Abonné

Filières animales Un modèle à revoir

- - 11 min

La réduction des subventions européennes à l’exportation de poulets, annoncée le 17 janvier, a provoqué un choc dans la filière française. La question de la rentabilité de l’exportation hors d’Europe est soudain posée. Mais aussi celle des importations en provenance des pays tiers et d’Europe qui ont amené la France à être déficitaire de 40% de sa consommation de poulet. De nouveau, tout le modèle de la filière volailles, comme aussi celui des viandes blanches, doit être revu.

Peut-on être acteur du marché mondial sans subventions à l’exportation ? L’émotion suscitée par la baisse des restitutions le 17 janvier sur le poulet export, depuis les industriels jusqu’aux producteurs, en passant par le ministère de l’Agriculture qui s’engage à contester les fondements économiques de la décision de Bruxelles, montre à quel point la question est sensible pour la filière avicole française. En fait, c’est sans doute tout le modèle des filières animales qui est à revoir, non seulement à l’exportation mais aussi sur les marchés français et européens. Au-delà du poulet de chair, le secteur a valeur d’exemple. L’émotion et les protestations ont été à la hauteur du risque ressenti par la filière volaille. A croire que les industriels (les bretons Doux et Tilly essentiellement) seraient dans l’incapacité d’être compétitifs sans ces 21,7 euros donnés par Bruxelles pour chaque centaine de kilos vendus hors d’Europe. Au total, 72 millions d’euros y sont consacrés, pour Doux et Tilly essentiellement. Un chèque non négligeable qui représenterait environ 20% de la valeur de leurs exportations. Et servirait à compenser le gap de compétitivité entre les Français et leurs concurrents.

« Vision erronée »

Peut-on se passer de ces subventions ? Selon Christian Marinov, directeur de la fédération des producteurs (CFA), « la Commission européenne a une vision erronée quand elle dit qu’on peut exporter sans subvention ». Une position réaffirmée par les industriels eux-mêmes. Ces subventions, qui n’existent plus que pour le poulet export, étaient vouées à disparaître, chacun dans la filière, le savait. Mais s’attendait encore à quelques années de répit. Pour Francis Ranc, président du GIPEP, Groupement interprofessionnel des exportateurs de poulets, « la décision du comité de gestion européen d’abaisser le niveau des restitutions à l’exportation arrive trop tôt ». Compte tenu de la réduction progressive de l’écart de coût de production entre les opérateurs européens et ceux du reste du monde (Brésil en tête), « on se disait qu’on n’aurait plus forcément besoin des restitutions un jour. Mais pas maintenant. » Preuve en est que Charles Doux, dans son plaidoyer cet été auprès du tribunal de commerce pour garder son groupe, réussit à le persuader que ces restitutions perdureraient. Le temps de redorer les comptes de son entreprise, régler ses relations avec son créancier, la Banque Barclays, et sans doute vendre sa société plus tard.
La Commission européenne ne lui en a pas laissé le temps. La baisse des restitutions s’est faite en deux temps. 1. - octobre : baisse de de 32,5 €/100 Kg à 21,7 €/100/Kg (-30%) ; 2. - janvier : de 21,70 €/100 kg à 10,85 €/100 kg. Et il se pourrait bien que dans trois mois, ces subventions disparaissent bel et bien. A moins que Stéphane Le Foll, qui veut contester l’argumentation économique de Bruxelles n’obtienne un répit.

Dossier solide

Ce sera difficile. Le dossier de Bruxelles est solide, économiquement et politiquement. Politiquement : les restitutions n’existent plus que pour le poulet export, l’heure est aux économies budgétaires et l’Europe s’est engagée auprès de l’OMC à les supprimer (même si cet engagement est conditionné à un accord général dans le cadre du cycle de Doha, accord inexistant). Economiquement : à l’origine, les restitutions étaient conçues pour compenser les prix des céréales payées pour nourrir les animaux. Ce qui était vrai alors (les céréales étaient plus chères en Europe que sur le marché mondial) ne l’est plus maintenant. Depuis la flambée de 2008, tout le monde paie le même prix pour l’aliment du bétail. Quant au soja, fortement disponible au Brésil ou aux États-Unis, il entre moins que le blé ou le maïs dans l’aliment des volailles.
Certes, d’autres distorsions de concurrence sont intervenues depuis : le coût de main d’œuvre, les réglementations plutôt laxistes outre-Atlantique concernant l’environnement ou le bien-être animal. « Les restitutions à l’export compensent le handicap des coûts de production, au même titre que les autres aides européennes », explique Daniel Sauvaget, p.-d.g. de Tilly-Sabco. Mais pour la Commission européenne cela pèse peu. Pour preuve, la forte hausse des exportations françaises en 2011 vers les pays tiers (13,6% selon l’Itavi Institut technique de l’aviculture) et surtout les pays du Moyen Orient (21,6%). Sur les huit premiers mois de 2012, une légère baisse de ces volumes n’empêche pas de conserver un fort niveau de ventes. Pour les exportations de volailles de l’UE, l’année 2011 aura représenté un record avec 1,28 million de tonnes vendues hors d’Europe. La raison : la demande est soutenue, grâce à des pouvoirs d’achat qui se maintiennent et à des prix internationaux des volailles, très dépendants de ceux des céréales, qui sont en forte hausse. Plus récemment, selon la Commission européenne, la baisse des restitutions déjà décidée n’a pas ralenti la demande de certificats à l’export qui reste autour de 5 000 tonnes par semaine.

Le problème des importations

Bilan : les industriels sont davantage en mesure aujourd’hui qu’hier de se passer de ces subventions. Mais peuvent-ils totalement se passer de ces restitutions ? C’est trop tôt, estiment-ils.
Pour autant c’est dans quelques semaines sans doute qu’il faudra s’y résoudre et c’est dès aujourd’hui que se pose le problème de la compétitivité des industriels de l’aviculture. D’autant plus que le problème français, c’est moins celui des exportations vers les pays tiers, qui se portent plutôt bien, que celui des… importations, qu’elles viennent d’Europe ou d’autres pays. Dans les années quatre-vingt dix, la France importait moins de 10% de sa consommation de poulet. Aujourd’hui, elle en importe plus de 40%. En 2000, la France importait 110 000 tonnes en provenance de l’UE ; aujourd’hui, c’est plus de 300 000 tonnes. Ce n’est pas tant le poulet entier frais acheté dans les supermarchés qu’on importe (d’autant que la niche des poulets labels résiste vaillamment) que la découpe ou l’animal congelé qui va dans la restauration collective ou la transformation industrielle. « Les Allemands, Belges ou Néerlandais savent faire des lignes de produits, avec des références peu nombreuses mais d’énormes quantités par référence afin d’être champions du prix », explique un analyste dans un organisme financier proche du secteur agroalimentaire.
À ces Européens s’ajoutent, de plus en plus, les fournisseurs brésiliens ou thaïlandais, capables de fournir des morceaux de poulets ou animaux entiers à des prix canons. Ils le sont d’autant plus que les grands marchés (Moyen Orient, Asie) demandent maintenant autant des produits frais ou des découpes de poulets que le petit animal congelé à 8%. C’est sur le petit poulet que Doux ou Tilly s’étaient positionnés. Le marché européen destiné à l’industrie ou bien le grand export sont de plus en plus des marchés similaires. La France, qui était naguère le fournisseur de poulets de l’Europe, s’est laissée piéger en deux temps : premier temps, les Brésiliens et Thaïlandais lui ont pris les marchés des produits pour l’industrie. Deuxième temps : ses voisins européens sont devenus de gros fournisseurs des besoins français en produits standards.

Ne plus distinguer deux marchés

C’est donc tout un modèle qu’il faut revoir. D’abord, peut-être, cesser de distinguer ces deux marchés autant qu’on l’a fait. « La compétitivité, elle est globale », dit un banquier attentif au secteur. Si on ne peut vendre à la planète on ne pourra se protéger de ses produits ». Soit on vise ce marché de poulets ou découpes standard, tant pour la France que pour le monde, soit on abandonne et on se contente de produits sous label qui ne correspondent pas à la part croissante du marché. Avec les conséquences négatives évidentes sur l’emploi et l’agriculture.
Pour l’instant, les opérateurs raisonnent par marché. Interrogé, Jean-Philippe Puig, DG de Sofiprotéol, le fonds financier et industriel de la filière huiles et protéines, qui a fortement investi dans la filière volaille et aliment du bétail, refuse d’être considéré comme un sauveteur éventuel de Doux, si celui-ci trébuchait à nouveau après la suppression possible des restitutions. « On ne va pas aller sur l’export », dit-il. « Pour nous, l’important, c’est la filière et la reconquête du marché français, importateur à 40 % », précisait Éric Philippe, patron du pôle animal du groupe. A les entendre, les usines du groupe Doux, comme celles de Tilly, sont trop fortement spécialisées sur le petit poulet congelé export. Les reconvertir coûterait sans doute plus cher que de construire ou d’utiliser d’autres outils, d’autant que la demande internationale se porte de plus en plus sur des produits qu’on consomme aussi en France. Cependant, les dirigeants de Sofiprotéol sont bien conscients de la nécessité de restructurer l’industrie avicole française. Ce qui pourrait bien les amener, par la force des choses, à travailler aussi sur l’exportation.
Côté pouvoirs publics, Stéphane Le Foll ne cesse de clamer que l’agroalimentaire doit viser à la fois les marchés français et internationaux. Les mesures qu’il envisage pour les filières animales devraient donc viser la compétitivité sur les deux fronts. À court terme, le ministre de l’Agroalimentaire Guillaume Garrot a fait savoir que le gouvernement envisage « toutes les possibilités d’accompagnement à court terme de la filière pour faire face aux conséquences financières et économiques de cette décision. »

Revoir les relations dans la filière

Reste, poursuit ce banquier cité plus haut, qu’il faut revoir toutes les relations au sein de la filière volaille. Le modèle performant, pour lui : une structure intégrant autant l’aliment du bétail que la production de poulets intégrée et la transformation. Ce qui ressemble, peu ou prou, à Sofiprotéol ou à Terrena (Doux possédait bien une branche aliments du bétail mais très éloignée d’une masse critique indispensable). Une chaîne qui permet une réactivité logique : à partir d’un contrat à terme à un prix fixé pour les produits finis, on définit les rémunérations de l’amont de manière à pouvoir dégager une marge globale. Tous les maillons de la chaîne jouent dans le même sens plutôt que de s’opposer.
Le plus en amont, l’élevage doit alors être d’une taille et d’une technicité suffisante pour amortir les investissements nécessaires. Un modèle qui, s’il est performant pour le marché intérieur, se doit de l’être pour l’export aussi. En somme, si Doux disparaît demain, cela ne signifie pas que le poulet export doivent lui aussi disparaître. Les prochaines semaines seront cruciales. Le 19 février le tribunal de commerce va se pencher de nouveau sur le cas Doux avant de prendre une décision sur le plan de continuation proposé par Charles Doux le 28 février. Un mois plus tard, le comité de gestion européen aura à décider ou non de la suppression pure et simple des restitutions. Deux échéances qui devraient inciter les opérateurs à réfléchir au modèle de filière et à la structuration permettant de reconquérir le marché national et batailler pour l’export.

Restez au courant en temps réel !

Suivez des thématiques, des projets législatifs, des entreprises et des personnalités pour être notifié dès que nous publions un article.

consommation
Suivi
Suivre
pays tiers
Suivi
Suivre