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Filière porcine Une crise peut en cacher une autre

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Une lueur d’espoir pour les producteurs… Une mauvaise nouvelle pour les industriels voire les consommateurs ? Le prix du porc affiche une tendance haussière depuis le début du mois de mars, après être resté stable pendant des mois, du fait d’une diminution de l’offre. Si les producteurs espèrent pouvoir rééquilibrer au plus vite leur trésorerie mise à mal par la hausse des céréales et un prix du porc stable, les abatteurs-découpeurs et les salaisonniers pourraient éprouver des difficultés à répercuter ces hausses sur leur prix de vente. Ce sera le principal enjeu de la filière dans les prochains mois. Comment va se répartir l’augmentation des prix aux différents maillons de la chaîne, quand on sait que les marges des industriels sont très faibles ? Si les prix de vente aux consommateurs devaient subir cette hausse, une crise de la consommation pourrait succéder à la crise de la production.

Après trois bons mois de quasi-stabilité des prix du porc, des frémissements sont apparus en février dans l’Union européenne. Le marché devrait progressivement s’animer sous l’effet de la raréfaction à venir de l’offre et dans la perspective du réveil printanier de la consommation de viande fraîche. Le kilo de porc vif est passé de 1,065 euro le 14 février 2008 à 1,272 euro par kilo le 13 mars 2008, soit une augmentation de 19,4 % en un mois. Au second trimestre 2008, le nombre de porcs produits devrait se réduire de 1,9 %, d’après l’Ifip (Institut du porc). « L’érosion devrait se poursuivre durant les troisième et quatrième trimestres de l’année, pour une production annuelle de 25,8 millions de têtes, inférieure de 1,2 % à celle de 2007. L’année 2008 reviendrait ainsi au niveau de 2005 et 2006, effaçant la progression de 2007 à 26,1 millions de têtes produites », selon le baromètre porc de l’Ifip. Si l’offre diminue et la demande ne désemplit pas, le prix du porc continuerait sur cette tendance haussière. Les effets de la crise ont commencé à se faire sentir au niveau mondial puisque le groupe nord-américain Smithfield réduit de 4 à 5 % le nombre de ses truies.

Enfin l’embellie tant attendue se profile pour les éleveurs de porc qui ont vu leur trésorerie s’effondrer depuis le mois d’août 2007 sous le poids croissant des prix des céréales, alors que le prix de vente du porc est resté stable. Le collège porc de Coop de France Bétail et Viandes a d’ailleurs « salué l’initiative des abatteurs français et les encourage à poursuivre la revalorisation du prix du porc ». « Coop de France salue d’autant plus cette initiative, attendue depuis de nombreuses semaines, que ce sont les abatteurs coopératifs qui en sont à l’origine ».

Un amont affaibli

En septembre 2007, l’interprofession porcine alertait sur les difficultés financières des éleveurs Cf Agra alimentation n°1986 du 14/09/2007 page 6. Soumis à la loi de l’offre et de la demande, le marché du porc reste extrêmement cyclique. Mais l’amont de la filière a, cette fois-ci, subi une crise exceptionnelle dans son ampleur et dans sa durée. Le coût de l’alimentation pour le porc a atteint 260 euros la tonne fin 2007, contre 160 euros fin 2006, représentant entre 65 et 70 % du coût de production de la viande de porc, selon Michel Rieu, responsable du service économique de l’Ifip. Les éleveurs de porc se sont ainsi retrouvés dans une situation où ils perdaient entre 30 et 40 euros par porc vendu. Pour leur donner un peu d’oxygène, différentes mesures ont été prises : la réouverture des restitutions à l’exportation de carcasses, de découpes fraîches et de viande congelée, le lancement d’une caisse d’avance de trésorerie (Cat) dotée de 100 millions d’euros, des enveloppes engagées par le ministère de l’Agriculture, etc. Parallèlement, les groupes coopératifs ont mis en place certains avantages pour leurs adhérents. La Cooperl a décidé de prendre en charge les intérêts financiers liés à la caisse d’avance de trésorerie. « Cooperl va mettre cette trésorerie à taux nul. Nos adhérents n’auront pas à payer les frais financiers. On représente 15% du marché, c’est une aide significative », indique Emmanuel Commault, directeur général de la Cooperl. Le Gouessant a également annoncé le déblocage de 15 millions d’euros pour ses adhérents.

Vers une sortie de crise ?

Même si la hausse du prix du porc est une bonne nouvelle pour la filière, la sortie de crise n’est pourtant pas pour demain. « Nous sommes dans une détente de la crise. Même s’il y a une remontée conjoncturelle des prix, la situation ne sera pas réglée avant au moins douze mois », pense Emmanuel Commault. Avis que partage Michel Rieu. « Juste avant la période estivale, les prix ont tendance à augmenter. De plus, l’offre va commencer à se raréfier en Europe centrale, notamment en France, et en Allemagne. Mais pour parler de sortie de crise, il faudrait que le prix du porc atteigne le niveau du coût de production. Et même plus pour supporter les pertes. Il devrait atteindre au moins deux euros ». Si cette hausse est indispensable pour la pérennité de la filière, les abatteurs-découpeurs et les salaisonniers vont de leur côté devoir faire face à cette progression du prix du porc.

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Répercuter la hausse

Des abatteurs-découpeurs qui n’ont pas bénéficié de la crise en amont – le prix du porc étant resté stable –, mais qui risquent de voir leur marge se réduire si la hausse du prix du porc continue. « La crise n’a pour l’instant rien changé pour nous. Nos marges sont préservées à partir du moment où nous arrivons à répercuter le prix du vif sur le prix des pièces. Mais si le prix du vif continue d’augmenter, nos marges vont se réduire. Il faudra qu’on arrive à répercuter ces hausses sur le marché des pièces. C’est un métier très transparent qui évolue de manière très corrélée entre l’amont et l’aval », indique Emmanuel Commault. C’est également un métier qui génère peu de profit, les marges se situant aux alentours de 1 à 2 % du chiffre d’affaires.

Comment les différents maillons de la chaîne vont gérer cette hausse ? La question va se poser dans les prochains mois, à l’approche de la saison estivale, traditionnellement favorable à la consommation de viande de porc. Si la demande augmente et l’offre diminue, le prix du porc va poursuivre son ascension. Et si à la crise de la production, se substituait une crise de marché ? « Si le prix du porc devient trop élevé, le marché risque de ne pas le supporter, et accentuer la concurrence vive qui existe déjà avec les pays tiers. La sortie de crise pourrait devenir une seconde crise. La hausse peut avoir un effet atténué sur le prix des produits finis si une partie de cette augmentation est absorbée ou lissée par chacun des maillons de la filière », souligne Michel Rieu. Jusqu’à présent, la concurrence entre les viandes plaidait pour la viande de porc, la volaille et le bœuf restant plus chers du fait notamment des hausses de tarifs effectuées au cours de 2007 pour répercuter le prix des matières premières. La compétitivité de la viande de porc est donc en jeu si les hausses sont répercutées massivement, dans un contexte de retour à la lutte contre l’inflation.

Un risque pour la consommation

Une baisse de la consommation se ressent d’ores et déjà. Alors que la consommation de viande de porc frais et de charcuterie a été soutenue en 2007, le début de l’année semble moins favorable. En 2007, les quantités de porc frais achetées ont progressé de 1,4 %, retrouvant un niveau proche de celui de 2004, et de 2,3 % pour la charcuterie, selon le baromètre porc mensuel de l’Ifip. La hausse du porc frais n’a pas été tirée par les produits issus de la longe : les quantités de côtes achetées et de rôtis ont reculé. En revanche, les morceaux frais issus des autres pièces nobles (jambon, épaule, poitrine) ont progressé de 7 %. A contrario, au début de cette année 2008, les quantités de porc frais achetées par les ménages en janvier 2008 ont reculé de 10 % par rapport à janvier 2007, d’après TNS. L’intensité promotionnelle a été moins soutenue que l’an dernier, entraînant une hausse du prix moyen des achats de 7 %. Les produits de charcuterie dans leur ensemble ont subi le même sort, avec des achats en baisse de 2 % (dont –4 % pour le jambon). Quels arbitrages vont être faits entre les différents acteurs et maillons de la chaîne ? La question reste, pour le moment, en suspens.

Distorsion de concurrence

Outre la question de la consommation, se pose également celle des distorsions de concurrence avec nos voisins européens, notamment l’Allemagne et l’Espagne, deux bassins importants de production de porc. En avril, l’Ifip va dévoiler les conclusions d’une étude sur les distorsions de concurrence à l’intérieur de l’Europe. Pour Michel Rieu, la réglementation environnementale pour la filière porcine française est une des principales distorsions de concurrence. « Je ne porte pas de jugement sur la réglementation environnementale. Mais les règles spécifiques à la France conduisent au blocage de la production et de l’investissement. On risque de constater d’ici trois à cinq ans un retard important de productivité, alors que l’Allemagne notamment est très dynamique. Cette absence de dynamique et de compétitivité aura des répercussions sur l’ensemble de la filière. Le message positif serait d’essayer de rompre cette évolution ». Selon Emmanuel Commault, les producteurs européens sont défavorisés par rapport aux producteurs des pays tiers, notamment des américains et des brésiliens, en ce qui concerne l’interdiction d’utiliser des céréales OGM ou des farines animales. Les professionnels de l’élevage français demandaient, d’ailleurs, fin 2007, leur réintroduction dans l’alimentation animale pour réduire les coûts de production. « Cela participe à la construction de conditions de production globalement défavorables à l’Europe », indique-t-il. En 2007, la France a importé 563 700 tec de porc pour un chiffre d’affaires de 1,152 Md EUR, et exporté 167 100 tec pour 326,1 millions d’euros, selon les estimations des Douanes.