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Jean-Marie Séronie « Un manque cruel d'innovation et de vision commune»

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Jean-Marie Séronie est agro-économiste indépendant ayant longtemps travaillé au sein du réseau CER France. Il a publié en 2014 L'agriculture française, une diva à réveiller ?. Pour lui, la crise de l'élevage, latente depuis plusieurs années, n'est pas qu'économique, elle est aussi psychologique. Il approuve une réforme en profondeur de la fiscalité des exploitations et affirme « un manque de professionnalisme » de la part de certains éleveurs qui ne produisent pas assez de valeur par unité de travail.

Comment voyez-vous cette « crise de l'élevage » ?

Tout d'abord, il faut bien séparer la stratégie des acteurs de la situation économique des exploitations. Il y a un réel passage difficile pour les exploitations aujourd'hui. Par contre, je pense que la FNSEA surjoue pour se protéger. Ce n'est pas anodin que le mouvement de colère soit parti de la Normandie et de l'Ouest, une région où des manifestations de l'Association nationale des producteurs de lait indépendants (Apli) avaient fortement secoué le syndicat majoritaire lors de la précédente crise. Que penser aussi de la marche sur Paris [le 3 septembre, ndlr] alors qu'il y a sans doute déjà un compromis avec le gouvernement concernant de nouvelles mesures... ? A la fois, la FNSEA anticipe pour canaliser et contrôler le mouvement mais prend le risque du pompier pyromane !

Et sur le plan économique ?

On a des contextes très différents dans les trois filières : porc, lait et viande bovine. En production laitière on traverse un passage difficile, une phase basse des cours. Mais on ne peut pas vraiment parler d'un secteur en crise au sens économique du terme. C'est conjoncturel et non structurel. « Normal », en quelque sorte. Nous avons une production laitière qui sort de trente ans de gestion de l'offre, d'un prix quasiment fixe et qui a du mal à s'adapter à un nouveau contexte de variabilité. Après une phase euphorique, nous sommes à un moment où les marchés mondiaux connaissent une phase descendante. La production est bonne et la demande mondiale ralentit. La Russie a baissé ses importations de 60% pour des raisons politiques et la Chine de 40% pour des raisons économiques. Cela génère des difficultés et il faut vivre avec ! Je dirais que la vraie crise, c'était l'année dernière, lorsque des éleveurs payés 420€/1 000 l ne s'en sortaient pas et ne constituaient pas de réserves financières. De ce fait, effectivement, aujourd'hui, il y a des situations individuelles dramatiques dans certains élevages, mais ce n'est pas représentatif du secteur. Nous sommes dans un moment normal de soubresaut du marché, sachant que l'on est dans un marché mondial globalement porteur où la France est bien positionnée. Comme en 2009, nous avons sans doute au moins autant affaire à une crise des charges qu'à une crise des cours.

La filière porcine est aussi touchée ?

En porc, le contexte est complètement différent. Le secteur est dans une spirale dépressive depuis plusieurs années. On a un vrai problème structurel de compétitivité avec un aval, comparativement aux autres pays européens, peu structuré. Bigard et la Cooperl ne font chacun que 20% des abattages en France. Ce n'est rien comparé à un Danish Crown ou un groupe Vion sans parler de JBS, Tyson ou autre global player ! Au niveau de la production, nous sommes excédentaires, nous devons donc être compétitifs à l'export. Les élevages français sont performants, mais les pays voisins nous ont rattrapés, voire dépassés. Et puis, les écarts de performances entre élevages, en France, sont de plus en plus importants et certains sont aujourd'hui au bout du rouleau. Le grippage s'est fait il y quinze ou vingt ans avec un déficit d'investissement dans les élevages. Certains ont même pu dire que certains éleveurs de porc avaient davantage investit dans l'immobilier que dans leur exploitation ! Côté abattage, le débat au sujet de la distorsion de concurrence sur le coût du travail, c'est aujourd'hui, je pense, l'arbre qui cache la forêt ! Le problème n'est plus vraiment là mais plutôt, une fois encore, dans un retard d'investissement pour la modernisation des outils industriels. Il est d'ailleurs intéressant de noter que des GMS ont pris le contrôle direct d'outils d'abattage.

Il reste encore la viande bovine… ?

Tout à fait ! En élevage bovin viande, la situation est structurellement grave avec une filière globalement peu organisée et qui manque souvent de professionnalisme, des éleveurs allaitant qui parfois ne produisent pas assez de valeur par unité de travail, avec une politique publique (prime à la vache) qui anesthésie le secteur ! De plus, le contexte a évolué et près de 40% de la viande se consomment hachée aujourd'hui (quartiers avant et réforme laitière). Les morceaux nobles trouvent moins preneurs (arrière de l'animal). Il y a un problème d'adaptation de l'offre à la demande. Les carcasses sont trop lourdes. Pourtant, les éleveurs ont toujours intérêt économiquement à produire « du lourd » du fait du coût du broutard. En proportion, si la carcasse est légère le coût de production ou d'achat du broutard pèse davantage. C'est un paradoxe. Il aurait fallu coupler les aides de la Pac non pas à la vache mais aux kilos de viande produits ! Sortir d'une stratégie de cueillette et organiser la production serait également primordial. Mais tout cela n'est pas nouveau ! Je ne comprends d'ailleurs pas les jeux d'acteurs, en particulier celui de la Fédération nationale bovine très influente, qui font que la situation n'évolue pas. Face à ces changements de contexte, il faudrait absolument sortir de ce que j'appelle « la stratégie d'évitement » ! À l'avenir, la France va continuer à être déficitaire en viande et à importer des produits finis alors que nous exportons des broutards. Pourquoi ne pas avoir privilégié l'engraissement dans les politiques publiques ? Il y a un problème récurrent d'organisation et de stratégie dans cette filière.

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Peut-on vraiment parler de crise économique ?

Je crois qu'on est dans une période d'entre-deux, c'est beaucoup plus qu'une simple crise économique ! Il y a eu une grande révolution agricole dans les années soixante et finalement, on est toujours dans la continuité de cette révolution. On est toujours dans la même conception de l'exploitation familiale. Et c'est cela qui coince ! Il y a un manque cruel d'innovation. Pourquoi rien n'émerge ? C'est une réelle question. Pour cela, il faut une vraie vision portée par des leaders qui se mettent d'accord. Aujourd'hui, le syndicalisme a du mal à définir une vision commune, il y a longtemps que les chambres d'agriculture sont en panne de propositions. C'est pourquoi la profession focalise tout par rapport à l'Etat, qui finalement devrait « secouer le cocotier » pour leur dire de prendre leur destin en main. En même temps, en ces périodes de doute, il y a sans doute un créneau pour « réveiller la diva » qu'est l'agriculture française. Nos concitoyens expriment une vraie attente par rapport à l'alimentation et la ruralité, les élus notamment régionaux sont davantage sensibilisés aux challenges agricoles et cela faisait longtemps que la France n'avait pas eu un ministre qui connaisse vraiment l'agriculture ! La question est de savoir quelle agriculture, quels types d'exploitations familiales nous voulons demain pour la France. Cela fait un moment que l'on devrait organiser une véritable réflexion stratégique associant largement l'ensemble des différentes parties prenantes, de vrais états généraux pour conclure un pacte agricole sur les dix ans à venir en quelque sorte. Cela éviterait entre autres une surenchère entre les syndicats, les ONG, sans parler de toutes les crispations inutiles autour de symboles comme la ferme des 1000 vaches !

La nouvelle Pac commence à s'appliquer. A vous entendre, il semblerait qu'une réforme de cette PAC soit déjà nécessaire ?

A très court terme, l'Europe doit intervenir conjoncturellement en relevant le niveau des filets de sécurité. La future réforme de la nouvelle Pac devrait bientôt commencer à être discutée. La question est de savoir si elle va rester dans la continuité et poursuivre vers un paiement unique découplé. Ou bien au contraire connaitrons-nous une rupture avec une ambition exportatrice assumée et des mécanismes assurantiels et contra-cycliques de sécurité et de gestion de crise. Une Pac que je qualifierais de « à l'américaine », avec donc un budget variable d'une année sur l'autre en fonction de la conjoncture. Cela nécessiterait une réforme financière européenne en profondeur.

Quelles solutions préconisez-vous pour les éleveurs aujourd'hui ?

Il y a un bel avenir mais il faut décrypter son environnement et regarder la réalité en face ! Beaucoup d'éleveurs travaillent trop et ne produisent en fait pas assez. C'est la différence entre s'occuper et produire. La clef de gestion, c'est la valeur produite par unité de travail ! Etre compétitif, résister en conjoncture défavorable et anticiper quand tout va bien sont les trois éléments d'une bonne stratégie d'entreprise. Mais pour cela il faut avoir de la trésorerie. Or, quand les éleveurs gagnent de l'argent, trop souvent ils l'investissent dans du foncier ou du matériel. Pourtant, aujourd'hui le foncier, d'autres peuvent le financer ! Vous allez voir que pour la manifestation du 3 septembre, ce sont de gros tracteurs récents qui vont défiler dans Paris. Difficile de dire alors que les éleveurs n'ont pas d'argent ! Aujourd'hui, les mesures fiscales ne permettent pas de gérer la volatilité et poussent trop à investir. Il faut vraiment une réforme fiscale allant vers une fiscalité d'entreprise. Enfin, il faut dire sans tabou la vérité aux éleveurs. Il faut les accompagner, les former à ces changements de contexte, c'est la responsabilité des organismes de développement et de gestion.

La crise de l'élevage ou le début d'une nouvelle ère agricole

Certains scientifiques estiment que la révolution industrielle et l'action de l'homme seraient à l'origine d'une nouvelle ère géologique du fait de son impact significatif sur l'écosystème terrestre, passant ainsi de l'holocène à l'« anthropocène ». C'est Paul Josef Crut-zen, prix Nobel de chimie en 1995, qui utilisa pour la première fois ce terme. Et finalement, comme lui, face à cette crise de l'élevage, Jocelyne Porcher, sociologue à l'Inra, imaginerait bien aussi une nouvelle ère agricole. « Le monde paysan a en grande partie disparu avec l'industrialisation de l'agriculture. Aujourd'hui, nous sommes arrivés à un point de rupture anthropologique et au seuil d'une fin possible des liens de domestication avec les animaux. Cette évolution va de pair avec un développement de notre dépendance aux machines et au rêve de l'homme augmenté, surpuissant, immortel, des transhumanistes. De mon point de vue, l'homme de demain sera surtout un homme diminué, il aura perdu sa part animale », explique-t-elle. Une première car « les êtres humains n'ont jamais vécu sans les animaux. Ce qui se prépare est une configuration inédite », rappelle-t-elle. Entre internet, évolution de la médecine, viande in-vitro, « il y a une puissance de la technique que l'on n'a jamais vu » et qui va « à l'opposé de tout ce qui fait notre humanité : la faiblesse, le doute, la vulnérabilité... ». Elle distingue l'élevage, avec un rapport de « travail » entre l'homme et l'animal, des productions animales. « Entre les cochons, les voitures ou les chaussures, il n'y a plus de différence, c'est la même logique industrielle. Or les cochons ne sont pas des voitures ni des chaussures ! L'histoire de l'élevage, c'est l'histoire d'une dépossession », analyse-t-elle.