Abonné

Solidarité Paysans s’inquiète de l’accompagnement des éleveurs en difficulté

- - 7 min

L’association Solidarité Paysans s’attend à une hausse des demandes d’accompagnement de la part d’agriculteurs en difficultés du fait de la crise de l’élevage en 2016. Les producteurs appellent l’association en dernier recours et cela se conclut par une continuité de l’activité de l’exploitation dans 70 % des cas. Seulement, les financements de l’association risquent de manquer.

« En 2015, nous avons noté une hausse de 22 % des accompagnements et sur 2016, la tendance sera au moins aussi importante. Dans certains départements, il y a déjà eu autant d’appels [depuis le début de l’année, ndlr] que l’année dernière », déclare Elisabeth Chambry, directrice de Solidarité Paysans Bretagne, interrogée par Agra Presse, le 11 mai. Patrick Bougeard, président national de Solidarité Paysans, constate que « les demandes progressent régulièrement depuis 2009 » et que « la crise agricole actuelle » va commencer vraiment à se voir maintenant, « avec une hausse » importante. En Auvergne, Charlotte Bellec, animatrice-accompagnatrice à Solidarité Paysans, estime que le nombre des appels a progressé de 50 % en 2015. Elle tempère : « Nous sommes plus structurés et plus connus d’année en année », aussi les sollicitations progressent régulièrement.

Le problème financier, un arbre qui cache la forêt

Elisabeth Chambry, Patrick Bougeard et Charlotte Bellec reconnaissent que les agriculteurs se tournent vers l’association avant tout pour « un problème financier » et cela « dans leur majorité ». « Derrière ces problèmes financiers, il y a d’autres raisons qui sont à l’origine de la dégradation de la situation », continue Elisabeth Chambry. Elle évoque notamment des relations familiales dégradées. Une étude publiée le 5 avril (1) sur le site internet de l’association indique que « les conflits apparaissent comme la deuxième cause de mal-être des exploitants », que ce soit au sein de la famille ou avec un associé. « Une forte pression familiale » qui parfois limite les marges de manœuvre, « une pression financière considérable », « un équilibre précaire » du fonctionnement de l’exploitation, « une pénibilité physique » sont des éléments qui accentuent les difficultés surtout dans un contexte économique dégradé, avance l’étude.

Difficile de lâcher son exploitation

« En agriculture, il y a un projet de vie, il y a souvent un rêve. On s’accroche pour aller au bout. On ne lâche pas comme ça, même pour les jeunes, surtout compte tenu des lourds investissements », observe Elisabeth Chambry. Elle observe, comme Charlotte Bellec, que les jeunes (installation inférieure à dix ans) prennent maintenant leur téléphone pour appeler à l’aide. Pour autant, la démarche « reste toujours aussi difficile ! », continue Elisabeth Chambry. C’est dire le niveau de difficulté dans lequel se trouvent les agriculteurs. La spécificité de l’association est d’analyser l’exploitation sous tous ses angles : social, technique, économique, juridique, etc. Des tables rondes sont organisées avec les créanciers avant un éventuel redressement judicaire. « Les banques durcissent leur politique. C’est de plus en plus difficile de négocier des restructurations de la dette ou des consolidations », relève Charlotte Bellec qui note que le nombre de redressement judiciaire a progressé dans sa région. « Elles ne veulent pas prendre de risque alors que parfois, elles auraient mieux fait de ne pas prêter avant ! ».

Des financements versés aux chambres d’agriculture ?

« Vraisemblablement pour 2016, on s’oriente vers un nombre croissant d’agriculteurs en difficulté », constate Patrick Bougeard qui craint « un plan de restructuration » de la part de l’État. Et justement, cela pose une question. Les demandes d’accompagnement vont augmenter mais pas les moyens financiers. En Auvergne, travaillent 4 ETP et 70 bénévoles. Sur le plan national, ce sont 74 salariés pour plus de 1 000 bénévoles qui ont accompagné 3 000 familles en 2015. Patrick Bougeard craint que les futurs financements des conseils régionaux attribués pour aider ces agriculteurs ne soient versés qu’aux chambres d’agriculture, ce qui serait déjà le cas, selon lui, dans certaines régions, avec comme message : « soit vous intégrez la structure chambre, soit vous n’avez rien ! ».

Solidarité Paysans, l’appel du dernier espoir

Restez au courant en temps réel !

Suivez des thématiques, des projets législatifs, des entreprises et des personnalités pour être notifié dès que nous publions un article.

« La pression est très forte », souligne Patrick Bougeard. Il n’est pas contre travailler avec cet outil de cogestion que sont les chambres à condition « d’un partenariat avec une convention qui règle bien les responsabilités de chacun ». Seulement pour lui, les méthodes mises en place par les organismes professionnels agricoles ne sont pas assez efficaces. Les agriculteurs appellent l’association après avoir épuisé toutes les recours, or 70 % des agriculteurs ayant suivi un accompagnement de Solidarité Paysans ont pu poursuivre leur activité… Il estime donc que la profession agricole se refuse à utiliser certaines procédures pourtant efficaces. Avec cette problématique, Solidarité Paysans risque de se retrouver avec toujours plus d’appels mais des moyens financiers encore plus restreints.

(1) « Des agriculteurs sous pression, une profession en souffrance - Rapport d’étude 
sur les mécanismes psychosociaux
 en jeu chez les agriculteurs en difficulté » - http://www.solidaritepaysans.org/agriculte-sous-pression-professio-en-souffranc_842-actu_1150.php

"En agriculture, on ne lâche pas comme ça, même pour les jeunes, surtout compte tenu des lourds investissements"

Décès, conflits, difficultés financières, un « effet boule de neige » sur le fonctionnement des exploitations

« La situation est tendue pour une grande majorité d’entreprises agricoles. Dès qu’un événement perturbe l’équilibre, le système s’enraye : divorce, maladie, décès d’un parent, d’un conjoint, conflit… la situation se dégrade, les problèmes s’accumulent, et par effet “boule de neige” le corps et le psychisme s’épuisent malgré l’aide apportée par les proches ». C’est ainsi que décrit une étude, mise en ligne le 5 avril, de Solidarité Paysans (1) l’effet en cascade que provoque une difficulté rencontrée sur une exploitation « qui fonctionne sur un équilibre précaire ». Agressivité, troubles de l’humeur, trouble du sommeil, sentiment de solitude, dépression, les effets sur la santé mentale des agriculteurs peuvent être dévastateurs. Le taux de suicide est 3 fois plus élevé chez les hommes agriculteurs (2 fois chez les femmes) que chez les cadres d’entreprises, selon l’étude.

Solidarité Paysans alerte sur les délais de paiement de la Pac

Patrick Bougeard, président national de Solidarité Paysans, s’inquiète vivement du retard de paiement des aides Pac, qui sont souvent des « garanties de paiement ». « Des agriculteurs n’ont pas encore reçu les aides 2015 et les aides 2016 seront versées en 2017 ! », observe-t-il. De plus, bon nombre d’agriculteurs en difficulté n’ont pu bénéficier des apports de trésorerie remboursable (ATR), avances des aides Pac mises en place par l’État, car ils ne peuvent être attribués aux agriculteurs qui bénéficient d’un plan de sauvegarde ou d’un redressement judiciaire.