Les opérateurs français du marché de la viande doivent « se responsabiliser », lance le ministre de l'Agriculture Stéphane Le Foll, évoquant notamment des insuffisances à l'exportation. Dans une interview à Agra Presse, une semaine après l'accord du 17 juin destiné à faire remonter les prix des viandes bovines ou porcines, il reproche aux entreprises ou coopératives de ne pas suffisamment profiter des marchés d'exportation. Il cite des exemples de pays qui sont demandeurs de viandes ou d'animaux français, devant lesquels « il n'y a pas toujours, en face, une offre française ». Quant à l'accord du 17 juin, le ministre reste prudent : « C'est un accord qu'on a obtenu à l'arraché, qui reste fragile, sur l'application duquel on est d'une vigilance totale. »
Les augmentations de prix décidées le 17 juin semblent lentes à se mettre en route, non ?
Ce qui a été décidé lors des dernières réunions, tant pour le porc que pour les bovins, c'est d'enclencher une inversion de tendance dans l'évolution des prix.
Pour le porc, les hausses doivent se faire dans le cadre du marché au cadran. Pour les bovins, c'est plus compliqué, avec des cotations liées aux qualités de carcasses et une question spécifique posée en ce qui concerne le steak haché. On essaie de faire remonter les prix d'achat au kilo pour envoyer un signal prix positif aux éleveurs. Ce n'est pas facile. Entre la grande distribution, qui s'est engagée sur une répercussion des hausses en amont, les abatteurs qui doutent que la grande distribution le fasse et qui sont loin d'être enthousiastes à faire remonter ces prix, les commerçants en bestiaux qui se sont, eux, clairement engagés, la situation est complexe. Ce qui est sûr, c'est qu'on ne va pas rattraper tout le retard pris en une ou deux semaines. Cela va se faire sur la durée. C'est un accord qu'on a obtenu à l'arraché, qui reste fragile, sur l'application duquel on est d'une vigilance totale. Il faut que tous les acteurs respectent leurs engagements pris lors de la table ronde. Certaines enseignes et certains industriels les ont confirmés, depuis, publiquement. L'ensemble des autres acteurs devrait suivre ce mouvement.
« Il y a des risques de faillite à grande échelle et un tarissement des sources d'approvisionnement des distributeurs. »
N'est-ce pas un engagement que l'Autorité de la concurrence pourrait sanctionner ?
Non, on n'est pas sur une entente de prix de vente aux dépens des distributeurs. Il s'agit d'une discussion dans le cadre d'une crise majeure avec des producteurs qui n'arrivent plus à rémunérer leur travail. Avec des risques de faillite à grande échelle et un tarissement des sources d'approvisionnement des distributeurs. On n'a pas défini un prix mais fait un constat commun de la situation et convenu qu'une hausse de prix d'achat était nécessaire pour inverser la tendance actuelle. Tout ceci dans une période de comportements absurdes. C'est le cas des systèmes de promotion pour le porc. Depuis vingt ans, les promotions sont déstructurantes pour le porc puisque que 70% du temps, la viande est en promotion. Une promotion doit être ponctuelle, exceptionnelle, pour dégager un marché, relancer la consommation et non pas devenir la règle, la base d'une bataille sur les prix.
Au fond le prix de ces viandes n'a plus grand sens pour le consommateur. Passer de 4,50 euros la côte de porc à 2 euros voire 1,80, cela n'est pas une manière de favoriser la consommation car le prix n'a plus de sens. Je le dis, économiquement tout cela ne tient pas debout.
On a l'impression que le ministre de l'Agriculture est harassé de voir que dans cette filière, on semble incapable de se mettre d'accord sur des règles et des objectifs communs.
Oui. Je l'ai déjà dit, plusieurs fois. On a un problème en France, sur ces filières, pour s'organiser. Il y a des comportements qui posent des problèmes majeurs pour une répartition équitable de la valeur ajoutée. Il faut absolument remettre du dialogue, de la concertation et de l'organisation. C'est également vrai de l'exportation. J'ai proposé la mise en place d'une plate-forme Viande France Export parce qu'il n'y avait plus rien après la disparition du GEF, le Groupement export France que personne n'avait été capable de faire vivre ! Nous, on joue notre rôle, pour ouvrir des marchés, lever des barrières sanitaires. C'est notre responsabilité et la DGAL (1) au ministère est très active là-dessus. Mais ce que je sais, c'est que, lorsqu'il y a des demandes, à l'export, il n'y a pas toujours, en face, d'offres françaises. Chacun raisonne dans son pré-carré. Je sais, par exemple, que la Malaisie a fait une demande pour 25000 tonnes de viande bovine. Est-ce qu'on a fait une offre ? Non ! Personne ne fait une offre. On me dit que les prix sont trop bas. Mais si on ne fait pas d'offre, on n'est pas capable de discuter des prix.
« Pas mal de pays souhaitent travailler avec la France. Alors il faut y aller ! »
Que pouvez-vous faire pour inciter les opérateurs à vraiment travailler ensemble ?
Dans l'absolu, je n'ai aucun moyen de les obliger mais je puis tout de même exiger que ces opérateurs fassent une offre, face à une demande de cette nature. Et puis, les éleveurs seront quand même surpris quand ils apprendront qu'on n'a pas répondu à une telle demande. On a 25% d'export en vif en moins sur l'Italie actuellement. Qu'est-ce qu'on fait, face à cela ? Sur l'Algérie, notre administration a fait un travail formidable pour renouer des liens et ouvrir des marchés. Il faut en profiter. Ils sont demandeurs d'animaux à engraisser. Ils nous ont même proposé de gérer un abattoir local. Il faut que les opérateurs se mettent d'accord pour satisfaire ces besoins. Pas mal de pays souhaitent travailler avec la France. Alors il faut y aller ! La plateforme export servira à cela : quelle offre française propose-t-on avec quelle qualité ? Après, la manière dont les exportateurs se répartiront le marché, ce n'est pas mon problème. Mais je constate que nos grands concurrents, comme les Irlandais, les Australiens, les Américains, savent faire des offres nationales. Il faut quand même que les Français se responsabilisent.
Le premier français, Bigard, ne semble pas vraiment intéressé par l'exportation.
Cela l'intéresse mais à ses conditions. C'est normal. Ce n'est pas moi qui vais faire le business. Mais quand on vient nous voir pour ouvrir un marché, qu'on l'ouvre en faisant sauter des barrières tarifaires ou non tarifaires et qu'ensuite, lorsqu'il y a de la demande, personne n'y répond, il y a de quoi être surpris. On ne peut pas dire que le ministère ne fait rien. Mais les opérateurs doivent suivre ! Voyez la question du logo Viande de France. Je voyais l'autre jour, dans un supermarché, qu'on indiquait que la viande était française mais sans utiliser ce logo. Pourquoi ? Si chacun y va de son petit bout de solution, on ne s'en sortira pas.
Qu'attendez-vous de l'indicateur sur le steak haché ?
Le steak haché, c'est la forme de consommation de viande qui se développe le plus. Jusqu'à présent, il était surtout composé de vaches de réforme. C'est logique. Le problème c'est qu'on a commencé à faire du steak haché avec des troupeaux allaitants. Et du coup ils se vendent au prix de la vache de réforme. C'est là qu'est le problème majeur. D'où l'idée de l'indicateur sur le steak haché. Plein de questions vont en découler. Est-ce qu'on fait un premium avec un steak à base d'allaitant, par exemple ? Il faut au moins qu'on étudie la question et qu'on évite de ramener le prix de l'allaitant à celui des vaches de réforme.
« Que des éleveurs se regroupent pour investir ensemble permet d'avoir une compétitivité qui s'améliore. »
Des éleveurs se regroupent de plus en plus, principalement pour mutualiser l'engraissement. Le ministre de l'Agriculture compte-t-il encourager ce type de mutualisation qui peut améliorer le compétitivité des élevages ?
Mon objectif est qu'on ait des structures plus collectives dans la production agricole. Cela vaut en particulier pour l'élevage. J'ai soutenu par exemple les GAEC à l'échelle européenne, et obtenu leur reconnaissance claire. Tout ce qui va dans ce sens est intéressant. Il ne faut pas confondre avec la Ferme des 1 000 vaches. Que des éleveurs se regroupent pour investir ensemble permet d'avoir une compétitivité qui s'améliore tout en gardant des éleveurs. La vraie question est de savoir si cela justifie des ateliers énormes avec des milliers de bêtes. Je pense que ces très grands ateliers ne sont pas forcément compétitifs. Dans ces très grands établissements, les questions sanitaires deviennent très complexes. Et puis l'investissement est tellement important que plus personne ne parvient à rentrer sur ce marché. Ou alors, cela devient une activité d'industriels. Les éleveurs peuvent mutualiser des investissements, mais pas aller jusqu'au gigantisme qui leur ferait perdre la maîtrise de leur métier. Je n'ai pas de seuil à proposer car cela dépend de beaucoup de facteurs. Ce serait intéressant de faire travailler des spécialistes sur la question de ces seuils par rapport au risque de l'investissement, à la compétitivité, aux enjeux sanitaires et environnementaux.
Qu'est ce que le gouvernement peut et veut encore faire pour améliorer la compétitivité des exploitations d'élevage ?
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On a déjà mis en place le Crédit d'impôt pour la compétitivité et l'emploi (CICE) qui s'applique aux exploitations et aux outils industriels d'abattage par exemple. Pour ces derniers, cela représente autour de 102 à 103 millions d'euros aujourd'hui. Ce n'est pas rien ! À cela il faut ajouter, dans le cadre du pacte de responsabilité, la partie concernant les allégements de charges, affectée notamment aux emplois rémunérés au Smic. En 2012, l'enveloppe de ces mesures est passée de 1,8 milliard d'euros en 2012 à 3,6 milliards d'euros en 2017. Et en 2015, l'enveloppe a progressé de 730 millions d'euros par rapport à 2014 ! Il y a eu des choses très importantes de faites. Il ne faut pas l'oublier !
Pourquoi rencontre-t-on encore des problèmes alors que de tels efforts d'allégement de charge ont été effectués?
Dans la filière porcine, par exemple, si l'on compare avec d'autres pays d'Europe, on observe deux phénomènes. Dans le Nord de l'Europe, l'amont, avec deux ou trois grosses coopératives qui gèrent la totalité de la production, a pris en main la transformation. La filière a structuré le regroupement de l'offre dans un contexte de demande et d'offre importante. En Espagne, c'est l'inverse. L'aval, avec les transformateurs et les salaisonniers, a tout intégré. Ces derniers disent aux producteurs en fonction du marché : « Voilà ce qu'il faut que vous produisiez ! » Nous, la France, sommes dans un système entre les deux, ni totalement géré par l'amont, ni totalement intégré par l'aval, avec toutes les formes qui coexistent. Il faut donc que l'on pense à adapter la production au marché tout en gardant cette autonomie des producteurs. D'où la voie de la contrac-tualisation. Il faut la réfléchir, la penser d'une manière structurante pour faire en sorte que la production française trouve un débouché plus fluide. Par ailleurs, du fait de difficultés financières ces dix dernières années, très peu d'investissements ont été réalisés dans les élevages et les outils d'abattage. On a perdu en compétitivité là dessus. La mesure de sur-amortissement à 140%, a été dans ce sens très intéressante. De plus, nous allons organiser un Conseil supérieur d'orientation et de coordination de l'économie agricole le 2 juillet prochain sur cette question de l'investissement dans les filières agricoles et agroalimentaires. Nous devrions arriver par des mesures d'organisation, d'investissement et de structuration des filières à compenser le différentiel de compétitivité qui nous sépare d'autres pays européens comme l'Espagne ou la Pologne. Ainsi, avec la fixation d'un salaire minimum en Allemagne, le CICE et les baisses de charges, nous avons quand même rattrapé une partie du delta de compétitivité avec notre voisin allemand. Même si ces mesures ne produiront pas tous leurs effets tout de suite.
La filière volaille semble redresser la tête aujourd'hui. Est-elle un exemple à suivre ?
Je suis très fier du travail que nous avons fait dans cette filière. Nous étions sur une tendance baissière. Aujourd'hui, nous sommes dans une phase de reconquête. Nous avons pu redresser la filière export française. Doux et Tilly Sabco, ont retrouvé de la marge. Tellement de marge même que les perspectives d'augmentation de la production sont de 20% l'an prochain ! En deux ans, on a réussi à colmater la brèche liée à la filière export, sauver Doux et même, avec la parité euros dollars, à retrouver de la marge. Ce n'est pas rien ! Et tout cela en préservant le dialogue social au sein de l'entreprise. Les producteurs pourront même avoir un intéressement l'année prochaine à l'image des salariés. Cela ouvre la perspective à toute la filière volaille : c'est plus de 100 millions d'euros d'investissement qui sont prévus !
La solution ne viendrait-elle pas du fait que le nombre d'acteurs est beaucoup plus réduit que dans les filières viande bovine ou en porc ?
Oui, c'est possible. Mais, pour moi, la solution, c'est avant tout que l'on crée les conditions d'un dialogue afin que la filière porc ou bovine se prenne en charge dans sa globalité. Tout le monde dans la filière peut gagner de l'argent. Ce que je constate, c'est que la production est en train de vivre une crise sans précédent et que derrière il n'y a pas de souffle. Il faut que l'on recrée cette capacité à retrouver des perspectives. Ce qui s'est passé dans la volaille, on doit pouvoir le refaire ailleurs.
Pouvez-vous repréciser les aides récentes apportées aux éleveurs ?
Ce sont des allègements de charge au travers du fond d'allègement de charges (FAC) et un report ou un effacement des cotisations MSA. Pour la viande bovine, le montant de l'enveloppe a été doublé, portant ainsi à 7 millions d'euros la prise en charge des cotisations sociales. En porc, l'enveloppe est passée de 4 à 9 millions d'euros. Par ailleurs, dans chaque département, on a mis des cellules d'urgence pour traiter les dossiers les plus problématiques.
Que peut-on attendre du plan protéine ?
« Il faut que l'on pense à adapter la production au marché tout en gardant l'autonomie des producteurs. »
Il n'est pas encore mis en place. Il sera mis en œuvre en 2015 avec la nouvelle Pac. Déjà en 2015, nous avons mis 152 millions d'euros sur le couplage avec une aide spécifique pour le plan pro-téine avec deux objectifs : développer l'autonomie fourragère des élevages et structurer les filières protéiniques en France. L'arbitrage se fera au fur à mesure. Les agriculteurs ont pu demander les aides jusqu'au 15 juin dans leur dossier PAC. On verra si les éleveurs adoptent ce plan d'autonomie fourragère ou si c'est la filière protéinique qui se structurera plus vite.
Que répondre à un éleveur qui dénonce le manque de transparence dans les cotations ?
Je dois voir l'interprofession porcine (Inaporc) pour ce qui est des cotations de pièces de découpe. En viande bovine, il est nécessaire de mettre un peu de clarté. Il est indispensable que l'éleveur soit informé dans la journée de la qualité de la carcasse de l'animal qu'il a vendu à l'abattoir et non un jour après, quand la carcasse est déjà partie. Un autre sujet clef consiste à chercher à mieux caler le dispositif des primes qualités. Cette qualité est effectivement assez noyée dans l'ensemble des cotations. Il faut plus de transparence. Quant au sujet de la cotation des pièces en viande bovine, c'est un sujet énorme ! Nous avons décidé de nous atteler d'abord au steak haché qui représente aujourd'hui le produit le plus important et celui qui progresse le plus dans la consommation des ménages.
N'y a t-il pas un certain nombre d'élevages qui devraient arrêter ?
Au-delà des élevages, il y a des éleveurs proches de la retraite. En France, en porc, depuis 2010, ce sont près de 3 à 4 millions de porcs produits en moins. Nous voulons d'abord stopper cette baisse. En viande bovine, c'est plus compliqué. Le cheptel se maintient bon an mal an. Sur le lait, la production a un peu baissé. De toute façon, la stratégie, c'est de développer des systèmes plus compétitifs et plus résilients ayant une performance à la fois : économique, environnementale et sociale. Il faut se donner les moyens de structurer ces filières d'élevage pour qu'elles soient plus résilientes et que l'on assume mieux, pour les éleveurs, la question de la volatilité des prix. Avec ou sans quota, on sait que le prix du lait n'est plus lié aux quantités produites en Europe, mais qu'il est fixé ailleurs dans le monde, comme en Nouvelle Zélande.
Où en est l'assurance récolte ?
Le nouveau contrat socle, qui remplace l'actuelle assurance multirisques climatiques subventionnée, va se mettre en place à la rentrée. Dans deux ou trois ans, les professionnels, le futur ministre et les pouvoirs publics auront à décider de l'avenir de cette assurance, au travers notamment de la pérennisation de son financement, qui se fait désormais au sein du deuxième pilier de la Pac. Par exemple, une partie des 200 millions d'euros que nous avons prévu sur le deuxième pilier, dans le cadre du Plan pour la compétitivité et l'adaptation des exploitations agricoles (PCAE), signé avec les Régions pourraient être utilement redirigés vers l'assurance récolte, une fois que les investissements auront été effectués. Beaucoup de choses d'ici à 2020 peuvent se passer avant la réforme de la Pac. Avec ce contrat socle, ce sont les bases d'un outil qui ont été posées. C'est une opportunité pour les agriculteurs, qui, je l'espère, la saisiront.
(1) Direction générale de l'alimentation du ministère de l'Agriculture.