« Dans une économie mondialisée, la Commission n’a pas pour mission de vous protéger. Vous êtes des entrepreneurs, vous êtes responsables de vos décisions, de vos créations d’emplois et de vos bénéfices ». C’est l’aimable conseil que le commissaire européen à l’industrie et aux entreprises, Gunther Verheugen, a donné aux chefs d’entreprises de l’industrie alimentaire réunis à Bruxelles à l’occasion d’une conférence internationale sur la compétitivité de l’industrie agroalimentaire. Répondant à une série de demandes d’aides et à maintes récriminations de certains de ces dirigeants (prix des matières premières, bureaucratie tatillonne, concurrence internationale), le commissaire a précisé : « Nous, à la Commission, nous sommes responsables de l’environnement réglementaire que vous devez respecter. Si vous ne les respectez pas, vous vous exposez à des sanctions ».
Comment promouvoir la compétitivité de l’industrie agroalimentaire de l’UE ? Tel était le thème de la rencontre de deux jours (15 et 16 novembre) à Bruxelles avec près de 250 participants venant de l’industrie agroalimentaire, de la Commission européenne, des Etats membres et d’autres parties intéressées. Pour lancer le débat, une étude, financée par la Commission européenne, a été distribuée. Ses conclusions, commentées par Gunther Verheugen, le commissaire européen à l’industrie et aux entreprises, révèlent, entre autres, que si l’industrie agroalimentaire a jusqu’ici enregistré de bons résultats (valeur ajoutée, création d’emplois), la compétitivité du secteur aujourd’hui est devenue préoccupante. Le tableau qui était positif (croissance longue et durable, reposant sur une demande des marchés émergents, aspect positif de l’Elargissement, conditions macro-économiques favorisées par les réformes dans les Etats membres) commencerait donc à être très mitigé. « Aujourd’hui on parle de nuages et on estime que les tribulations des marchés financiers ont eu un impact plus fort que prévu sur l’économie et que les prévisions pour 2008 vont être revues à la baisse ». Selon le commissaire, les risques se sont multipliés et conjugués aux effets externes (augmentation des prix du brut, surchauffe économique, faiblesse du dollar) et « personne ne peut exclure une récession économique aux Etats-Unis », a-t-il averti. En clair, il y a des facteurs externes que l’Union européenne n’est pas en mesure de contrôler.
Accès aux matières premières
Lors de son intervention, Veijo Merilainen, le président de l’EDA (European Dairy Association), a estimé qu’ « un des grands défis auxquels est confrontée l’industrie laitière européenne est d’abord l’accès aux matières premières » : alors que la production laitière est fortement réglementée (par les quotas), la mobilité des matières premières est quant à elle très difficile. Une autre priorité du secteur laitier est l’accès au marché mondial « qui doit être ouvert aux PME et pas seulement aux géants de l’industrie laitière ». Selon lui, le secteur a besoin d’un mécanisme de soutien de l’UE pour y avoir accès. « La Russie, a-t-il dit, est un marché très intéressant mais compte tenu de différentes entraves techniques, les opérateurs européens n’y ont pas accès ». Question réglementation, le président de l’EDA a regretté que le processus décisionnel de l’UE soit excessivement long. Citant l’exemple de la normalisation des teneurs en protéines du lait, il a rappelé qu’une décision a été prise à ce sujet dès 1997 mais que sa mise en application au sein de l’UE ne devrait intervenir qu’en 2008. « La prévisibilité dans ce cas devient très délicate pour les opérateurs du secteur ». Soulignant que les produits de demain seront surtout des produits de santé, il a affirmé que l’UE se devait de renforcer par tous les moyens la plate-forme « Food for Life ». « Notre secteur, a conclu Veijo Merilainen, a besoin de règles au niveau de l’UE et la compétitivité du secteur peut être renforcée si hommes politiques et responsables du secteur laitier pouvaient décider ensemble ».
Frank Van Lierde, président de AAF (Association des amidonniers-féculiers de l’UE), a indiqué de son côté que contrairement aux Etats-Unis, l’UE n’a pas de mécanismes de marché lui permettant d’affronter le marché mondial dans la mesure où au sein de l’UE les marchés à terme ne sont pas très développés et qu’il est donc « très difficile pour les entreprises de se protéger contre les risques des prix des matières premières ». Il en a profité pour réclamer l’élimination du régime des jachères, la simplification du système des droits d’importation, l’autorisation des OGM sur le marché européen et la fin des quotas sur l’isoglucose. Concernant la production de biocarburants, il a plaidé, comme plusieurs de ses collègues, pour la non discrimination sur le marché entre productions alimentaires et productions énergétiques. « Il faut manger avant de conduire une voiture », a-t-il souligné.
S’adapter à la tendance « produits sains »
Pour le secrétaire général de l’Unesda (Industrie des boissons non alcoolisées), « ce qui tue la compétitivité de notre industrie c’est l’accent mis sur le bien-être et la santé de la part des gouvernements et des médias par rapport au phénomène de l’obésité ». Même si, à ses yeux, l’obésité peut s’expliquer par de multiples facteurs, « le secteur des boissons non-alcoolisées est toujours pointé du doigt ». Pour lui, la DG Sanco doit faire en sorte que l’industrie et la société civile puissent travailler ensemble pour agir contre ce fléau. « Aujourd’hui que la tendance est aux produits sains » (le volume de leur production aurait augmenté de 50 % en 5 ans), « la Commission devrait défendre la sécurité des ingrédients utilisés dans nos produits pour mettre un terme aux slogans qui sont développés ici ou là ».
Ulf Erik Spendrup, le président des Brasseurs d’Europe, estime quant à lui que l’industrie de la brasserie ne peut plus vivre dans un environnement fiscal discriminatoire : « Après avoir soutenu le secteur du vin, l’UE a mis des taxes sur le secteur de la bière », a-t-il fait remarquer. Il a par ailleurs déploré qu’en Suède les consommateurs paient leurs boissons trois fois plus cher qu’en Allemagne par exemple ce qui, à ses yeux, favorise la contrebande. « Un quart de la consommation locale en Suède viendrait de la contrebande ». La solution serait pour lui que l’UE assure et impose des règles du jeu équitables.
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Luc Morelon, directeur des relations extérieures de Lactalis, regrette de son côté que l’industrie agroalimentaire ait misé jusqu’ici sur « une stratégie basée sur les volumes au lieu d’une stratégie basée sur la compétitivité ». Selon lui, la stratégie européenne a connu deux grandes phases. Jusque dans les années 90, grâce à des prix garantis, à l’absence d’inflation, à la protection du marché européen, à la politique de l’intervention et aux aides à l’exportation, le résultat des courses est nécessairement une baisse de la compétitivité. Idem pour la R & D qui est restée le « parent pauvre » au point que peu d’entreprises ont investi pour créer de nouveaux produits. A partir de 2000 tout change, « l’UE réagit et verrouille l’intervention, la concentration des entreprises s’accélère, les délocalisations se multiplient, la diminution des prix affaiblit les structures de production, les activités agricoles deviennent beaucoup moins intéressantes et la compétitivité s’en ressent ». Malgré cela Luc Morelon reste optimiste : le marché intérieur reste assez soutenu et si des problèmes de compétitivité existent bel et bien, « l’UE a plusieurs atouts, elle a des consommateurs, des détaillants et surtout des entrepreneurs » et pour lui, a priori, il n’y aurait pas lieu de paniquer.
Haro sur la grande distribution
Pour Horacio Gonzalez Aleman, secrétaire général adjoint de la Fiab (Fédération espagnole des industries de l’alimentation et des boissons) et président de la task force « Industrie et Distribution » à la CIAA, une des causes principales de la faible compétitivité de l’agro-alimentaire est le déséquilibre dans la chaîne alimentaire entre producteurs/transformateurs et distributeurs. « Nos entreprises et surtout nos PME doivent se battre pour pouvoir placer leurs produits sur le marché ». La concentration de la distribution atteindrait selon lui des chiffres démesurés : 80 % en Suède, 65 % en France, 64 % en Espagne. Dénonçant les problèmes bien connus des délais de paiement et des retards de paiement imposés par la grande distribution, Gonzalez Aleman, en arrive à la conclusion que l’industrie agroalimentaire joue le rôle de « banquier de la distribution », que les pratiques abusives de cette dernière faussent la concurrence et que le développement des marques distributeurs (43 % au Royaume-Uni, plus de 60 % pour les huiles d’olive en Espagne) décourage l’innovation. « Il n’y a pas d’unité du marché et la compétitivité de l’industrie est en danger », affirme-t-il.
Recommandations de la Commission
Répondant aux différentes doléances des industriels de l’agroalimentaire, le commissaire Gunther Verheugen, a révélé que, depuis peu, la Commission développe une initiative ciblée en vue de doper la compétitivité de cette industrie. Il en a donné quelques pistes. D’abord création en 2008 d’un groupe à haut niveau (composé notamment de commissaires européens concernés par la problématique agroalimentaire et soutenu par les Etats membres, les syndicats et les consommateurs) pour promouvoir la compétitivité de l’industrie. Ensuite, simplification et amélioration de la réglementation en passant au crible toute la législation concernée (définitions, concepts, cohérence, principe de proportionnalité). Selon lui, le programme de réduction des charges administratives de 25 % dans l’industrie devrait être atteint dès 2012. Quant à la meilleure manière d’apporter un soutien aux PME, c’est, dit-il, « de faciliter leur accès au financement, à la R & D, en développant des « Food Valleys » (pôles de compétitivité) « et en examinant de près la question des brevets ». Sur le plan interne, il a indiqué que l’industrie européenne doit se concentrer davantage sur l’amélioration de la qualité et l’excellence. « On ne peut pas être compétitif en mettant sur le marché des produits de mauvaise qualité et bon marché ». Si le secteur agroalimentaire fait face à des défis (évolution des préférences des consommateurs, augmentation de la conservation des aliments, diminution du temps de préparation des repas), « c’est à lui à s’adapter en conséquence ».
Concernant la problématique des biocarburants, que plusieurs dirigeants d’entreprises ont évoquée, le commissaire a indiqué qu’il allait en parler avec ses collègues concernés à la Commission (agriculture, énergie notamment) car, selon lui, « il ne faut pas que la politique énergétique débouche sur l’explosion des prix alimentaires et qu’elle occasionne des pénuries dans le secteur alimentaire ». Sans oublier, dit-il, que « le bilan énergétique de ces biocarburants de 1 ère génération laisse à désirer » . Il faut, à ses yeux, mettre l’accent sur la recherche sur les biocarburants de 2 e génération et développer dans ce dossier une approche globale, horizontale et intégrée.
Aux industriels qui ont critiqué le « fardeau de la réglementation européenne », Paola Testori, directeur général adjoint à la DG Sanco, a répondu que ceux-ci simplifiaient un peu trop le débat et déploré que dans certaines branches on fasse si facilement l’équation « réglementation européenne = fardeau ». « L’objectif de la Sanco,a-t-elle souligné, est d’assurer l’équilibre entre les besoins des consommateurs et les besoins de l’industrie » tout en rappelant que « la mission première de la Commission est d’abord la protection des consommateurs ». Nous sommes, dit-elle, « pour des mesures harmonisées, les seules qui permettent de respecter les droits des consommateurs et les intérêts de l’industrie ». Et de rappeler que les succès de l’industrie alimentaire (sa position de 1 er exportateur mondial, sa qualité, la diversité et la disponibilité des produits) sont également « le résultat d’un long processus réglementaire européen ».