Alors que se poursuivent les négociations du traité de libre-échange entre l'Union européenne et les Etats-Unis, l'interprofession bovine française redoute la viande de qualité qu'exporte traditionnellement les Etats-Unis dans le monde. Au contraire, les industriels du secteur laitier tricolore espèrent profiter de l'ouverture du marché américain.
«L'AGRICULTURE, en particulier la viande, est la variable d'ajustement des services et de l'industrie », a dénoncé, lors d'une conférence de presse le 21 mai, le président de la Fédération nationale bovine (FNB) Jean-Pierre Fleury, alors que se déroule du 19 au 23 mai le « cinquième tour » des négociations du Partenariat transatlantique de commerce et d'investissement (TTIP) en Virginie, près de Washington (lire p. 11). Cet accord de libre-échange entre l'Union européenne et les États-Unis vise à abaisser les barrières tarifaires et réglementaires entre ces deux gigantesques marchés (à l'exception des services audiovisuels au nom de « l'exception culturelle »).
Pas d'exception « agriculturelle » en revanche. L'interprofession de la viande (Interbev) pense savoir que les négociations s'orientent vers l'octroi aux USA d'un droit d'exporter entre 125 000 et 150 000 tonnes de viande bovine en Europe sans droit de douane, contre 45 000 tonnes (sans hormones) aujourd'hui. « C'est colossal », estime le président de la FNB. Ce que redoutent les éleveurs français, c'est moins l'arrivée d'une viande bas de gamme que des pièces les plus nobles du marché américain.
Haut de gamme américain
Les États-Unis consomment beaucoup de viande hachée et exportent traditionnellement des morceaux de qualité, comme l'aloyau (bifteck, bavette). Pour les éleveurs européens, ces morceaux sont stratégiques. Ils sont majoritairement produits par les éleveurs de vaches allaitantes, et représenteraient un tiers de la valeur d'un animal pour seulement 9% de son poids, estiment certains professionnels. En Europe, la production de morceaux de qualité issus du troupeau allaitant est estimée entre 400 000 et 750 000 tonnes. Un tel accord aurait donc des conséquences désastreuses sur les filières viande bovine en Europe, en premier lieu celle de la France, qui possède le premier troupeau allaitant de l'Union. « Le combat de la compétitivité est perdu d'avance », estime le président d'Interbev, Dominique Langlois. L'Institut de l'élevage évalue à 70% l'écart entre les coûts de production des élevages allaitants français et ceux des feed-lots américains. « Nous ne sommes pas contre le libre-échange, mais nous voulons une réciprocité des normes », demande Interbev, qui dénonce aux Etats-Unis « des réglementations quasi-inexistantes en matière d'alimentation animale (...), de traçabilité, de bien-traitance des animaux ou de protection de l'environnement ».
Les consommateurs méfiants
Pour éviter un raz-de-marée de steaks américains, les éleveurs comptent sur le support des consommateurs. Un sondage commandé par Interbev à Opinionway révèle que 74% des Français sont opposés à la « possible introduction de viande américaine ne suivant pas les mêmes normes qu'en Europe en termes de bien-être animal, environnement et traçabilité». De même, 81% des consommateurs de viandes se disent « sensibles aux modes de production utilisés en matière de bientraitance animale, de protection de l'environnement et de traçabilité ». Aujourd'hui les Etats-Unis exportent déjà chaque année vers l'Europe 20 000 tonnes de viande de qualité et sans hormone. L'Union européenne importe de plus en plus de viande bovine : 330 000 tonnes équivalent carcasse en 2013. Pour Interbev, la Commission européenne n'est pas encline à inverser le phénomène. « La Commission européenne ne voit plus la production de viande bovine comme un secteur d'avenir, regrette Dominique Langlois. Elle considère que les importations doivent pallier la baisse de production européenne ».
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Le lait « conquérant »
Ce qui est vrai de la viande ne l'est pas du lait. L'accord de libre échange transatlantique n'est pas une menace pour le secteur laitier européen, bien au contraire. « L'Europe est offensive sur les fromages », explique Gérard Calbrix, économiste à l'association de la transformation laitière française (Atla, qui regroupe coopératives et privés), lors d'une journée sur les marchés mondiaux organisée par l'Institut de l'élevage, le 21 mai à Paris : « Nous souhaitons élargir nos exportations au maximum », affirme t-il. L'Europe demande surtout le démantèlement des barrières non tarifaires, comme des normes sanitaires qui bloquent notamment l'envoi de crème fraîche.
Mais outre-Atlantique, on cherche une contrepartie et on ne voit pas d'intérêt à exporter vers l'Europe : il n'y a pas de différence de prix de production entre les deux continents. Alors que la production laitière est présente sur tout le territoire, les producteurs semblent avoir l'attention des parlementaires qui pourraient rechigner à ouvrir leur marché dans ce secteur.
Incompréhension sur les indications géographiques
Les indications géographiques provoquent par contre « une vraie bagarre », pour l'instant. Une liste de 267 indications géographiques protégées a été établie, laissant le droit aux Etats-Unis de commercialiser certains produits, comme du parmesan ou de la feta produite sur place. Pour les Américains, une recette n'appartient pas à un territoire mais à des hommes, dont certains ont émigré aux États-Unis avec leur savoir-faire : ils ne comprennent donc pas ce concept d'indication géographique auquel les Européens sont si attachés, a constaté Gérard Calbrix lors d'une visite sur place.
LES États-Unis se préparent à exporter plus de produits laitiers et à devenir acteurs sur les marchés émergements, ont expliqué les experts intervenant lors d'une journée sur les marchés mondiaux, organisée par l'Institut de l'élevage, le 21 mai à Paris. « Les USA se rendent compte qu'il y a un vrai marché au delà de leurs frontières », constate Christophe Lafougère, directeur du Gira, une agence d'étude de marchés alimentaires. « Leur politique est marquée par une volonté de reconquête des marchés », ajoute Sébastien Bouyssière, de l'institut de l'élevage : le Farm Bill protège les éleveurs et les industriels quand le marché est mauvais, sans limiter la production. Avec un prix du lait stimulant pour les éleveurs qui semble avoir explosé depuis début 2014, la collecte augmente. Depuis 2000, elle a bondi de 20%, pour faire des Etats-Unis le troisième producteur mondial. « Le surplus de collecte est orienté vers des produits exportables », explique Sébastien Bouyssière, de l'Institut de l'élevage. Entre 2012 et 2013, la valeur des exportations de produits laitiers a augmenté de 30%. Sur la même période, l'Amérique du nord a même augmenté ses exportations vers le Maghreb, alors que la France a perdu des parts de marchés.