À l'occasion de l'assemblée générale de Sodiaal, qui s'est tenue le 18 juin à Paris, Agra Alimentation a rencontré Damien Lacombe et Frédéric Rostand, respectivement président et directeur général de la première coopérative laitière française. Ils détaillent les résultats et la stratégie de Sodiaal, confrontée comme ses concurrents à la fin des quotas laitiers l'an prochain.
Lors de l'assemblée générale 2013, vous annonciez un plan stratégique Sodiaal 2020 pour 2014. Quelles en sont les grandes lignes ?
Damien Lacombe : Nous avons défini les règles de gestion de volumes et de prix suite à deux ans de travail et d'échanges avec les régions. Il a fallu modifier une règle statutaire pour donner au conseil d'administration les clés pour gérer les volumes et les prix pour les adhérents de la coopérative, afin de gérer au mieux l'équation laitière.
Certains producteurs sont satisfaits de leur équilibre d'exploitation, d'autres ont des ambitions de développement. Nous avons pour chacun une réponse adaptée. Par ailleurs, à l'avenir, nous risquons de manquer de producteurs et voulons favoriser l'installation des jeunes producteurs. Nous avons ainsi créé la Sodiaal box pour aider les jeunes, avec le financement d'appuis techniques. Nous ne défendons pas un modèle d'exploitation précis mais une vision de l'agriculture familiale avec des formes d'organisations nouvelles.
En termes de stratégie, nous considérons qu'être une coopérative nous donne un avantage concurrentiel dans la gestion de notre équation laitière. Nous voulons être plus performants sur nos métiers et y atteindre la taille critique. Nous comptons sur l'international pour aller chercher des volumes. Enfin, nous voulons être force de propositions pour des partenariats et des rapprochements dans la filière laitière coopérative.
Frédéric Rostand : Nous sommes dans la continuité de la transformation de la coopérative initiée avec le rachat d'Entremont en 2011. C'est une acquisition réussie sur le plan opérationnel avec un redressement remarquable. Cette opération et les suivantes, les fusions avec Blâmont et 3A, accentuent notre positionnement d'acteur laitier multiproduits. Sodiaal était très dépendant du lait de consommation auparavant et désormais le mix produits lait-fromage-poudres et ingrédients est beaucoup plus équilibré. Nous renforçons notre position de leader français du lait de consommation avec l'accueil de Terra Lacta au sein d'Orlait.
Quelle est la dépendance de Sodiaal au lait de consommation et aux commodités (beurre et poudres sans valeur ajoutée) ? Quelle est la part de l'activité est réalisée à l'international ?
FR : Dans le lait de consommation, les valorisations sont différentes selon que l'on parle de Candia ou de lait MDD/ premier prix. C'est la même chose dans la poudre, selon que l'on soit sur du sérum déminéralisé ou sur des marchés de dégagement. Nous avons vocation à rechercher plus de valeur. Eurosérum occupe une position avantageuse de numéro un mondial avec un quart du marché du lactosérum démi-néralisé.
Au total, Sodiaal réalise 30 % (26 % selon le rapport d'activité, ndlr) de ses ventes à l'international. Nous sommes encore peu présents sur le grand export et nous voulons nous y renforcer.
Toutes les business units de Sodiaal sont-elles bénéficiaires ou à l'équilibre ?
FR : En 2013, toutes nos business units ont été à l'équilibre ou bénéficiaires, à l'exception de Candia, qui est en cours de réorganisation : deux sites ont déjà fermé et le troisième fermera le 30 juin. Il fallait rendre l'entreprise à nouveau compétitive. Beuralia et Nutribio se sont pour leur part fortement redressées. Nous avons également développé notre activité fromagère. C'est notre priorité stratégique. Cela permet de trouver des débouchés pour notre lait et de bien le valoriser, sous forme de fromage et de lactosérum, via Eurosérum et Bonilait Protéines. Nous nous attachons à amplifier le redressement des Fromageries Occitanes, via un plan de relance et de compétitivité sans casse sociale.
Dans l'ultrafrais, Yoplait continue d'être un élément patrimonial important. Nous entretenons d'excellentes relations avec General Mills, et partageons nos ambitions internationales pour Yoplait, sur des marchés dynamiques.
Enfin, Boncolac (pâtisserie et traiteur surgelés) est une activité de diversification en croissance rentable, qui a les moyens de se développer.
Entre 2012 et 2013, l'excédent brut d'exploitation de Sodiaal est passé de 78 à 106 millions d'euros, pour 4,6 milliards d'euros de chiffre d'affaires en 2013, malgré les pertes opérationnelles de Candia. L'équilibre d'exploitation de Candia est prévu pour 2015.
Quels objectifs de rentabilité vous fixez-vous ?
FR : Nous sommes clairement focalisés sur la hausse de la rentabilité économique de l'ensemble des activités. C'est l'un des objectifs du mandat du conseil d'administration. En 2014, nous visons une nouvelle amélioration de 27 millions d'euros de l'excédent brut d'exploitation mais ne nous ne communiquons pas sur un objectif au-delà.
DL : Nous nous engageons à améliorer les résultats année après année pour avoir la capacité d'investir et de gérer la volatilité des prix du lait.
Sodiaal a fusionné début 2014 avec 3A. Que pouvez-vous nous dire des résultats de 3A ?
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FR : Le résultat d'exploitation de 3A s'est établi à 18 millions d'euros conformément à ses objectifs.
Comment pensez-vous organiser la production à partir de 2015 ? Avez-vous les capacités industrielles suffisantes pour traiter davantage de volumes et les débouchés commerciaux pour les distribuer ?
DL : Nous devons garantir à nos adhérents que nous valoriserons leur lait dans la durée.
Sodiaal devrait collecter 10 % de lait supplémentaire d'ici à 2020 et nous nous engageons à absorber ce lait supplémentaire. C'est bien l'enjeu de notre stratégie que de trouver des nouvelles sources de débouchés pour valoriser notre lait.
FR : Le projet Synutra à Carhaix en Bretagne (construction de deux tours de séchage) absorbera une bonne partie de ces volumes supplémentaires.
N'y a t-il pas un risque à trop miser sur le marché asiatique, qui pourrait se révéler volatil ? Ne faudrait-il pas trouver un partenaire en Chine pour être plus efficace sur ce marché, comme le font Arla avec Mengniu et FrieslandCampina avec Huishan Dairy Holdings ?
FR : Nous avons le contrat avec Synutra, qui est très remarquable. Il nous engage sur le long terme, pour une dizaine d'années. Les partenariats peuvent prendre la forme de relations commerciales au long cours ou de sociétés communes.
DL : Synutra investit et nous leur fournissons le lait et le sérum déminéralisé pour le lait infantile. Tous les débouchés à l'international comportent des risques liés à la volatilité mais Sodiaal vise la taille critique pour en limiter les effets. Il y aura de volatilité pour les producteurs, avec les filets de sécurité qui ont disparu, mais nous avons un rôle d'amortisseur à jouer.
Le prix du lait reste la préoccupation première de vos adhérents. Il y a parfois des incompréhensions sur les prix pratiqués, comment est calculé le prix d'achat ?
DL : Les incompréhensions, je les entends à Paris mais peu sur le terrain. Les adhérents sont plutôt satisfaits de la façon dont nous avons préparé la sortie des quotas. Je pense que la confiance est revenue. Après, le prix du lait, ce sera le prix du marché pour nos adhérents, on ne peut pas fonctionner autrement car nous devons répercuter ce prix sur la vente de nos produits. Sur l'année 2013, les producteurs Sodiaal n'ont pas eu à rougir du prix payé, bien au contraire, on était supérieur à nos grands concurrents. Demain, la rémunération des producteurs sera faite également au-delà du simple prix du lait : il y aura dans la rémunération la notion de pérennité, d'investissement de la coopérative qui profitera à tous. Nous allons également travailler sur une meilleure clé de répartition des résultats pour l'a-venir.
Sur le marché français, quel regard portez-vous sur la guerre des prix ?
FR : Un de nos soucis est de voir la hausse de la matière première répercutée sur les prix de vente au consommateur, à défaut une spirale d'appauvrissement de la filière menacera directement les emplois. Le mouvement déflationniste de l'an passé semble endigué sur les produits laitiers à l'exception de l'ultrafrais.
Je ne crois pas que les pouvoirs publics puissent régler ce problème ; notre principal atout est le marché international, qui permettra d'arbitrer en tant que de besoin.
DL : Nous n'allons pas changer l'organisation de la distribution. Notre meilleur argument, c'est le développement du marché international. Les marchés porteurs à l'export peuvent permettre un rééquilibrage. Il faut être une coopérative efficace pour résister sur le marché intérieur et nous allons aussi nous organiser pour aller chercher la croissance des marchés à l'international.
Quels sont les enjeux pour la coopération laitière au-delà de la sortie des quotas ?
DL : La prochaine étape, c'est la Pac 2020. Nous regardons bien sûr les Etats-Unis et leur système de garantie de marge. Nombreux sont ceux qui sous-estiment le pouvoir des Américains pour être compétitifs à l'export quel que soit le marché mondial. Tout cela doit nous inspirer pour être réactif et force de proposition. La Pac qui se met en place est un peu trop le reflet du passé, plus qu'une préparation de l'avenir. Nous observons aussi actuellement la création de beaucoup d'unités de poudre et il faudra se coordonner pour éviter les déséquilibres. La concentration se poursuivra, même si elle peut prendre diverses formes.