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Sur les pas d’Emile Zola : la terre à façon

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En 1887, Emile Zola publie "La terre", son célèbre roman sur les paysans. C’est le récit d’une dérive morale, celle d’un couple de petits exploitants pervertis par la misère et par une obsession : posséder de la terre. Près d’un siècle et demi plus tard, Agra Presse est retourné sur le lieu qui a inspiré l’écrivain : Romilly-sur-Aigre, en Eure-et-Loir. Cinq agriculteurs vivent encore dans ce village de 400 habitants à la frontière de la Beauce et du Perche. La société paysanne a disparu, les fermes ont grandi – mais la passion de la terre a survécu, et les mêmes histoires se répètent. M. Gasselin va céder sa ferme. Un jeune salarié agricole, Andréa, en cherche une à reprendre. S’entendront-ils ? La terre est toujours aussi difficile à quitter, l’acquérir reste un accomplissement. Mais depuis 20 ans, les exploitations de Romilly ont beaucoup changé : trois des cinq agriculteurs ne possèdent plus leurs propres machines, ils ne travaillent plus la terre eux-mêmes. Quasi-retraités ou jeunes installés, ils délèguent l’ensemble des travaux à des voisins. Ce sont les « fermes à façon ».

Quelques mois après la parution de Germinal (1885), Emile Zola se lance dans l’écriture du roman La terre, avec lequel il entend poursuivre sa vaste Histoire naturelle et sociale du Second empireLes Rougon-Macquart. Après Marivaux (Le Paysan parvenu, 1734), Balzac (Les paysans, 1855) ou George Sand (La mare au diable, 1846), Emile Zola veut, à son tour, croquer la campagne. Et pour faire mieux que ses prédécesseurs, le « romancier du peuple » compte sur son approche « scientifique ».

Vingt millions de paysans peuplent alors la campagne – la France n’en comptera jamais autant durant toute son histoire. L’exploitation familiale est partout : quelques grands fermiers, des exploitations moyennes, et surtout un océan de petits paysans, salariés, simples journaliers. Karl Marx vient de mourir à Londres, en 1883, laissant derrière lui une prophétie pour l’Europe : l’agriculture familiale – qui associe capital et travail – sera brisée. Les agriculteurs seront remplacés par des investisseurs et des salariés, sur le modèle alors triomphant de l’industrie.

La mécanisation pointe effectivement le bout de son nez ; les semoirs mécaniques sont prêts à remplacer la Semeuse d’Oscar Roty – qui devient l’effigie de la monnaie nationale en 1898. L’exode rural débute : c’est la fin du XIXe siècle, un point d’interrogation s’élève lentement au-dessus des campagnes. Pour y voir clair, Emile Zola part enquêter à une centaine de kilomètres de Paris : en Beauce, d’où sont originaires ses aïeux, et où l’on parle sans « patois ». Après un rapide séjour de quelques jours dans la région, Zola choisit la commune de Romilly-sur-Aigre (Eure-et-Loir) – qui deviendra Rognes dans La terre.

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Son roman sera un tableau noir, où dérive une famille de petits exploitants, descendants de serfs, pervertis par la misère et asservis par une obsession : la terre. Derrière l’étude de mœurs, Zola décrypte le jeu de l’économie rurale, son équilibre foncier toujours instable. Morcellement, agrandissement ? Zola ne conclura pas sur l’avenir des campagnes. « Qui vivra verra bien à qui sera l’avenir, de la grande ou de la petite », soupire Hourdequin, le gros fermier de Rognes, au milieu du roman. L’agriculture familiale résistera pendant tout le XXe siècle, pour décliner actuellement.

Nous sommes revenus sur les pas de l’écrivain, pour savoir ce qu’était devenue cette relation particulière qu’entretiennent les agriculteurs avec leurs terres. Ici, 136 ans plus tard, le décor n’a presque pas changé. Les « terres nues, jaunes et fortes », qui bordent aujourd’hui des routes goudronnées, « le ciel vaste, le ciel ouvert » de Zola sont toujours là. On retrouve presque à l’identique ces plaines céréalières à l’ouest d’Orléans.

Quand gros devient petit

Nous avons rencontré tous les agriculteurs dont les fermes ont leur siège à Romilly, et la plupart de ceux, exploitants, entrepreneurs, et salariés, qui travaillent dans cette commune. Commençons par les plus petits, ceux que Zola avait choisis.

Il y a un siècle, avec sa centaine d’hectares, M. Bourgeois aurait été le plus gros fermier de la commune. Aujourd’hui, « je pense que je suis le plus petit ». Il nous reçoit, dans un vieux corps de ferme, proche de l’Aigre, dans le salon familial, où dormaient autrefois ses aïeux. À Romilly, les agriculteurs considèrent qu’une exploitation de 100 hectares ne nourrit plus son homme. Eric Bourgeois en exploite 130. Il est juste au-dessus de la ligne de flottaison. Avec cette surface, il « arrive à tirer un revenu. Même s’il y a des moments difficiles ».

Depuis cette année, il ne moissonne plus lui-même. Il a décidé de déléguer cette tâche – une première dans sa carrière : « C’est par force des choses, je dois l’avouer. Je préférerais faire ma moisson tout seul. » Ce sont les annuités qui l’en ont dissuadé. « Acheter une moissonneuse, c’est le prix d’une maison, entre 250 000 et 300 000 euros. Jusqu’ici j’en étais co-propriétaire. Mais les autres ont voulu réinvestir. En faisant faire, je m’y retrouverai financièrement. » Les annuités, c’est aussi ce qui le fait hésiter à investir dans un nouveau forage d’irrigation ; l’administration a récemment retoqué l’installation qu’avait fait construire son père – trop près de la rivière. Il faudrait remettre au pot, avec des voisins, mais l’addition est salée.

Bref, tout n’est pas rose pour M. Bourgeois. Heureusement, cette année, un inconnu lui a donné un coup de pouce. Un propriétaire, issu du monde agricole, est venu proposer 14 hectares en fermage – sans contrepartie. « Il voulait favoriser un plus petit, il y a des gens qui ont une conscience. »

Arrêter sans arrêter

Malgré cette aide providentielle, on s’autorise à penser qu’Eric Bourgeois n’est pas complètement certain de terminer sa carrière comme agriculteur – tout du moins à temps complet. Lorsqu’on lui demande s’il pense aller au bout, sa réponse est déjà mûrie. « Aujourd’hui je suis encore motivé, je me sens une vie pleine, et financièrement j’y arrive quand même. Le jour où on a des difficultés, pourquoi pas revendre le matériel et déléguer, c’est possible. »

La question n’est pas anodine. Un phénomène nouveau est apparu en France – et singulièrement à Romilly-sur-Aigre – depuis une vingtaine d’années : des agriculteurs sans matériel, ou presque, qui arrêtent leur activité sans vraiment l’arrêter (voir encadré). Faute de rentabilité, de motivation, de temps, ces fermiers revendent leurs machines et s’en vont consacrer l’essentiel de leur temps à d’autres activités – mais ils continuent de gérer leur ferme qu’ils font cultiver par des voisins. Pour autant, ils sont encore considérés comme agriculteurs – d’ailleurs, ils continuent de vendre leur récolte, de toucher des aides.

Cette pratique, qui consiste à garder les baux et à déléguer les travaux, c’est ce que l’on appelle « la ferme à façon », ou « délégation complète » – une manière nouvelle de garder un lien, financier, patrimonial et sentimental – avec le foncier agricole familial. Dans la commune, trois agriculteurs sur cinq la pratiquent.

La pionnière, c’est Kristine Bourdon. Elle s’est installée dans les années soixante-dix avec son mari. Après quelques années d’activité, ils connaissent des déboires. Leurs 85 hectares et leur élevage de porcs plein air ne suffisent pas. Pour rétablir les comptes du ménage, le conjoint de Kristine quitte la ferme, pour se faire embaucher chez un voisin agriculteur. Puis c’est à elle d’aller « travailler à l’extérieur », dans les années 2000. Mais pas question pour autant de lâcher les terres, elle veut rester agricultrice, notamment pour ne pas perdre ses droits à la retraite.

Délégation complète

Kristine Bourdon s’entend alors avec un voisin à qui elle déléguera les travaux, moyennant un contrat de prestation. Elle restera ainsi maître de ses fermages. Elle ne cédera ainsi que le matériel, au concessionnaire du coin. C’est la première « ferme à façon » de Romilly.

« Je continuais de faire les déclarations Pac, je gardais mon bilan, les achats des semences, de tout. » En revanche, elle ne conduit plus son tracteur. Kristine Bourdon devient donneuse d’ordre et le voisin, son prestataire. Humainement, déléguer a été un moment difficile. « La première fois que le tracteur de Jean-Philippe est venu dans nos champs, je n’ai pas pu, je suis rentrée à la maison », se souvient-elle. Kristine a vécu ce moment comme un « échec » – son mari voit le verre à moitié plein : ils ont réussi à arrêter sans laisser de dette.

Aujourd’hui jeune retraitée, elle continue encore de vivre dans sa grande ferme carrée, à quelques centaines de mètres du bourg, qui aurait pu être celle du gros fermier Hourdequin chez Zola. Chez les Bourdon, il n’y aura donc pas de continuité familiale – la terre est passée à un autre. Mais ce n’est pas grave : « Moralement, on a avancé, il faut prendre ses distances. »

Pourtant, Kristine Bourdon avait une histoire forte avec cette terre, héritée de sa grand-mère. À la fin de notre entretien, elle nous expliquera que les agriculteurs du village s’étaient opposés comme un seul homme à son installation. Une petite manifestation a même été organisée sur ses terres : « Ils ont fait un vin d’honneur dans le bout d’un de mes champs. »

C’était dans les années soixante-dix. Lorsqu’elle reprend la ferme de ses grands-parents, Kristine en dépossède son cousin éloigné, qui louait alors ces terres à son grand-oncle – mais en disposait d’autre par ailleurs, assure-t-elle. Une pétition circule contre elle et son mari. Kristine en a gardé un exemplaire. Il est signé par tous les agriculteurs de Romilly – les aïeux des agriculteurs d’aujourd’hui –, et même quelques-uns des alentours. « Ce n’était pas violent, mais compliqué oui », assure-t-elle. « On a toujours continué de se dire bonjour. Cela a fini par s’apaiser. »

D’Abidjan à Romilly

Le temps fait son œuvre. Arrivée à la retraite, Kristine a fini par céder son bail. Dans la période qui précède la vente, le téléphone sonne souvent : « Le monde paysan pleure, mais dès qu’il y a une cession, il se réveille. » Elle choisira ce même voisin, Jean-Philippe, qui travaillait déjà ses champs en délégation – et qui était encore loin de la retraite - pour reprendre son bail . « Heureusement on s’entend bien. Si c’est ton pire ennemi qui exploite les terres, ça doit être horrible. »

Quelques années après Kristine, ce fut au tour de Philippe Gasselin – dont la ferme est collée à l’église – de déléguer tous ses travaux. Une décision qui relève à la fois de son histoire personnelle, et de son autre activité : maire de Romilly-sur-Aigre. Contrairement aux autres agriculteurs de la commune, il n’était « pas parti pour être agriculteur ». Dans les années quatre-vingt-dix, il officiait comme instituteur en Côte d’Ivoire. Mais lorsque la retraite de son père approcha, ni son frère, ni sa sœur aînée ne s’apprêtèrent à reprendre la ferme familiale. « Je voyais que ça allait peiner énormément mon père. Ça a compté dans la balance. Il y a aussi le patrimoine, on est attaché à sa terre, à sa ferme. » Alors Philippe revient sur les terres familiales, rachète les baux de son père, et fait passer la ferme de 90 à 150 hectares.

En 2008, il devient maire, c’est le tournant. « Avec les responsabilités, je n’avais pas assez de temps de bien faire mon travail. En plus j’avais du matériel vieillissant. » Comme Eric Bourgeois avant lui, il commence par ne pas racheter de moissonneuse. « Au départ c’était la récolte, après c’étaient les semis. Et puis presque tout. » Aujourd’hui Philippe n’a plus qu’un tracteur. Il participe à la moisson, et broie les jachères. Sur le papier, il est un agriculteur comme un autre. Dans les faits, il est essentiellement donneur d’ordre.

S’installer en déléguant

La délégation n’est pas uniquement le fait de petits agriculteurs qui n’arrivent pas à aller au bout de leur carrière. À Romilly, deux jeunes se sont récemment installés sur ce principe, sur les exploitations de leurs parents. Leur objectif : faire perdurer le patrimoine familial.

Quatre jours par semaine, Mathieu de Pibrac est conseiller dans un cabinet d’expertise comptable. Le vendredi, le soir, et les week-ends, il « assure un travail de chef d’exploitation : administration, gestion commerciale suivi réglementaire, choix culturaux, tour de plaine, stockage/déstockage, irrigation et entretien des jachères ». Il ne réalise plus les travaux des champs lui-même, mais il reste impliqué. « Je conduis des projets d’aménagement : plantation de haies, photovoltaïque. »

Les 150 hectares de la ferme de Guichery étaient déjà mis « à façon » par son père avant l’installation de Mathieu : « Je ne pouvais pas envisager que ce ne soit pas l’un de nous qui reprenne. C’est la ferme où j’ai grandi, ce sont les terres familiales, de longue date. » Pour Mathieu, la délégation offre une sécurité : « J’ai repris à 40 ans avec 3 enfants, je ne me voyais pas investir dans du matériel, d’autant que j’avais un travail dans lequel je m’épanouissais. »

Mathilde Foisy, 35 ans, est notaire dans la commune voisine, à Cloyes-sur-le-Loir, dans cet office où exerçait déjà Maître Baillehache, le notaire chez Zola. Pour Mathilde, le choix de la délégation est intervenu après « beaucoup de questionnements ». « Mes parents avaient du mal à vivre des revenus de la ferme et le matériel était vieillissant, retrace-t-elle. Il aurait été compliqué de racheter l’exploitation de mon père et d’investir, de surcroît, dans du matériel performant. Quand vous êtes jeune installée, et qu’il n’y a pas d’apport personnel ou de donation familiale initiale pour le rachat d’une exploitation, il n’y a que la banque pour vous financer. Avec 89 hectares en céréales, la viabilité du projet, sans être double actif, était quasi-nulle… ».

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Déléguer pour transmettre

Mathilde opte donc pour la délégation. Son but : « Avoir du matériel adéquat et des techniques culturales autres », mais aussi faire perdurer l’aventure familiale. « Cet attachement irrationnel à la terre, que l’on voit dans le roman, j’en suis un exemple concret. Je ne peux pas l’expliquer mais c’était impossible que je cède la ferme. Toutes les générations avant moi qui y ont versé leur sueur… je ne pouvais pas céder mes terres, nos terres. »

Chez ces deux jeunes agriculteurs, la délégation n’entraîne pas de frustration, ni d’amertume, au contraire. « C’est un système qui me permet de vivre sur place. Je n’ai pas le regret que peut avoir un agriculteur plus âgé de ne pas monter quotidiennement dans le tracteur. Ça n’a jamais été le cas pour moi », explique Mathieu.

L’objectif n’est pas la rente, assurent-ils – mais plutôt la préservation d’un bien familial, qu’ils souhaitent transmettre. « Le minimum est le maintien patrimonial, explique le quarantenaire. L’idée est que l’exploitation puisse être un projet d’installation, avec matériel, pour un enfant ou un neveu. » « Je ne me rémunère pas aujourd’hui sur la ferme, c’est un choix, car je travaille par ailleurs. La trésorerie que j’accumule, c’est pour la réinvestir derrière », confirme Mathilde, qui a la particularité de déléguer à son mari, agriculteur sur 250 hectares dans une commune voisine – tout en conservant chacun leur propre exploitation distinctement.

Les plus gros fermiers

À Romilly, ces « fermes à façon » sont le plus souvent confiées à de plus gros fermiers, des voisins. Vincent Clichy et Florent Besnard en font partie ; leurs exploitations ont leur siège dans des communes voisines, et exploitent respectivement 300 et 440 hectares, en propre.

Vincent Clichy a la cinquantaine, il est originaire de la « pleine » Beauce. « Mon père est arrivé à Cloyes en 1976, parce que le propriétaire avait repris sa précédente ferme », retrace-t-il. « Ce propriétaire avait deux exploitations ; il souhaitait en reprendre une – pas de bol, c’était celle de mes parents. » Les Clichy perdent 170 hectares de fermages, en rachètent 110 en propriété à Romilly. Même s’ils ont rebondi, le déménagement semble avoir laissé un goût légèrement amer : « Là-bas, c’était la pleine Beauce, il y avait des betteraves. Ici, il n’y a pas de betterave, mais il y a des silex. »

À Cloyes, M. Clichy cherche à s’étendre, en rachetant des fermes, et en travaillant chez les voisins. Et c’est en faisant d’abord la moisson chez un voisin que ce dernier lui propose de faire sa ferme à façon. « Il m’a dit : “L’an prochain, je cherche quelqu’un pour faire toutes les terres”. » Avec ses deux salariés, il travaille ainsi 200 hectares en propriété, 100 hectares en location, et 140 en délégation. Entre un fermage et une délégation, économiquement, il n’y a pas photo, selon lui. « C’est plus intéressant pour moi de louer. La délégation sert seulement à amortir du matériel sur une plus grande surface et baisser les charges de mécanisation. »

Florent Besnard, 32 ans, confirme. Lui s’est installé dès la sortie de ses études d’ingénieur agricole, d’abord avec son père, pendant quelques années. Il exploite 440 hectares, avec trois salariés – son frère possède 25 % de l’exploitation, et lui 25 % de celle de son frère – une serre à horticole high-tech, située à quelques kilomètres de là. Florent assure aussi de la « ferme à façon », chez un voisin : « C’est un des ateliers les plus déficitaires de la ferme. Il ne faut pas courir après ça, à moins d’être une grosse entreprise de travaux agricoles, et noyer les charges. Ce n’est pas mon cas. »

Les ETA et leurs fermes

Les fermes à façon ne sont pas toutes réalisées par des voisins. Parfois – ce n’est pas le cas à Romilly –, ce sont des entreprises de travaux agricoles (ETA) qui s’en chargent. Elles peuvent détenir une dizaine de contrats de « fermes à façon » dans leur portefeuille – dont les exploitations personnelles de ces mêmes entrepreneurs. Aussi respectées que critiquées, elles occupent une place de plus en plus centrale dans les campagnes, pour l’étendue des surfaces où elles interviennent, pour leur imposant parc de matériel – souvent dernier cri –, et leurs larges effectifs de salariés.

À Romilly-sur-Aigre, l’entreprise JMA, fondée par la famille Faucheux, est très souvent citée. Elle est basée à 30 km de la commune. Ces dernières années, les frères Faucheux ont bien fait grandir l’entreprise fondée par le père dans les années 2000. Les deux frères proposent aujourd’hui 70 types de prestations différentes. Leur entreprise intervient sur 1 300 hectares de pomme de terre, ou encore 800 hectares de betterave à sucre. En sus, JMA assure 1 800 hectares de « ferme à façon ».

« La demande de ferme à façon provient de personnes qui veulent garder leur bien, et qui se disent qu’ils pourront installer plus tard un neveu ou un petit-fils », indique l’un des deux frères, Jérémy Faucheux. Ses donneurs d’ordre sont de tous âges, ils habitent dans le coin, parfois ailleurs. « Demain, avec la demande, je pourrais tout aussi bien doubler la taille de l’entreprise. Mais l’organisation des travaux est tellement compliquée qu’il nous faut sélectionner », confie Jérémie – la ferme familiale des Faucheux s’étend elle-même déjà sur 500 hectares.

Même s’il se défendent de le faire pour cette raison, la délégation semble être, de fait, une étape vers l’obtention du fermage. À condition que la relation se passe bien. Contrairement au fermier, protégé par le droit rural, le sous-traitant peut être congédié du jour au lendemain. À Romilly, difficile de savoir quel modèle d’exploitation l’emportera. Les « fermes à façon », ces exploitations sans matériel, vont-elles perdurer, voire se développer ? Ou leurs sous-traitants, voisins et ETA, finiront-ils par mettre la main sur ces fermages ? « Qui vivra verra », disait le fermier Hourdequin.

Le facteur salarié

Une des clés de l’avenir des fermes de Romilly se cache chez les salariés agricoles. « Pour s’agrandir, il nous faudrait un salarié et on ne le trouverait pas. C’est introuvable », constate Guillaume Boniteau, qui exploite aujourd’hui 400 hectares avec son frère. Acheter des terres et des machines ne suffit pas pour prospérer – le salariat est devenu une des conditions de l’agrandissement, sauf à devoir recourir aux prestations des voisins ou ETA.

Les plus gros fermiers, Vincent Clichy et Florent Besnard ont respectivement deux et trois salariés. L’entreprise de travaux agricoles JMA emploie vingt permanents et une dizaine de saisonniers. « Jusqu’à 200 personnes l’été » pour le tri des pommes de terre, estime Jérémie Faucheux.

Contrairement à ce que prédisait Marx, le salariat est aujourd'hui minoritaire en agriculture. Mais il semble parti pour prendre une place de plus en plus importante dans les fermes françaises. Ils sont aujourd’hui 170 000, un chiffre stable, voire en légère augmentation depuis 30 ans. Sur la même période, le nombre d’agriculteurs n’a cessé de s’éroder – ils étaient encore 500 000 au dernier décompte en 2020. À mesure que les agriculteurs restants achètent du foncier, ils cherchent des salariés.

Dans la plaine, le profil d’Andréa Delaunay est très prisé. Il est salarié chez Vincent Clichy. Les agriculteurs du coin savent qu’il travaille bien. Son père et son grand-père étaient maçons. Lui a été redirigé très jeune vers l’agriculture, après l’arrêt de l’entreprise familiale.

À 28 ans, Andréa aimerait, lui aussi, s’installer. Pour cela, il cherche une… ferme à façon. « L’idée, ce serait de trouver une ferme, et de travailler avec mon patron. Je reprendrais juste des terres en location, un fermage. Et après, Vincent pourrait me faire les terres à façon. Ça, ça serait intéressant. »

Andréa n’envisage pas de racheter une ferme entière – terres et matériel. Ce type d’opération n’est plus accessible au premier venu, il faut désormais un apport conséquent. Guillaume Boniteau est le dernier à l’avoir fait à Romilly, sur 104 hectares, au début des années 2000. « Les fermes étaient moins chères, les prix des blés étaient faibles et ça n’intéressait pas beaucoup les jeunes de revenir à la terre. C’était une époque où on avait du mal à trouver des repreneurs. »

La reprise n’a pas été aisée pour Guillaume. Pour s’en sortir, il a dû continuer à travailler pendant dix ans comme salarié agricole sur une ferme voisine, avant de développer une activité annexe de prélèvement de terre. Maintenue de haute lutte, Guillaume Boniteau espère bien transmettre sa ferme. « Si on peut installer le fils ou le neveu, ça serait une fierté. Transmettre, c’est important. On se dit qu’on n’aura pas rien fait de notre vie ».

Le téléphone sonne

Transmettre, c’est aussi le rêve d’Andréa Delaunay – qui est aussi jeune père. Mais avant cela, le salarié doit encore trouver sa ferme, et pour ce faire, il met de l’argent de côté. Des opportunités, il en aura plusieurs dans les années à venir. Le maire du village, Philippe Gasselin, est à un an de la retraite ; ses filles n’étant pas intéressées, il s’apprête à céder une exploitation de 150 hectares – composée presque exclusivement de fermages.

Le téléphone va bientôt à se mettre à sonner chez Philippe. Au bout du fil, des voisins, des gens d’ailleurs, des jeunes, des moins jeunes. Ce sera l’heure des dilemmes : accepter l’offre la plus forte ou la plus vertueuse ? « On peut se dire qu’on préfère que ce soit un petit jeune, ou quelqu’un qui fait du bio, ou couper l’exploitation en deux. Mais s’ils ne sont pas issus du monde agricole, souvent, ils n’ont pas les finances. » Dans l’idéal, Philippe aimerait céder à un gars du coin, mais « la retraite agricole c’est 1 000 euros – comme je suis élu, je vais peut-être avoir 1 200 euros par mois, à tout casser. Donc si on ne valorise pas son départ… »

Ainsi, 136 ans après le passage de Zola, la passion pour la terre n’a pas disparu à Romilly-sur-Aigre. La terre reste, à la fois, un moyen de subsistance, une fierté professionnelle et un patrimoine familial. Quitter la terre est encore un déchirement, l’acquérir un accomplissement.

Les agriculteurs nous auront-ils tout dit de leurs batailles foncières ? « Le paysan n’est pas parleur, et garde volontiers ses affaires pour lui », se plaignait déjà Zola dans les colonnes du journal Le Parti national en 1887, quelques mois avant la parution de La Terre. Des histoires de tensions entre exploitants, pour des cessions, des partages, nul doute que l’histoire de Romilly en regorge. Certaines resteront entre nous et eux. C’est la supériorité du roman sur le journalisme, que de pouvoir toutes les raconter.

 


De 50 à cinq exploitations

Quand Zola visite la région, au printemps 1886, les paysans sont partout. Ce sont ces « fourmis », ces « petites silhouettes noires, de simples traits de plus en plus minces, qui se perdaient à des lieux ». Aujourd’hui, quand Guillaume Boniteau sort son tracteur rouge pour aller semer, il a peu de chances de croiser son voisin Eric Bourgeois. Cinq exploitations ont encore leur siège à Romilly-sur-Aigre, petite commune en nombre d’habitants, mais qui s’étend sur 1 200 hectares. Les agriculteurs y exploitent entre 130 à 400 hectares. Sous le Second Empire, une cinquantaine de fermes se partageaient ce terrain de jeu. Dans le roman de Zola, l’exploitation la plus importante couvre déjà une centaine d’hectares. C’est celle du Maitre Hourdequin, ce grand fermier dont les ancêtres s’approprièrent le domaine seigneurial après la Révolution, lors de la vente des Biens nationaux. Au nez et à la barge des Fouans, les anciens serfs.

Fermes à façon : un modèle du XXIe siècle

La « ferme à façon », ou « délégation complète » est une forme d’exploitation très contemporaine. Elle est observée depuis les années quatre-vingt-dix par le chercheur Hubert Cochet d’AgroParisTech. Son essor est scruté depuis par les sociologues de Toulouse Geneviève N’Guyen et François Purseigle. À l’échelle nationale, ce sont aujourd’hui 13 % des fermes spécialisées en grandes cultures (7 % pour l’ensemble des exploitations) qui délèguent intégralement leurs travaux agricoles - d’après les données du recensement agricole 2020 – le premier à chiffrer le phénomène.

La menace de la jachère

L’autre inquiétude de Philippe Gasselin, très contemporaine elle aussi, c’est la jachère. « À la reprise, certaines parcelles sont laissées en jachère, j’espère que ça ne sera pas le cas des nôtres. J’espère que ça aura servi à maintenir un agriculteur sur la commune. » Chez Zola, la jachère commençait à disparaître des rotations, au profit de la prairie artificielle. Depuis quelques années, elle revient sous une forme nouvelle. Les règles de la Pac imposent 4 % de zones non productives aux agriculteurs, pour protéger la biodiversité. Pour s’y conformer, certains agriculteurs de la région dédient des champs entiers à la jachère, année après année – généralement des petites terres. Sur ses 400 hectares, Florent Besnard en a mis 50 en jachères – sur ces mauvaises terres qui divisèrent les Fouans, au début du roman de Zola. Avec 50 autres hectares cultivés en lavandin sans pesticides, il a réussi à décrocher le label HVE.