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Benoît Vallet, directeur général de l’Anses « Une agence critiquée n’est pas forcément une mauvaise agence »

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Pour le nouveau directeur général de l’Anses, les critiques émises par le monde agricole comme par les associations sur les avis publiés par l’agence ou ses décisions de retraits d’autorisation ne sont pas forcément une mauvaise chose. Alors que le gouvernement a annoncé un plan Ecophyto 2030, Benoît Vallet souligne aussi que les travaux d’évaluation de son agence laissent peu de marge de manœuvre sur les décisions d’autorisations, même dans le cas où cette décision reviendrait au niveau politique.

En tant qu’ancien directeur d’une Agence régionale de santé (ARS), quel regard portez-vous sur le monde agricole ?

À l’ARS des Hauts-de-France, j’ai pu travailler sur le sujet de la chloridazone, un herbicide pour les betteraves, dont les métabolites étaient retrouvés dans les sols et dans les eaux de consommation. Nous n’étions pas face à un risque sanitaire, mais la molécule apparaissait aux limites de conformité. Il fallait envisager, soit d’entrer dans une logique d’arrêt de la consommation humaine – et c’est ce qu’il s’est passé dans quelques communes de l’Aisne –, soit traiter chimiquement, soit faire de la dilution dans les réseaux. L’agence avait contribué à la lecture des résultats, à l’élaboration de recommandations permettant aux décideurs de prendre des décisions en amont de la présence réelle du risque sanitaire. C’est un peu ce qui se passe aussi sur une question comme le S-métolachlore. Une situation de non-conformité au regard du règlement européen qui nous impose de faire des modifications de nos usages agricoles.

Plus généralement, depuis quelques années, j’ai été très mobilisé sur l’enjeu de la santé publique, non seulement en tant que directeur d’une agence régionale de santé mais aussi auparavant en tant que directeur général de la Santé (au ministère de la Santé, NDLR). Une grande part de l’action que je mène depuis presque dix ans est bien au service des politiques publiques de santé, et donc de la santé publique en tant que telle. Et, pour moi, l’Anses appartient à cet ensemble qui construit la santé publique nationale.

Quelles seront vos priorités à la tête de l’Anses ?

Il s’agit d’abord de renforcer l’expertise scientifique au service de l’évaluation des risques. L’agence mène une très forte activité de recherche sur neuf sites, et la moitié des personnels de l’agence sont soit chercheurs soit personnels de recherche, et nous devons continuer à attirer des experts pour venir travailler chez nous. En lien avec nos tutelles, je veux aussi poursuivre le travail de coordination avec les autres agences, comme l’Agence nationale de santé publique (Santé publique France) ou l’Agence du médicament (ANSM), qui sont des partenaires importants pour nous. Cela pourra se matérialiser par de nouveaux programmes – comme celui que nous avons déjà lancé autour de la biosurveillance avec Santé publique France – ou par des moyens renforcés pour travailler ensemble. Ma troisième priorité est de poursuivre nos travaux sur les sciences sociales et l’ouverture à la société civile et aux parties prenantes. Nous avons maintenant une direction dédiée, qui organise ces dialogues et assure l’amélioration de la compréhension de nos travaux. La quatrième priorité est celle de l’accès aux données, pour faire progresser notre expertise.

Comment renforcer votre vivier d’experts ?

L’agence emploie 1 400 personnes, mais nous faisons aussi appel à 800 experts extérieurs. Il faut continuer de pouvoir nous assurer que, dans chaque domaine, dans chaque comité d’experts, pour nos différents groupes de travail, nous continuerons à pouvoir recruter des experts nationaux voire internationaux de diverses disciplines scientifiques. Nous allons intégrer plus de profils internationaux dans notre conseil scientifique, et aussi rencontrer les instituts, les organisations académiques pour que les CV des chercheurs ou des universitaires comportent une part consacrée à l’expertise. Car il est moins rentable aujourd’hui pour un chercheur de faire de l’expertise que de faire des publications, et il est important, comme on l’a fait à une époque pour la formation, que les missions d’expertise puissent être mieux valorisées au niveau d’un parcours professionnel.

Est-ce que le risque de conflit d’intérêts pourrait augmenter, alors que les instituts de recherche comme l’Inrae resserrent leurs liens avec les entreprises ?

Tout dépend des sujets sur lesquels les experts sont sollicités, et si ceux-ci sont liés ou non au financement obtenu pour leurs recherches. Nous avons renforcé le cadre déontologique de l’agence et renouvelé notre comité dédié, et nous veillons à ce que les déclarations d’intérêts soient mises à jour de façon très régulière. C’est ce qui fonde la crédibilité de l’agence, et je serai donc très attentif à la déontologie, comme je l’étais déjà en tant que président du conseil d’administration.

Différents comités de dialogue ont été mis en place depuis plusieurs années, mais les critiques continuent de pleuvoir sur l’agence de la part du monde agricole comme des ONG. Quel bilan tirez-vous de cette ouverture ?

Les comités de dialogue sont faits pour expliquer les méthodes et les résultats de l’Agence et pour l’aider à orienter son programme de travail par l’identification de nouveaux enjeux d’expertise. Il en ressort une explication la plus exacte possible de sujets qui sont par essence surtout des sujets de sociologie, de perception et de connaissance. Mais ils ne sont pas faits pour éviter les critiques de l’agence. D’ailleurs, l’agence ne cherche pas à éviter d’être critiquée. La critique doit être légitime, elle peut ne pas l’être, mais en tout cas elle est là. Et en tout état de cause, il nous semble important de l’accueillir.

Une agence critiquée ou faisant l’objet de contentieux n’est pas forcément une mauvaise agence. L’agence du médicament dans les années soixante-dix ou quatre-vingt s’enorgueillissait de ne pas avoir de contentieux. Puis il y a eu le scandale du Mediator. Il aurait peut-être mieux valu avoir quelques contentieux…

Quels enseignements tirez-vous du récent rapport du comité scientifique alertant sur les risques de perte de crédibilité de l’agence ?

Notre conseil scientifique nous a récemment livré des travaux relatifs à la crédibilité de l’expertise basés sur trois études de cas emblématique des controverses et débats de ces dernières années sur les produits phytopharmaceutiques. De ce travail « pire cas » et des recommandations du conseil scientifiques associées, nous avons tiré plusieurs enseignements qui vont alimenter l’amélioration continue de nos fonctionnements. Si certains ont tiré une lecture alarmiste de ces travaux destinés à la direction de l’Agence mais que nous avons rendu publics, nous y avons vu au contraire une occasion de revenir sur des situations sensibles, y compris sur les perceptions qu’elles occasionnent, pour étayer nos démarches de progrès et continuer à faire référence en matière d’expertise scientifique, y compris au-delà de nos frontières.

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Comment pourriez-vous mettre les différentes données existantes au service de vos expertises ?

Les données massives sont très importantes pour comprendre ce qui se passe dans la vie réelle, et nous en disposons déjà de nombreux types. Mais les systèmes ne sont pas parfaits : par exemple, la consommation de médicaments est connue de l’assurance maladie, mais elle ne dit rien du comportement des Français en matière d’alimentation ou d’activité physique. Il y aura donc certainement un travail au cours des prochaines années pour mieux documenter les éléments relatifs à la prévention, c’est-à-dire au comportement individuel de santé.

Il faudra aussi recueillir une information personnalisée sur la façon dont nous sommes exposés. Car, pour tout ce qui concerne les contaminations environnementales, les données manquent ou sont beaucoup plus diffuses, et les maladies sont plus complexes à appréhender. Nous avons déjà des données de pharmacovigilance, de toxicovigilance, les données issues de notre dispositif de phyto-pharmacovigilance, ou encore les données que nous allons recueillir de l’enquête PestiRiv sur l’exposition des riverains des vignes aux pesticides. Nous devrons avoir demain des sous-ensembles de données environnementales pour les rattacher ensuite à des ensembles plus grands, tels que les données de santé, et dégager des données individuelles d’exposition. Il faudra aussi lier ces données à celles des autres agences, lorsque ce n’est pas encore le cas.

Quel rôle aura l’Anses dans le dispositif Ecophyto 2030 dont les contours ont été esquissés par Élisabeth Borne et Emmanuel Macron au Salon de l’agriculture ?

Lors du salon, j’ai échangé avec le président de la République lui-même, avec le cabinet de la Première ministre, et avec le ministre de l’Agriculture. Il s’agit d’un dispositif dans lequel beaucoup d’intervenants apparaissent : les filières, les industriels, les instituts techniques, les organismes de recherche, différents ministères,… Parmi ses missions, l’Anses doit accorder et retirer les autorisations au niveau national pour les produits. Et quelle que soit la dynamique au niveau européen sur les substances, la France conservera ce travail d’évaluation au niveau national pour les produits formulés. Car les autorisations intègrent les usages – dont les espèces végétales –, le type de danger, et sont liées aux conditions agro-pédo-climatiques de la France.

Les solutions alternatives passeront en revanche par l’innovation et la recherche, qui ne sont pas des domaines du champ de l’Anses. À cet égard, dans le domaine du biocontrôle, nous mettons cependant tout en œuvre pour traiter les dossiers de ce type de produits dans des délais brefs. L’Anses contribue également aux travaux du ministère de l’Agriculture sur les usages orphelins.

Que répondez-vous à ceux qui, comme Christiane Lambert, souhaiteraient que les autorisations soient à nouveau signées par le ministère ?

Nous ne sommes qu’une agence d’État, sous tutelle de nos ministères, et nous nous conformerons évidemment à toute décision officielle. Je rappelle simplement que le transfert des autorisations ne date pas de vingt ou vingt-cinq ans, mais de 2015. Et si les autorisations revenaient au ministère, l’évaluation resterait à l’Anses. Or les éléments de nos évaluations des risques, qui sont factuelles, resteraient les mêmes. Pourquoi un ministre aurait-il alors une décision différente de la nôtre face aux mêmes éléments sur le risque en cas de présence d’un pesticide ou de ses métabolites au-delà des limites ? Nous suivons avant tout la réglementation européenne, et celle-ci fixe des limites claires. Sur le S-métolachlore, par exemple, le règlement sur les eaux souterraines ne laisse pas de marges en cas de présence au-delà des limites autorisées.

Influenza, peste porcine, ou encore coronavirus… Est-ce que les crises récentes ont fait évoluer la manière dont vous travaillez ?

Concernant l’influenza par exemple, vous m’auriez interrogé en 2015 en me demandant s’il fallait envisager la vaccination, je vous aurais répondu que c’était interdit et que nous n’avions pas de raison de revenir sur le dogme d’une éradication sans vaccin. Mais en 2017, j’aurais commencé à être embêté pour vous répondre, puisque nous avions lancé nos premiers essais. Notre métier de chercher, est aussi d’anticiper de notre propre chef, et sur nos propres deniers, sans demander de financement à qui que ce soit. Donc oui, forcément, ce type d’épisode ci, ces émergences, cela change nos stratégies.

Elles font aussi évoluer les techniques de détection, de surveillance. Quand on parle de faire des surveillances toutes les semaines dans les élevages, nous devons nous intéresser à des tests plus rapides, moins coûteux. Je pense aussi que le dogme de la prévention est maintenant entré en force de manière tout à fait majeure. Cela ne veut pas dire qu’il n’existait pas avant, mais la question du franchissement de la barrière d’espèces, et donc du risque pandémique à partir de risques zoonotiques venant eux-mêmes de risques épizootiques, entraîne beaucoup de questions et de travail qui font évoluer les stratégies des agences sanitaires, et finalement celles des ministères concernés évoluent.

Les données massives sont très importantes pour comprendre ce qui se passe dans la vie réelle

Certains ont tiré une lecture alarmiste des travaux du Conseil scientifique