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Plan Ecophyto Une forte réduction des phytos est possible, selon les chercheurs

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L’Inra a rendu jeudi 28 janvier les conclusions de son étude sur les voies de réduction de l’usage de pesticides. Premier enseignement : la baisse d’un tiers des quantités de produits phytosanitaires est possible rapidement avec une perte réduite de production et sans modification fondamentale des itinéraires techniques. Par contre pour aller au-delà et atteindre l’objectif de réduction de 50% fixé par le Grenelle de l’environnement, la marche se révèle beaucoup plus haute. Ce défi peut-être relevé grâce à un retour de l’agronomie au cœur de l’agriculture et de la recherche. Pour y parvenir, plus que des taxes ou des aides ce sont surtout des outils efficaces de diffusion des innovations qui doivent être imaginés. Pour les filières (coopératives, collecteurs, transformateurs…) cette « révolution » suppose également des adaptations : trouver des débouchés à de nouveaux produits et s’adapter à des volumes moins importants.

Réduire l’usage des produits phytosanitaires de 30% est possible sans bouleversement majeur des systèmes de production, estime la recherche. Par contre passer à 50% de baisse marque une vraie rupture, avec des pertes de production non négligeables. Pour atteindre un tel niveau de diminution des pesticides utilisés, comme le demandent les conclusions du Grenelle de l’environnement « si possible » en 2018, il ne suffira pas d’un simple changement de techniques. De nouveaux systèmes de production seront nécessaires. En d’autres termes, un retour à plus d’agronomie avec des rotations de cultures allongées en grandes cultures par exemple. L’Inra a rendu jeudi 28 janvier les conclusions de son étude Ecophyto R&D commandée par les ministères de l’Agriculture et du Développement durable. Les chercheurs de l’Institut de recherche agronomique sont arrivés à la conclusion qu’une baisse d’un tiers des quantités de produits phytopharmaceutiques serait d’ores et déjà possible sur la base des connaissances actuelles et qu’un tel effort ne conduirait qu’à une diminution de 6% de la production française sans baisse du revenu des agriculteurs. Pour aller plus loin de nombreux freins existent : techniques, changement de systèmes, organisation des filières…

Des scénarios extrêmes
Le premier travail de la centaine de chercheurs mobilisés depuis plus de deux ans a été d’élaborer une série de scénarios « extrêmes » pour évaluer leur influence sur la consommation de pesticides, le volume de production et la marge des agriculteurs. Ils ont comparé 5 grands scénarios théoriques à la situation actuelle. Un premier scénario consiste dans l’utilisation sans limite, voire systématique, des pesticides sur l’ensemble du territoire (agriculture intensive). Un autre, de protection dite « raisonnée », est basé sur un recours limité aux phytosanitaires grâce à des outils d’aide à la décision. Le troisième, la « protection intégrée », utilise en partie des méthodes alternatives sans remettre fondamentalement en cause les itinéraires de production. Plus en rupture, la « production intégrée » demande en grandes cultures des assolements nouveaux, en production fruitière ou légumière un recours à toutes les alternatives. Enfin le dernier scénario est une généralisation de l’agriculture biologique sur l’ensemble du territoire.

- 20% de pesticides sans baisse de production
Le scénario de production raisonnée conduit à un niveau d’utilisation de produits phytosanitaires assez proche de ce qu’il est aujourd’hui en France (compte tenu de la diversité des pratiques). « La généralisation de cette agriculture ne permettrait donc pas de faire baisser la pression phytosanitaire », souligne Jean-Pierre Butault, directeur de recherche en économie à l’Inra. Une réduction de 20% des applications pourrait se faire sans diminution de la production. Par contre le scénario de protection intégrée entraînerait une baisse de plus de 30% de l’utilisation des pesticides pour un rendement en baisse de 6% en moyenne sans toucher au revenu des agriculteurs. Seule la généralisation de la « production intégrée » serait en mesure de répondre aux objectifs fixés par le Grenelle de l’environnement mais au prix d’une baisse plus importante de la production. Parmi les agriculteurs déjà engagés dans ces différentes démarches les chercheurs de l’Inra ont pu noter que de fortes disparités existaient. D’importantes marges d’amélioration sont donc dès à présent possibles.

Compliqué pour la pomme de terre et le colza
Toutes les cultures ne pourront pas supporter les mêmes efforts de diminution. En arboriculture qui consomme pourtant 20% des insecticides totaux et où les méthodes alternatives sont déjà largement diffusées, la marge de manœuvre est plus faible. Les grandes cultures concentrent à elles seules 70% des dépenses en pesticides pour 46% de la surface agricole utile. Dans ce secteur, l’utilisation raisonnée basée sur les outils d’aide à la décision existants permettrait une baisse de 3 à 40% des applications sans affecter le niveau de production. En allant plus loin et en appliquant des principes de gestion agronomique en rupture avec les pratiques majoritaires actuelles il est possible d’atteindre des baisses d’utilisation des produits phytos de 40 à 75% pour une chute de production de 10% en céréales à pailles mais de 15 et 20% en moyenne pour le colza (grand consommateur d’insecticides) et la pomme de terre (production gourmande en traitements fongicides). La baisse de 50% de l’Indice de fréquence des traitements (IFT) n’aurait que peu d’impact sur la production de blé (-5% car il y aurait plus de blé dans les rotations). Par contre en maïs (-17%), et surtout pomme de terre (-25%) et colza (-46%) l’addition serait plus salée. « On peut d’ailleurs s’interroger sur la compatibilité de la baisse des pesticides avec la production de biocarburants à partir de colza qui est très gourmand en insecticides », remarque Jean-Pierre Butault.

Des outils de diffusion
« Dès à présent il se faut mobiliser pour raisonner toutes les exploitations françaises, en a conclu Philipe Mangin, président de Coop de France. Pas comme une fin en soi mais pour enclencher le mouvement. Quant aux scénarios de rupture, avant de parler diffusion il faut commencer par les expérimenter. Les agriculteurs sont demandeurs, mais ils veulent voir pour y croire ». La transmission des techniques déjà bien maîtrisées et l’appropriation des innovations par les agriculteurs est en effet une des clefs centrales pour atteindre l’objectif fixé par le Grenelle. Un réseau coordonné par l’Inra devrait bientôt voir le jour pour une meilleure diffusion de ces données (voir encadré). La mise place d’une taxe sur les produits phytosanitaires a également été étudiée par l’Inra. Pour agir efficacement sur les comportements, son niveau devrait être très élevé : +182% pour atteindre l’objectif de diminution de 50% des usages même associé à un mécanisme de bonus-malus. « Si on passe par une suppression de certains produits et une obligation de diminuer la fréquence de traitements, il y aura des problèmes de compétitivité par rapport aux autres pays et d’acceptabilité par les agriculteurs, explique Florence Jacquet, directeur de recherche en économie à l’Inra. Des incitations sont nécessaires, mais elles n’auraient aucune efficacité sans accompagnement ». « La voie réglementaire est à écarter d’entrée de jeu », confirme Pascal Férey, vice-président de la FNSEA en charge du dossier environnement. Et pour Jean-Claude Bévillard, chargé des questions agricoles à France Nature Environnement : « En plus de taxes et d’aides, il faudra surtout réfléchir à une évolution de la consommation et des modes de collecte et de transformation ».

Un blocage des filières
Mais convaincre les agriculteurs de modifier leurs pratiques n’est pas forcément le plus difficile. Les stratégies de filières bloquent aussi certaines évolutions de pratiques. « Les systèmes de cultures où les pesticides jouent un rôle majeur sont parfaitement cohérents avec les logiques économiques des filières qu’ils alimentent », souligne Jean-Marc Meynard, directeur de recherche en agronomie à l’Inra de Grignon. Ces systèmes ont une inertie où chacun des acteurs sont interconnectés. Les solutions alternatives rencontrent donc de nombreux obstacles. La généralisation de l’allongement des rotations en grandes cultures implique de trouver des débouchés rémunérateurs pour des productions comme le pois, la luzerne ou le triticale. De même les collecteurs se montrent réticents vis-à-vis d’une réduction des volumes de collectes. C’est ce qui freine le développement de variétés de blé rustique développée par l’Inra depuis une trentaine d’années. Autre exemple : les mélanges variétaux qui sont plus résistants aux agresseurs mais n’intéressent pas les meuniers. « À court terme, il ressort donc que les seules voies possibles d’amélioration sont celles qui ne remettent pas en cause le système », observe Jean-Marc Meynard. Ces améliorations, comme le prouve le travail réalisé par l’Inra, permettrait déjà de baisses importantes d’usage des produits phytosanitaires. « Il faut peut-être se mettre des jalons, a proposé en conclusion du colloque la secrétaire d’État à l’Ecologie, Chantal Jouanno, en se fixant un objectif intermédiaire à l’horizon 2014 ». Le temps pour la recherche de se mettre en marche et d’être en mesure de proposer cette « révolution agronomique » au plus grand nombre.

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