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UE/Mercosur : négociations de libre-échange sur fond de scandale sanitaire au Brésil

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Le scandale de la viande avariée brésilienne jette une ombre sur les négociations de libre-échange entre l’UE et le Mercosur. D’autant que, du côté européen, la viande bovine est l’un des sujets les plus sensibles de ces pourparlers.

« Nous nous attendons à ce que plus de 30 pays remettent en question » le Brésil comme fournisseur « en raison de cette affaire », a déclaré le ministre brésilien de l’agriculture, Blairo Maggi, après l’annonce, le 17 mars, du démantèlement d’un vaste réseau de commercialisation de viande avariée. Une affaire qui a éclaté trois jours avant l’ouverture à Buenos Aires d’une session de négociations de libre-échange entre l’Union européenne et le Mercosur (Brésil, Argentine, Uruguay et Paraguay) en vue de laquelle les organisations et coopératives agricoles de l’UE (Copa-Cogeca) avaient d’ailleurs insisté auprès de la Commission de Bruxelles sur les faiblesses des normes de sécurité sanitaire et de traçabilité dans les pays sud-américains (1).

Le responsable des affaires économiques à la chancellerie brésilienne, Carlos Marcio Cozendey, a admis que s’il était avéré que les irrégularités concernent l’ensemble du système et non pas quelques acteurs, « cela compliquerait vraiment les négociations » avec l’UE.

L’interprofession française de l’élevage et de la viande (Interbev) a souligné à ce propos, le 21 mars, que, « outre l’affaire de viande avariée qui touche le Brésil », l’accord de libre-échange envisagé avec le Mercosur « risque de faire entrer en Europe des viandes ne correspondant pas aux attentes des consommateurs (en termes de pratiques environnementales, de bien-être animal, de traçabilité et sécurité sanitaire) ». Elle juge donc que ce secteur doit être exclu des pourparlers avec le bloc sud-américain.

Appel de Brasilia à l’OMC

La Chine a suspendu le 20 mars ses importations de viande bovine et de volaille brésilienne, dont elle est le deuxième acheteur au monde, de même que Hong Kong, premier client pour le bœuf, le Mexique et le Chili. Ces pays représentaient ensemble 40 % des exportations brésiliennes de viande bovine en 2016.

L’UE, la Suisse, le Japon, le Mexique et l’Afrique du Sud ont, pour leur part, interdit l’entrée de produits provenant des établissements visés par l’enquête. D’autres, comme les États-Unis, la Corée du Sud, l’Argentine ou l’Arabie Saoudite, premier acheteur de volailles brésiliennes, ont décidé d’intensifier leurs inspections.

À Genève, où était réuni le Comité des mesures sanitaires et phytosanitaires de l’Organisation mondiale du commerce, le Brésil a fait le point le 22 mars sur le scandale sanitaire qui le touche. Estimant avoir ainsi fait preuve de « transparence et de coopération », il a « espéré que les pays membres de l’OMC ne vont pas recourir à des mesures qui constitueraient des restrictions arbitraires et seraient contraires aux règles (multilatérales) ».

Le ministre brésilien de l’agriculture a affirmé qu’il s’attendait à ce que les exportations de viande brésilienne « chutent environ de 10 % » à cause du scandale, ce qui représenterait, selon lui, des pertes de 1,5 milliard $.

Le commissaire européen à la sécurité alimentaire sur place le 27 mars

La Commission de Bruxelles a exigé et obtenu de Brasilia la suspension de la licence de quatre établissements autorisés à exporter vers l’UE, parmi les 21 entrepôts frigorifiques soupçonnés d’avoir commis des irrégularités. Parallèlement, selon Bruxelles, à la date du 20 mars, « aucune alerte spécifique » n’avait été émise en ce qui concerne la viande brésilienne se trouvant déjà sur marché européen.

Une réunion des chefs des services vétérinaires des Vingt-huit était prévue le 24 mars. Et le 27 mars, le commissaire européen à la santé et à la sécurité alimentaire, Vytenis Andriukaitis, sera au Brésil, une visite programmée de longue date mais au cours de laquelle la question des contrôles sanitaires prendra bien entendu une importance particulière.

Au Parlement européen, plusieurs membres de la commission de l’agriculture ont remis en question le 21 mars le bien-fondé des négociations commerciales avec le Mercosur dans un tel contexte. Les députés se sont aussi étonnés que les contrôles sanitaires aux frontières de l’UE n’aient pas permis de déceler le problème.

21 établissements visés à ce stade

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La police brésilienne a révélé le 17 mars, au terme de deux ans d’enquête, l’existence d’un réseau de corruption présumé, où des inspecteurs des services sanitaires recevaient des pots-de-vin pour émettre, sans réaliser de contrôle, des certificats pour de la viande avariée et destinée au marché intérieur comme à l’exportation. Dans certains cas, des « substances cancérigènes » ont été utilisées pour en « masquer l’aspect et l’odeur ».

L’opération, décrite comme « la plus importante de l’histoire » par les forces de l’ordre, a mobilisé 1 100 agents pour l’exécution de 309 mandats judiciaires, dont plus d’une trentaine d’interpellations, dans sept États du pays. Parmi les entreprises visées, le plus gros producteur mondial de bœuf, JBS, et le géant de la volaille BRF.

Le président brésilien, Michel Temer, qui a convié à un barbecue les ambassadeurs à Brasilia des principaux clients du pays, a jugé « important de souligner que, sur 11 000 employés (du secteur), seuls 33 sont sous le coup d’une enquête, et que sur 4 837 entrepôts frigorifiques, seuls 21 auraient commis des irrégularités présumées ». « Seuls six » de ces entrepôts ont réalisé des exportations au cours des 60 derniers jours, a-t-il précisé.

(1) Voir n° 3587 du 20/03/17

Un enjeu de plus de 9 milliards €

Les exportations brésiliennes de viande de volaille ont dépassé en 2016 les 5,4 milliards € (153 millions € vers l’UE, dont 79 Mio € vers les Pays-Bas). Les dix principaux clients étaient l’Arabie Saoudite, la Chine, le Japon, les Émirats Arabes Unis, Singapour, la Corée du Sud, le Koweït, l’Egypte et le Venezuela, selon le ministère du commerce.

La même année, les ventes de viande bovine du Brésil ont atteint 4 milliards € (450 Mio € vers l’UE) et étaient principalement destinées à Hong Kong, la Chine, l’Égypte, la Russie, l’Iran, le Chili, l’Italie (155 Mio €), les Pays-Bas (144,5 Mio €), le Venezuela et l’Arabie Saoudite.

Selon Interbev, l’interprofession française de l’élevage et de la viande, l’UE a importé du Brésil en 2016 25 898 tonnes de viandes fraîches/réfrigérées, 39 789 t de viandes congelées et 44 157 t de viandes préparées. Ce pays est le principal exportateur de viande bovine vers l’Union, représentant plus d’un tiers des importations européennes (50 % pour les viandes congelées, près de 99 % pour les viandes préparées).

Scandale sanitaire au Brésil, un argument pour refuser de signer le CETA selon la Conf’

« Le scandale sanitaire qui touche actuellement le géant de l’agroalimentaire brésilien JBS est une nouvelle preuve des risques de dérives auxquelles l’Union européenne s’expose en signant le CETA », accord de libre-échange entre l’Europe et le Canada, souligne la Confédération paysanne dans un communiqué du 22 mars. « Parmi la vingtaine d’entreprises concernées par ce scandale, on retrouve notamment JBS, qui représente un quart du marché mondial du bœuf et concentre, avec Cargill, 90 % des abattages de bovins au Canada », relève le syndicat. En signant le CETA, l’Union européenne « ouvre son marché en se basant sur un principe d’équivalence sanitaire » alors que cela ne sera pas le cas. « Si ratification du CETA il y a, ce genre de scandale risque de devenir monnaie courante », souligne la Conf’.

Importations brésiliennes de viandes : S. Le Foll renforce les contrôles

Le ministre de l’agriculture Stéphane Le Foll a demandé à ses services le 21 mars de renforcer les contrôles des viandes importées provenant du Brésil. Une annonce faite après que l’Union européenne, à la suite de la Chine, a demandé aux autorités brésiliennes de suspendre leurs exportations de viande bovine suite au scandale sur des viandes impropres à la consommation. Une réunion des chefs des services vétérinaires des États membres de l’Union européenne devait se tenir le 24 mars, annonçait Stéphane Le Foll. « À cette occasion, et dans l’attente d’une clarification de la part des autorités brésiliennes, la France demandera formellement à la Commission européenne de prendre toutes les mesures nécessaires pour assurer la protection des consommateurs ».