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Argentine Un grenier à céréales en panne politique

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L’Argentine reviendra-t-elle en force sur le marché mondial des céréales ? Les taxes et restrictions à l’exportation de blé et de maïs brident les semis. Un nouvel épisode a vu le gouvernement diminuer encore le contingent d’exportation de blé le 6 décembre. Malgré tout, l’optimisme règne dans une filière qui projette son avenir. Reportage à Buenos Aires.

La même scène s’est répétée, à un an d’intervalle, avec les mêmes acteurs réunis dans la salle des marchés de la Bourse aux céréales de Buenos Aires. Le traditionnel cocktail de fin d’année donné par les représentants privés des filières du soja, du maïs, du blé et du tournesol, a réuni une centaine de personnes, la plupart fournisseurs d’intrants, industriels et analystes. Elles ont trinqué à l’année 2013 après avoir écouté le représentant de l’État en la personne de Lorenzo Basso, le numéro deux du ministère de l’Agriculture, qui a répété ce qu’il avait dit l’an dernier, catégorique malgré l’énorme contradiction des faits : « Nous sommes d’accord avec tout ce que vous venez de dire », a-t-il dit suite au discours du représentant de la filière du blé, Santiago Labourt : « Si le gouvernement souhaite atteindre une récolte de 150 millions de tonnes de graines en 2020, soit 50 Mt de plus que le record de la saison 2010/2011, alors il faut supprimer les taxes qui grèvent les exportations de blé et de maïs, ainsi que les restrictions aux volumes exportés. Pour preuve, l’autorisation d’exporter 15 Mt de maïs, annoncée avant les semis, les a encouragés, tandis que l’annonce du contingent d’exportation de blé est tombée pendant les semis, trop tard pour limiter le recul des surfaces. Or, tout le monde gagne à de belles moissons», a-t-il rappelé.
En tête-à-tête, Santiago Labourt est encore plus explicite : « Cette régulation du marché n’a rien donné. Le pain vaut cher et la production de blé est en chute libre. Ces deux dernières années, le gouvernement a donné des signaux positifs en autorisant l’exportation de plus gros volumes et en l’annonçant de plus en plus tôt, mais jeudi dernier [6 décembre], une mauvaise nouvelle est tombée : le quota d’exportation de blé pour 2013 a été réduit de 6 à 4,5 Mt à cause de la piètre moisson en cours… ».
Lorenzo Basso partage cette analyse mais au sein du gouvernement de la présidente Cristina F. Kirchner, le secrétaire au Commerce intérieur, Guillermo Moreno, garde le pouvoir. La priorité de ce dernier est la lutte contre l’inflation des prix alimentaires sur le marché intérieur, menée sur plusieurs fronts bien que sans succès. Les taxes sur les exportations de blé et maïs demeurent donc à un niveau élevé depuis 2003 et le système de contingent d’exportation reste inchangé depuis 2007. Le gouvernement se montre intransigeant vis-à-vis du secteur agricole et le taxe à outrance à la douane parce que cela rapporte et c’est facile à faire en traitant les sociétés exportatrices comme des collecteurs d’impôt.

Atouts géographiques, et pourtant...

L’Argentine reviendra-t-elle en force sur le marché mondial des céréales ? Cela dépend essentiellement du facteur politique. Tant que le soja restera bien moins cher à implanter qu’un maïs et tant que le cours des céréales sera déconnecté de leur valeur dans le monde, on en sèmera relativement peu. Les surfaces en blé sont en net recul (3,6 Mha cette saison 2012/2013, contre 7 Mha en 2001/2002) et la sole de maïs est six fois plus petite que celle de soja (3,4 Mha contre 19,7 Mha prévus pour cette saison). À titre comparatif, les producteurs de la Corn-Belt cultivent en général, un hectare de maïs pour un de soja.
Si peu de blé en Argentine, jadis le « gremier du monde », étonne au vu de son vaste territoire et de ses excellentes conditions pédoclimatiques, surtout au moment où les cours internationaux sont historiquement élevés. Oui mais justement, ces prix ne sont pas ceux que perçoivent les producteurs argentins. Ils assument le coût des taxes et un décompte additionnel causé par l’absence de concurrence entre acquéreurs de grains découlant du système de quota d’exportation.
Dans ce contexte, hormis le soja, seule l’orge a le vent en poupe, et pour cause : elle n’est pas taxée à l’export et ne fait pas, non plus, l’objet de quotas d’exportation. D’où la forte progression de cette culture implantée sur 366 000 ha en 2006/2007 et sur 1,56 Mha en 2012/2013, selon le ministère de l’Agriculture. Entre-temps, la demande internationale d’orge fourrager a explosé et le gouvernement, jusqu’à présent, n’est pas intervenu pour empêcher les céréaliers d’y répondre. Ces derniers se replient d’ailleurs sur l’orge faute de pouvoir vendre leur blé à un prix correct.

Une promesse restée lettre morte

La promesse du gouvernement faite aux électeurs de garantir du pain bon marché via des prix du blé écrasés reste lettre morte en boulangerie et provoque un recul des surfaces dramatique pour la filière et le développement économique des zones rurales. Cet effet destructeur fait que Lorenzo Basso ne peut qu’être d’accord avec les gens du métier. La moisson de blé argentine est passée de 15,8 Mt en 2010/2011, à 14,1 Mt l’an dernier et à moins de 10 Mt cette année. Les volumes exportés ont logiquement chuté de 9,7 Mt en 2010/2011, à 8 Mt en 2011/2012 et moins de 5 Mt prévus pour 2013.
Pourtant, l’optimisme règne au sein des filières céréales. « Notre pays n’a pas d’autre destinée que de redevenir un grand fournisseur mondial de céréales », assure Ramiro Costa, économiste à la Bourse de Buenos Aires. Sur le terrain aussi, on y croit, comme l’expert en blé Jorge Gonzalez Montaner, du semencier Buck, qui l’affirme : « L’Argentine a un futur inévitable en production de blé. Notre pays est une plateforme de développement génétique. Le croisement des variétés locales avec des souches françaises a d’ailleurs permis de doubler les rendements et il est possible, à l’avenir, via une meilleure utilisation des nitrates, de parvenir à des maximums de 150 q/t. Nous avons tout pour que la production explose : des terres, le climat, des ressources humaines, des ports efficients… »
Pour l’heure, le soja moins cher à produire se taille la part du lion dans la sole argentine, reléguant les céréales au second plan. Leur retour fracassant est toutefois probable. Tout dépend de la volonté politique de promouvoir leur culture.

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