La crise du lait en France touche aussi l'intérieur de l'interprofession, le Cniel. Face à la présentation de la conjoncture, la réaction des transformateurs a provoqué un clash induisant la démission du président de l'interprofession, Thierry Roquefeuil, lui-même éleveur.
Thierry Roquefeuil, président de l'interprofession laitière, le Cniel, depuis 2013 et également président de la Fédération nationale des producteurs de lait (FNPL), a remis sa démission « aux présidents de la Fédération nationale des industries laitières (Olivier Picot) et de la Fédération nationale des coopératives laitières (Dominique Chargé) », annonce un communiqué de la FNPL, le 9 juillet. Le matin même lors du conseil d'administration du Cniel, à la suite de la présentation de la conjoncture laitière actuelle (difficulté de trésorerie des éleveurs et prévisions des cours du lait à la baisse sur les six prochains mois), la FNIL a demandé une suspension de séance, accompagnée de la FNCL. A leur retour, ils ont exprimé leur volonté « de n'avoir de compte à rendre à personne », comme l'exprime un membre de la filière. Du moins, cela a-t-il été perçu comme cela par l'ensemble des représentants des producteurs. Pour la Confédération paysanne, « ils veulent gérer leur production et leurs volumes seuls ». Thierry Rocquefeuil estime qu'« ils considèrent que l'interprofession n'est pas le lieu pour parler de prix et de volume. » Josian Palach, trésorier de la Conf' va plus loin: « ils ne veulent plus d'intervention de l'Etat ». L'interprofession est en échec. « Je considère que je ne peux pas cautionner, en tant que président du Cniel, cette attitude d'indifférence des collèges des transformateurs alors que j'appelle depuis de longues semaines à la responsabilité de tous les acteurs de la filière », a expliqué Thierry Roquefeuil dans son communiqué.
Echec et …
La FNPL, dans un communiqué du 7 juillet, avait effectivement rappelé qu'elle avait « demandé à chacun des acteurs de l'aval de la filière qu'elle » avait « rencontrés, d'actionner la clause de survie (ou clause de renégociation) telle que la loi le prévoit pour permettre aux producteurs de lait de « passer » cette crise. La FNPL fait le constat que la filière laitière n'a pas répondu, à ce jour, à la grande détresse des producteurs de lait ». Le syndicat annonçait donc une mobilisation plus forte des éleveurs, surtout dans un contexte où la sécheresse « risque de faire grimper le cours des céréales et renchérir le coût de l'alimentation ». Thierry Rocquefeuil s'interroge de son côté sur le rôle de l'interprofession. « Ma question, face aux problèmes de conjoncture, c'est : qu'est ce qu'on fait ? C'est un travail de réflexion en commun qu'il faut avoir. Nous sommes obligés d'avoir une stratégie commune ». Il justifie sa démission par son lien avec les producteurs. « Les choses n'avançaient plus », continue-t-il. Si le rôle de l'interprofession n'est plus de fixer le prix du lait comme cela a pu l'être auparavant, elle a tout de même dans ses statuts « de réguler l'offre et la demande » confirme la Conf'. Dominique Chargé, président de la FNCL, répond que « l'on ne change pas le marché parce qu'on en a discuté en interprofession. Je reconnais parfaitement que la conjoncture est difficile pour la filière aussi bien pour les producteurs que les industriels. Nous sommes exposé à la violence du marché international. Tous les acteurs doivent se retrousser les manches ».
… médiation ?
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Il parle de fusion entre coopératives, de valorisation sur le marché intérieur, de la nécessité d'intervention des pouvoirs publics, de mesures d'urgences. « Je ne comprends pas qu'il n'y ait pas eu de mesures prises à Bruxelles pour anticiper la crise avec des retraits massifs de produits sur les marchés et une hausse du prix d'intervention », observe-t-il. Il accuse l'embargo russe et surtout le retrait de la Chine. Sa voix est tendue, nerveuse. Il s'avoue « surpris » de la démission du président du Cniel. En entretien avec le ministre de l'Agriculture quelques heures plus tard, Thierry Roquefeuil a réévoqué avec lui la situation délicate des éleveurs, demandant un soutien fort du ministre, lors de la réunion préparatoire du futur conseil européen de septembre, la semaine prochaine, au sujet de la crise laitière. « Le travail, c'est de rassembler [l'ensemble des membres de la filière, ndlr] pour leur donner des objectifs communs […], arriver à faire en sorte qu'il y ait une cohérence dans la filière, rapprocher les points de vues et remettre tout le monde avec des objectifs communs et collectifs », a évoqué Stéphane Le Foll, lors d'une interview, le 9 juillet, sur RTL au sujet de la crise dans la viande bovine. Un discours qui pourrait s'appliquer aussi à la filière laitière. Cela dit, à défaut d'interprofession, il reste toujours la médiation…
« On a trompé les paysans. On leur a dit que l'export allait absorber toute leur production. Or ce n'est pas le cas. Le marché mondial n'est pas un Eldorado ! La croissance du marché mondial est estimée à seulement 2 % par an environ. Beaucoup de paysans ont investis et vont être les victimes de ce discours, surtout les jeunes. Ils vont être dans le rouge tout de suite », clame Laurent Pinatel, porte parole de la Confédération paysanne, lors d'une conférence de presse le 9 juillet. Josian Palach, trésorier de la Conf', parle d'une « surproduction qui s'installe durablement ». Pour répondre aux difficultés, il « faudrait remonter le prix d'intervention et réfléchir à un système de prévention des crises », en tenant compte des coût de production des éleveurs. « Tout est marché d'opportunités » pour Bruxelles, dénonce Laurent Pinatel. La FNPL exige de son côté du ministre « des mesures d'urgence d'aide à la trésorerie et d'allégement des charges » et la reconnaissance par Bruxelles de l'état de crise, avec « des mesures de gestion de marché efficaces et réactives enfin actées ».
« La coopération tire les prix vers le bas. Nous allons leur demander des comptes, notamment au Space. Comment peut-on externaliser les plus values au lieu de les retourner vers les agriculteurs qui en ont besoin ?! », s'exclame Bernard Lannes, président de la Coordination rurale. « Sodiaal a appliqué les mêmes méthodes que la grande distribution à l'internationale », continue-t-il. Du côté de la Confédération paysanne, le discours attaque aussi la coopération : « Les coopératives donnent de gros volumes aux jeunes. Cela les oblige à avoir de gros troupeaux avec une demande forte en capitaux. C'est l'asservissement des producteurs. Si le prix baisse, ils produiront à perte pour limiter la casse. On a donnée les clefs aux industriels pour organiser la production ». Laurent Pinatel, porte parole du syndicat, dénonce le manque de transparence de Sodiaal et s'étonne que « le prix A, censé être stable, dérape aussi ».