La pollution à la chlordécone peut freiner l’atteinte des objectifs de souveraineté alimentaire en outre-mer dans la mesure où l’élevage diminue ou se transforme dans les zones contaminées, et parce qu’elle bride les possibilités de diversification. Pour autant, cette contamination est une contrainte parmi d’autres. Les professionnels évoquent notamment les problèmes sanitaires et l’accès à l’eau d’irrigation.
La pollution à la chlordécone est-elle un frein à l’atteinte des objectifs de souveraineté alimentaire fixés pour l’outre-mer d’ici 2030 ? C’est l’une des questions qui découlent de notre enquête. Interrogée, la nouvelle déléguée interministérielle à l’Outre-mer Véronique Solère n’a pas répondu à nos questions.
De son côté, Edwige Duclay, responsable du plan Chlordécone IV, estime que non. « Le plan de souveraineté alimentaire est potentiellement peu entravé par la problématique chlordécone car, premièrement, il y a des solutions techniques à proposer pour chaque situation ; deuxièmement, de nombreuses filières (monogastriques, œufs, fruits et légumes, par exemple tomates et laitues) sont également liées à du hors-sol (serres hydroponiques, élevages en batterie) », répond-elle. Tout en ajoutant qu’« il faut absolument intégrer le risque chlordécone dans le modèle agricole et faciliter l’accès aux solutions pour tous les producteurs impactés ».
Objectifs pour 2030
À la demande du président de la République Emmanuel Macron en 2019, les territoires d’outre-mer ont élaboré des plans de souveraineté alimentaire avec des objectifs à atteindre d’ici 2030. Le but étant de mieux couvrir les besoins des populations via la production locale. Autrement dit, il s’agit d’augmenter le taux d’auto-approvisionnement (ou « taux de couverture ») dans ces territoires.
D’après les actes du séminaire sur les agricultures ultramarines (organisé en octobre 2023 par Chambres d’agriculture France et l’Odeadom), la Martinique espère augmenter son taux de couverture de 10 % à 20 % en viande bovine, et de 40 % à 70 % en fruits et légumes. La Guadeloupe, elle, veut le faire passer de 25 % à 45 % en viande bovine, et de 45 % à 65 % en fruits et légumes.
Atteindre ces objectifs semble pourtant périlleux, selon les professionnels. « En filière bovine, nous sommes à 16 % de taux de couverture en 2023 – dont 7 % pour le circuit organisé et le reste pour les artisans-bouchers. J’espère qu’on pourra atteindre 20 % en 2030, mais ça me paraît difficile », lâche Jean-Marc Ajanany, directeur général de la coopérative des éleveurs bovins de Martinique (Codem).
Tiques et chiens
Pour lui, la pollution à la chlordécone est « une contrainte forte » qui s’ajoute à d’autres qui pèsent sur l’élevage, comme la difficulté à trouver du foncier et à renouveler les générations. « Quand vous rajoutez des problématiques telles que la chlordécone, les chiens divaguants ou encore les tiques, ça intensifie le travail et ça augmente la pénibilité, et de surcroît ça n’attire pas de nouvelles entrées dans l’activité », estime Jean-Marc Ajanany.
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Même constat en Guadeloupe où, d’après l’interprofession de la viande et de l’élevage (Iguavie), la chlordécone a « un impact direct » sur l’élevage. « Quand on regarde le dernier recensement agricole de 2020, on voit une diminution d’éleveurs de ruminants dans le croissant bananier (au sud de Basse-Terre, NDLR) et une augmentation dans d’autres régions qui n’ont pas été impactées par la chlordécone », remarque le secrétaire général Alain Bazir.
Certains éleveurs choisissent aussi de délaisser l’engraissement en zone chlordécone, vu la contrainte d’avoir du fourrage sain. « On a observé un changement de pratiques avec des éleveurs qui se sont davantage spécialisés en naissage et qui vendent leurs bovins à des éleveurs qui les engraissent », ajoute Luc Seguin, responsable de la cellule Chlordécone à la DAAF Guadeloupe.
La pollution à la chlordécone ne facilite pas non plus l’installation. « J’ai en tête une jeune fille qui veut développer un bâtiment de production de volailles en plein air, en bio. Elle a les terrains à disposition, mais elle ne peut pas le faire puisque les terrains sont contaminés », raconte Manuel Pezeron, ingénieur sanitaire au GDS Sanigwa.
Maladies et manque d’eau
Au-delà de ses effets sur l’élevage, la pollution à la chlordécone dessert les objectifs de souveraineté alimentaire en supprimant des potentiels de diversification. « Le croissant bananier, c’est peut-être la zone la plus fertile de Guadeloupe. Il pleut tout le temps, les sols sont les plus faciles à travailler… », pointe Alain Bazir. « Dans ces zones-là, à cause de la chlordécone, il n’y a pas vraiment la possibilité de diversifier, du moins dans l’état actuel des connaissances. Pour l’instant, il y a de la banane et de la canne. Alors peut-être qu’on peut faire des fleurs, peut-être qu’on peut planter des arbres fruitiers mais ça va prendre du temps. »
La chlordécone est certes un handicap dont la filière fruits et légumes se passerait bien, mais elle demeure « un problème parmi tant d’autres », tempère Manuel Gérard, animateur de l’interprofession guadeloupéenne des fruits et légumes (Iguaflhor). « On a surtout des problèmes climatiques et sanitaires. Par exemple, on avait des producteurs de tomates de montagne au pied de la Soufrière, à Basse-Terre, mais à cause du flétrissement bactérien ils ne peuvent plus en faire. En 2012 est arrivé le citrus greening (maladie du dragon jaune, NDLR) : on est passé de 6 000 t d’agrumes à quasiment plus rien. Cette année, c’est la cécidomyie des fleurs, qui a attaqué les cucurbitacées et solanacées beaucoup plus tôt à cause des conditions climatiques, et la production est catastrophique. »
Sans compter le manque d’eau. Pour pallier cela, la région a construit sur l’île de Basse-Terre (côté ouest) le barrage de Moreau (environ 1 Mm3 d’eau, à 40 M€) pour alimenter en eau d’irrigation l’île de Grande-Terre (côté est). Ouvert le 15 mars 2023, il a été refermé « cinq ou six jours plus tard parce qu’on a trouvé des traces de pollution à la chlordécone dans le barrage », raconte Manuel Gérard. « En attendant, les agriculteurs sont en manque d’eau lors des périodes les plus sèches, quand il y en a le plus besoin ! »