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Recherche « Tous les agriculteurs ne font pas le même métier », selon le CEP

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Dans son ouvrage Le monde agricole en tendances, le Centre d’études et de prospective (Cep) du ministère de l’Agriculture, aidé d’une quinzaine d’experts, dresse un portrait social prospectif des hommes et des femmes qui font l’agriculture d’aujourd’hui, et encore plus celle de demain. Un travail qui sera discuté le 6 décembre lors d’un séminaire au ministère. En attendant, le Cep nous livre ses premières conclusions, avec Bruno Hérault, chef du service, Céline Laisney et Julien Vert, de l’équipe du projet.

Dans votre ouvrage Le monde agricole en tendances, qui a nécessité une année de travail et la sollicitation d’une quinzaine d’experts, en plus de l’équipe du Cep, vous dressez sur une centaine de pages, le portrait social des agriculteurs d’aujourd’hui et de demain. Pourquoi avoir choisi cet angle social ?

CEP : En quelques décennies, l’agriculture française a été profondément transformée : modernisation, agrandissement, spécialisation, ouverture sur les marchés internationaux, etc. Cette nouvelle agriculture a vu émerger de nouveaux agriculteurs dont les façons de travailler, les formations, les qualifications et jusqu’à l’origine sociale ne sont plus tout-à-fait les mêmes. Ces évolutions sociales étaient jusque-là moins étudiées que les dimensions économiques, politiques et techniques qui les sous-tendent. C’est pourquoi nous avons choisi de mener ces travaux à travers ce prisme. Nous avons par ailleurs fait le choix d’une analyse de tendances. C’est-à-dire qu’au lieu d’essayer d’identifier plusieurs scénarios d’avenir possibles, nous avons tenté d’analyser la tendance dominante pour les années qui viennent.

Quelle sera cette tendance?
Nous avons pu constater des mutations et des transformations particulièrement importantes et significatives : le recours croissant à une main d’œuvre salariée et extérieure, la poursuite de la féminisation du métier, la diversification de l’origine sociale des nouveaux installés, la diversification des revenus, l’élévation notable du niveau de formation et de qualification des exploitants, la croissance de la productivité, la poly-activité à certaines conditions, l’obligation de concilier un développement économique et en même temps des contraintes environnementales, la multiplication des statuts, l’essor des formes sociétaires, de nouvelles aspirations à un équilibre entre vie privée et vie professionnelle...

Ça n’est donc pas une tendance, mais bien des tendances à venir pour le monde agricole ?
Oui, en effet. Cela tord le cou à une idée reçue qui prétend que le monde agricole s’homogénéise, que les agriculteurs ont une même destinée, les mêmes caractéristiques. Comme d’autres professions, ce monde agricole se diversifie et se complexifie au fur et à mesure que le nombre d’agriculteurs qui la composent diminue. Les différences tiennent aux territoires, aux filières, aux stratégies d’entreprise... La spécialisation croissante de l’agriculture fait que l’ensemble des agriculteurs ne fait plus le même métier.

Ce qui complique sans nul doute la réponse à apporter. Comment accompagner le changement d’une population aussi hétérogène, donc avec des besoins que l’on peut imaginer aussi différents d’un agriculteur à l’autre ?
Effectivement, en matière de préconisation, nous avons bien insisté dans nos conclusions sur le fait que les politiques publiques ne peuvent plus s’appliquer de manière uniforme sur un seul groupe d’agriculteurs. À l’inverse, elles doivent être de plus en plus faites sur mesure, en fonction des différents cas de figure. C’est un véritable enjeu pour les politiques publiques que de pouvoir s’adapter à cette donne. C’est aussi adapter notre façon de penser, nos outils d’accompagnement à cette diversité croissante, et aux défis de demain. Ce qui va bien dans le sens du ministre de l’Agriculture et la volonté du « produisons autrement ». Ce sont des réflexions qui convergent.

Parmi les réponses à apporter, vous indiquez dans vos conclusions que l’une d’elles serait de « rendre plus fluides les trajectoires professionnelles depuis et vers l’agriculture ». Autrement dit, il faudra faire en sorte de « faciliter l’entrée dans le métier et en banaliser la sortie ». Est-ce à dire notamment que le dispositif de l’installation est voué à être profondément modifié ?
L’une des conclusions assez forte du groupe est de constater que, jusqu’à présent, on était agriculteur de père en fils et pour toute la vie. La réalité est devenue beaucoup plus complexe que cela, du fait notamment d’une montée en puissance des installations hors cadre familial, des personnes qui viennent à l’agriculture alors qu’elles disposent déjà d’une expérience professionnelle. Cela apporte des compétences nouvelles, un regard un peu extérieur, un âge moyen aussi, à l’installation, plus élevé du fait de cette première expérience. Il y a sans doute une réflexion à mener pour mieux accompagner ces gens qui viennent à l’agriculture. De ce point de vue, le dispositif à l’installation a certaines limites qui sont bien connues : il y a plus de deux tiers des installations qui ne sont pas aidées, donc qui n’entrent pas dans le cadre du dispositif. C’est pourquoi le ministre a lancé ce grand chantier des assises.

Vous faites part d’une tension grandissante « entre la logique sectorielle et la logique territoriale ». Qu’est-ce que cela signifie?
Pour les agriculteurs, cela peut être une tension. D’un côté, ils sont acteurs de territoires ruraux, impliqués dans un territoire, en relation avec les autres acteurs de ce territoire, avec qui ils doivent partager certaines ressources. Et d’un autre côté, ils sont intégrés dans des filières qui, elles, ont souvent moins d’ancrage, sont souvent nationales, voire internationales. Donc, les logiques, les contraintes, les besoins de ces deux réseaux dans lesquels les agriculteurs sont insérés, ne sont pas toujours convergents. Cela nécessite de composer, de trouver comment s’intégrer dans ces deux réseaux qui sont indispensables à leur activité.

Vous mettez en avant une autre tension, entre le fait d’alimenter la population et gérer l’environnement. Cela ne va donc pas aller en s’arrangeant?
Il n’y a pas nécessairement de contradiction entre les deux. On sait que l’agriculture est multifonctionnelle, qu’elle peut fournir à la fois des biens et des services. Il va falloir effectivement réussir à nourrir durablement les hommes, c’est la mission historique de l’agriculture. Cela implique d’évoluer vers des systèmes de production agricole aussi performants sur le plan économique qu’environnemental.

Vous allez plus loin, vous parlez de « limites environnementales de plus en plus prégnantes »...
Oui, il y a un certain nombre d’indicateurs environnementaux plutôt dans le rouge, comme la question de l’eau qui est d’actualité. Il devient donc nécessaire de trouver des solutions pour produire mieux.

L’exercice du métier sera enfin marqué par toujours plus de stress, selon votre réflexion. Pour quelle raison ?
Des enquêtes montrent que s’il y a une baisse relative de la pénibilité physique du métier grâce notamment au machinisme, il y a dans la profession beaucoup de stress lié aux nouvelles positions d’exercice, comme la volatilité des prix, le fait que l’agriculteur soit obligé de gérer désormais un grand nombre de paramètres, qu’il ait également une charge mentale très forte, liée aux cahiers des charges etc. Tous les aléas, les incertitudes liées à la production elle-même, et tout ce qui entoure la production, s’ajoutent. Donc, effectivement, on peut miser sur le fait que cela risque de se renforcer.

Vous rendez public votre travail le jeudi 6 décembre, à l’occasion d’un séminaire. Qu’attendez-vous de cette journée ?
Nous voulons qu’à partir du document soient retenus des défis majeurs pour l’action publique, et que, dans l’ensemble, l’ouvrage et la journée du 6 décembre fassent réfléchir à l’avenir d’un secteur, d’une profession et à la nécessaire adaptation d’une politique publique. Ce qui nous intéresse, nous, en tant que Cep, c’est que ce type de document mette en discussion des enjeux, des défis, que cela anime le débat publique, que des personnes s’en saisissent, posent des questions, et qu’ainsi le Cep joue son rôle de contribution à de futures politiques, et en tout cas, à une réflexion sur la façon dont va évoluer le monde agricole.

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