Alors que la crise couve dans la filière laitière (Agra Alimentation du 18 juin 2015) et plus loin dans ce numéro, Sodiaal a présenté des résultats très médiocres en assemblée générale la semaine passée. Le groupe tarde à concrétiser les promesses de progression de la rentabilité, et certains coopérateurs commencent à s'impatienter. Au-delà des résultats économiques se pose la question de la gestion de la vie coopérative dans une structure qui rassemble plus de 13 000 producteurs.
Cette année, l'assemblée générale de Sodiaal, qui s'est tenue à Paris le 18 juin, s'est avérée particulièrement calme. Des questions ont été posées bien sûr, mais empreintes d'une forme de fatalisme, notamment concernant l'élevage. Un éleveur particulièrement ému a demandé à la direction à quoi cela servait d'être un leader si cela n'offrait aucune prise sur les décisions politiques. Choisi pour une visite en tant qu'exploitant d'une « ferme modèle », il ne s'en sort plus et a livré un témoignage poignant. Les interventions les plus assurées sont finalement venues des coopérateurs qui ont questionné l'inertie du groupe, sa vitesse de réaction, ou encore pointé du doigt des résultats qui restent médiocres d'année en année, et se sont même détériorés en 2014 (lire l'article suivant).
« IL Y A UN PROBLÈME D'EFFICACITÉ ÉCONOMIQUE DANS NOTRE COOPÉRATIVE »
Parmi les coopérateurs, certains doutent de la capacité de leur coopérative à servir au mieux leurs intérêts. « Si l'on enlève les business units gérées par Yoplait et CF&R, Sodiaal est en perte. Il y a un problème d'efficacité économique dans notre coopérative », a lancé un délégué lors de l'assemblée générale. L'absence de prévisions d'atterrissage de prix du lait pour l'année (et même de données pour l'été), ainsi que la décision de ne pas attribuer d'allocations provisoires complémentaires ne sont pas pour rassurer les producteurs. Ils ont profité d'un prix du lait historiquement haut en 2014, à 364 euros (soit 21 euros de plus qu'en 2013) mais la donne a changé. D'où une certaine impatience par rapport à la coopérative et ses résultats.
Face à ces inquiétudes, Sodiaal a détaillé les améliorations constatées en 2015 et ses projets porteurs (voir article suivant). Et Damien Lacombe, président de Sodiaal, a insisté sur les atouts du modèle coopératif. Il faut absolument « faire partager le projet du groupe aux coopérateurs », nous a-t-il indiqué.
DES ASSEMBLÉES GÉNÉRALES DE SECTION PERFECTIBLES
Une assemblée générale de section qui s'est tenue en Bretagne au début du mois de juin a été l'occasion de débats techniques particulièrement nourris et dans l'ensemble constructifs. Mais la présentation des résultats, qui aurait mérité davantage de pédagogie, n'a pas réellement débouché sur une discussion. Un déroulement assez logique compte tenu des préoccupations prioritaires des coopérateurs, à savoir leur élevage. Mais moyennement satisfaisant au regard de l'idéal coopératif. Dans les régions du Sud, où les producteurs connaissent des difficultés encore plus importantes que dans l'Ouest, certaines assemblées générales de section ont été « chaudes », selon Thierry Roquefeuil, président de la FNPL (Fédération nationale des producteurs de lait), lui-même adhérent de Sodiaal.
« Chaque réunion de section est différente des autres. Mais c'est vrai, il faut que les coopérateurs s'intéressent au projet économique du groupe. Nous avons lancé une formation à destination des administrateurs et des délégués pour les aider à bien appréhender le modèle économique et les axes de travail de Sodiaal. Je pense aussi qu'il faut évacuer toutes les questions techniques des assemblées de section, qui doivent être un moment d'échange sur la stratégie du groupe », nous a expliqué Damien Lacombe.
QUELLES MESURES D'URGENCE POUR LES ÉLEVEURS ?
Alors que la filière laitière traverse une crise profonde, Damien Lacombe a répété à plusieurs reprises qu'il savait à quel point la situation des exploitations est difficile et a présenté des chantiers destinés à améliorer la gestion de la volatilité. « Nous nous apprêtons à expérimenter de nouveaux modes de gestion, avec les marchés à terme et des contrats à garantie de marges. Nous réfléchissons à des systèmes pour sécuriser le prix B, mais pour commencer à les expérimenter, il faut être en haut de cycle », a-t-il ainsi expliqué. En attendant, pour parer aux situations les plus urgentes, la Fédération nationale des coopératives laitières appelle les coopératives à faire des avances aux éleveurs en difficulté. Le dispositif n'a pas été actionné chez Sodiaal. « Nous pouvons aider les associés coopérateurs à discuter avec leur banque mais chacun doit rester dans son métier », estime Damien Lacombe.
Au-delà, ce dernier a appelé à « se battre fort pour la Pac 2020 », en choisissant un angle d'attaque audible pour les laitiers d'Europe du Nord, qui « ne veulent pas travailler sur la gestion des volumes ». « Il faut avoir conscience que l'on n'est pas seuls en Europe si on veut avoir un écho européen », a-t-il déclaré.
VERS UN ORLAIT DU YAOURT MDD ?
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Le monde coopératif n'en finit plus d'appeler à sa propre consolidation. Damien Lacombe n'a pas fait exception à la règle dans son discours de clôture. Estimant que le secteur est « à la veille de grands mouvements », il a assuré que Sodiaal serait « toujours partant pour ce type de discussions ». Selon nos informations, Sodiaal réfléchirait à une transposition du système Orlait (qui commercialise le lait MDD de la coopération) au yaourt MDD. Ce qui implique de trouver des partenaires, mais aussi de gérer des produits plus diversifiés que le lait de consomma-tion. Une telle solution de mise en marché commune permettrait de coopérer sans passer par une entente, comme celle épinglée cette année par l'Autorité de la concurrence, pour près de 200 millions d'euros d'amendes.
AUGMENTATION DE CAPITAL EN PERSPECTIVE
Pour financer ses développements futurs, Sodiaal va opportunément réfléchir à l'équité des parts sociales entre les coopérateurs historiques et ceux issus des opérations récentes comme Entremont et 3A. Lors des réunions d'hiver, les éleveurs devront ainsi discuter de l'augmentation du capital social de la coopérative. Toute la question est de savoir comment passer d'un taux de capitalisation de 4 % (historique) à 10 % (taux des nouveaux venus) sans peser sur la trésorerie des exploitations, pour l'heure exsangue. Aucun chiffrage n'est communiqué, mais le montant de la recapitalisation ainsi conduite devrait être significatif. Ce projet sera-t-il l'occasion de lancer une véritable discussion ou consistera-t-il simplement à faire accepter un programme conçu par la direction et le conseil d'administration, sans réel échange ? L'interrogation est légitime.
NE PAS RISQUER DE DÉCEVOIR LES CONSOMMATEURS
Maintenir un esprit coopératif quand on compte 13 200 producteurs est certainement un véritable défi. Les actions entreprises suffiront-elles à donner des clés suffisantes à chacun des coopérateurs pour qu'il se sente davantage partie prenante de la vie coopérative ? Pour l'heure, c'est le fatalisme qui domine : « Ce n'est pas la peine de poser des questions, de toute façon, on ne nous répond pas » estune des réponses les plus fréquentes entendues dans cette assemblée de section où beaucoup considèrent qu'ils ont peu de prise sur « les décisions de Paris ». Un constat qui dépasse sans doute largement les rangs de Sodiaal (à une nuance près, la localisation du siège). À l'heure où la coopération veut faire valoir sa différence auprès des distributeurs, tendre vers une gouvernance exemplaire semble plus que jamais nécessaire pour ne pas risquer de décevoir les consommateurs.
13 200 producteurs de lait 4,8 milliards de litres de lait collectés
– dont 408 millions de litres en lien avec la fusion avec 3A et 226 millions de litres de production supplémentaire 9 400 salariés 5,4 milliards d'euros de chiffre d'affaires
– dont 10 % de croissance liée à la fusion avec 3A et 8 % de croissance organique 25 % de chiffre d'affaires à l'export
- dont 70 % en Europe Plus de 70 sites industriels
Entre 2013 et 2014, le nombre d'adhérents de Sodiaal (3A inclus) a baissé de 4 %, passant à moins de 13 200. Au 31 décembre 2012, le nombre d'adhérents chez Sodiaal et 3A dépassait 14 000.
Ce recul de l'effectif des producteurs est en ligne avec les tendances nationales. Entre 2012 et 2013, le nombre d'éleveurs laitiers a baissé de 3,3 % en France, passant à moins de 67 400. Depuis 2000, les effectifs ont été presque divisés par deux.
(Sources : Sodiaal et « L'économie laitière en chiffres, édition 2015 », Cniel)