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Enquête Tri des biodéchets : ce que la méthanisation agricole peut en attendre

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Avec l’entrée en vigueur du tri à la source des déchets alimentaires des particuliers à partir du 1er janvier 2024, les agriculteurs pourraient profiter d’une nouvelle ressource via la méthanisation ou le compostage. Alors que la production de biogaz s’élève à 10 TWh en 2022 et pourrait atteindre 120 à 130 TWh pour la biomasse agricole à horizon 2050, la production de biométhane à partir de déchets alimentaires est évaluée entre 5 et 9 TWh. Les agriculteurs déjà engagés dans la démarche de valorisation des biodéchets peinent à voir arriver la ressource. Alors que les entreprises produisant plus de 5 t/an de biodéchets doivent déjà les trier, celles-ci font preuve d’un «manque de mobilisation», selon l’association de collectivités Amorce. L’ouverture d’une filière de traitement des déchets alimentaires biodégradables promet d’être plus lente que ne le requiert la loi. D’autant que la grande majorité des collectivités ne seront pas prêtes au 1er janvier 2024.

Chaque année, les Français produisent 83 kg déchets alimentaires biodégradables par personne, soit 5 millions de tonnes pour l’ensemble des ménages, selon le syndicat des professionnels du recyclage par valorisation agronomique (Syprea). « Les biodéchets représentent encore un tiers du contenu de la poubelle résiduelle des Français, c’est-à-dire un tiers des déchets qui ne sont pas triés par les ménages », précise le ministère de la Transition écologique. Et d’ajouter qu’ils pourraient constituer un « gisement non négligeable » pour la production de biogaz ou d’engrais organique avec l’entrée en vigueur d’une nouvelle réglementation l’année prochaine. À compter du 1er janvier 2024, les collectivités seront en effet tenues de proposer à leurs administrés une solution de tri à la source des déchets biodégradables alimentaires, pour qu’ils soient valorisés via le compostage ou la méthanisation.

« Le biodéchet a un potentiel intrinsèque fort. Pour un kilo de matière organique, on peut faire entre 450 à 500 litres de méthane, quand on peut faire 150 à 200 litres de méthane par kilo de lisier de porc », précise Anne Trémier, directrice de l’unité Opaale au sein de l’Inrae. Selon Thomas Filiatre, chargé de projets méthanisation pour l’entreprise associative Solagro, « le gisement mobilisable a été évalué entre 5 et 9 TWh de biométhane, et environ 8 millions de tonnes de fertilisant naturel (digestat et compost, NDLR) pouvant se substituer aux engrais chimiques ».

Une ressource complémentaire

Prudent, il estime néanmoins qu’il faut prendre ces chiffres « avec des pincettes », puisqu’aujourd’hui « on manque encore de recul sur la captation de ce gisement ». « En quantité d’énergie que l’on peut espérer produire au vu des quantités disponibles, leur potentiel est vingt fois inférieur à celui des gisements agricoles », souligne Romain Girault, directeur adjoint de l’unité de recherche Opaale de l’Inrae au quotidien Les Echos.

Pour l’heure, la production de biogaz s’élève à 10 TWh en 2022, selon l’Inrae. À horizon 2050, la quantité de biomasse agricole mobilisable pour l’énergie en France métropolitaine permettrait de produire 120 à 130 TWh de biométhane, selon une étude menée en 2020 par les associations WWF et Solagro. « Dont 10 à 15 TWh des biodéchets », rapporte Thomas Filiatre.

Quant au compostage agricole, « il recouvre une diversité de situations », souligne Laurent Forray, chargé de mission pour Agriculteurs Composteurs de France. Difficile donc d’en connaître l’étendue exacte, mais l’Ademe estime que la production de compost issu du traitement des déchets ménagers s’élevait à 3 millions de tonnes en 2020.

Autant dire que « ce n’est pas le potentiel énergétique » que certains s’imaginaient, rapporte Thomas Filiatre. À ses yeux, « il faut l’envisager comme un complément plus qu’une ressource unique ». Un avis partagé par Cécile Frédéricq, déléguée générale chez France Gaz Renouvelables, qui mise surtout sur les résidus agricoles et les cultures intermédiaires à valorisation énergétique (Cive).

Une obligation de moyens, pas de résultat

Le tri des biodéchets des particuliers est issu de la loi anti-gaspillage pour une économie circulaire de 2020, qui prévoit « une obligation de moyens et non pas de résultats », détaille Stéphane Duru, responsable du pôle Déchets au sein de l’association de collectivités Amorce. Plusieurs voies de valorisation sont possibles. « Il peut s’agir de compostage individuel, avec par exemple la mise à disposition de composteurs aux habitants des collectivités qui en auront fait le choix », précise Thomas Filiatre, chargé de projets méthanisation pour l’entreprise associative Solagro. Ou encore de compostage à l’échelle d’un groupe de foyers ou d’un quartier, avec le déploiement de composteurs partagés et gérés par un prestataire privé ou public. Enfin, la valorisation des déchets alimentaires organiques peut passer par la collecte par apport volontaire ou d’une collecte en porte à porte.

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Une ressource à hygiéniser

Dans le cas d’une collecte, « ces nouvelles matières pourront être traitées par les installations déjà existantes, notamment des unités de méthanisation agricoles », soutient-il. Mais des ajustements sont néanmoins nécessaires, puisque les déchets alimentaires biodégradables doivent être préalablement hygiénisés. Cette étape, qui vise à réduire la présence de pathogènes dans la matière traitée, consiste en un traitement thermique à 70°C pendant une heure.

Les agriculteurs qui traitent d’ores et déjà de tels intrants « montent eux-mêmes des centres de déconditionnement et d’hygiénisation ou récupèrent des soupes de biodéchets auprès d’entreprises spécialisées », souligne Benjamin Deloison, agriculteur en Seine-et-Marne et membre de l’Association des agriculteurs méthaniseurs de France (AAMF). Il estime que l’hygiénisation représenterait un coût d’investissement de 300 000 à 400 000 euros.

Une absence de mobilisation, et de sanctions

Pour autant, « il n’est pas sûr que les méthaniseurs agricoles aient les moyens de changer leurs systèmes », prévient Anne Trémier, directrice de l’unité de recherche Opaale de l’Inrae. « Nous serions prêts à investir dans le déconditionnement et l’hygiénisation, mais il faut que l’on ait accès à des gisements », soutient Benjamin Deloison. Et l’agriculteur d’ajouter qu’il « ne voit pas les gisements arriver pour la simple et bonne raison que les gens ne se sont pas organisés ».

Et pour cause, il existe un véritable enjeu autour de la captation des biodéchets. Pour l’heure, seules les entreprises produisant plus de cinq tonnes de biodéchets par an sont actuellement soumises à une telle obligation. Mais « à l’exception des gros producteurs, tout continue comme avant », précise Stéphane Duru, qui s’agace d’une « absence complète de mobilisation » et de « sanctions appliquées », alors que nombreux sont les biodéchets « à partir dans les ordures ménagères, pour être incinérés ou stockés ».

Lenteur du déploiement du tri à la source

L’ouverture d’une filière de traitement des déchets alimentaires biodégradables promet donc d’être plus lente que ne le requiert la loi. D’autant plus que « les collectivités ne seront pas prêtes au 1er janvier 2024 », rapporte Anne Trémier. Seuls « dix à quinze millions » de particuliers bénéficieront du tri à la source dans les temps, selon l’association de collectivités Amorce. En incluant les collectivités qui viennent de s’engager dans la démarche, près de 20 millions de Français pourraient être en mesure de trier, selon les chiffres du ministère de la Transition écologique. « Dans le meilleur des cas, les autres collectivités auront engagé la démarche et la quasi-totalité se sera lancée dans le questionnement », espère Thomas Filiatre. « Ce n’est pas un manque de volonté politique locale. Mais les collectivités ont besoin d’aide pour déployer des solutions efficaces sans répercuter trop de surcoûts sur leurs administrés », relève Gilles Vincent dans la Gazette des communes.

Au contraire, la Fédération nationale des activités de la dépollution et de l’environnement (Fnade) estime que « le surcoût n’est pas si élevé ». « Le surcoût est d’environ 10 euros par habitant et par an. Ce n’est pas négligeable, mais c’est à repenser par rapport au prix global de la gestion des déchets », soutient Morgane Gorria, membre du collège recyclage organique de la Fnade. « En outre, ces chiffres sont théoriques, alors que l’observation des données réelles de collectivités qui font de la collecte de biodéchets en porte à porte depuis plusieurs années indique qu’elles ont des coûts de gestion globale inférieurs à ceux des collectivités de même typologie qui ne le font pas. »

Une observation qui n’empêche pas un véritable retard. Face à la situation, le ministère s’est montré rassurant en précisant qu’il laisserait deux à trois années aux collectivités pour mettre en place une solution de tri à la source sur leur territoire. « En revanche, l’objectif est que toutes soient embarquées dans la démarche et qu’elles aient au moins lancé une étude de faisabilité au 31 décembre 2023 », précise Vincent Coissard, sous-directeur des déchets et de l’économie circulaire au ministère de la Transition écologique. Pour les agriculteurs méthaniseurs et composteurs, il faudra donc s’armer de patience avant de compter sur ce nouveau gisement de matières premières.

Un kilo de biodéchets permet de faire 450 à 500 l de méthane

Dès 2024, les foyers pourront trier leurs biodéchets à la source