour notre organisation quand ils manifestent, mais nous avons besoin de leur engagement pour répondre à l’urgence. Nous prenons en compte ces demandes dans notre vision stratégique.

Toute notre recherche doit être au service des dix-sept objectifs de développement durable définis par les Nations Unies. Nous ne lançons pas de programme, et ne nouons pas de partenariat si ces projets doivent aller à l’encontre de ces objectifs ou permettre du greenwashing. Bien sûr, les choses ne sont jamais blanches ou noires, mais nous essayons de devenir chaque année plus stricts avec ces exigences. Les défis qui nous attendent sont si complexes qu’ils exigeront des réponses complexes, et tous les modèles agricoles pourraient avoir des réponses à apporter.

Quel bilan tirez-vous du récent partenariat signé avec l’Inrae ?

Ce pacte marque notre volonté de resserrer les liens déjà existants sur la robotique et la sélection, mais il montre aussi notre volonté de travailler ensemble sur de nouveaux sujets, comme la santé des sols. De manière générale, beaucoup d’instituts français et néerlandais doivent répondre au même problème : l’atténuation et l’adaptation au changement climatique. Et il y a encore beaucoup à gagner dans ce type de partenariat.

« Réduire notre cheptel, sans exporter nos problèmes vers d’autres pays »

« Des alertes lancées dès les années quatre-vingt sur les engrais, les pesticides… »

« Des demandes des étudiants prises en compte dans notre vision stratégique »